«Le racisme ne se limite pas à ses formes les plus extrêmes»

«Le racisme ne se limite pas à ses formes les plus extrêmes»
AFP

Rosa Parks, Rudy Bridges, Malcolm X, Martin Luther King, Rodney King, Michael Brown, Tamir Rice, Eric Gardner, et aujourd’hui George Floyd… Ces noms ne forment malheureusement que la partie visible de l’iceberg du racisme qui touche les Etats-Unis depuis le 19e siècle. La société a évolué depuis, l’époque et le contexte sont différents, mais les causes sont les mêmes. Dès l’abolition de l’esclavage, les noirs étaient considérés par beaucoup comme dangereux et souvent traités comme des criminels. Avant le mouvement pour les droits civiques, les noirs n’avaient pas les mêmes droits que les blancs et ils étaient discriminés jusque dans les plus petits détails de leur vie quotidienne. Avec les années, les ghettos, les inégalités sociales et les problèmes de drogue et de criminalité apparus dans certains quartiers noirs américains et n’ont fait qu’amplifier ce stéréotype du noir criminel et dangereux.

Perçus comme « moins innocents que les autres »

Aujourd’hui, les Afro-Américains constituent environ 13 % de la population nationale, mais ils représentent plus de 30 % des personnes tuées par la police et près de 40 % de la population carcérale, soit un million de personnes… Dans la société américaine, les noirs sont perçus davantage comme une menace. Cela a des répercussions sur les arrestations, les jugements et les peines de prison qui sont plus sévères envers les Afro-Américains qu’envers les blancs, et ce pour des mêmes faits. Des études très sérieuses ont même montré qu’aux USA, les noirs ont tendance à être perçus comme « moins innocents » que les autres. Autrement dit, lorsqu’on voit un noir dans un commissariat ou dans un tribunal, on voit d’abord un coupable. Ce biais cognitif influence aussi bien les arrestations que la dureté du jugement et la longueur de la peine.

Un phénomène puissant et complexe

Les stéréotypes ont envahi la société américaine. Plusieurs expériences de psychologie sociale menée aux USA au 20e siècle ont même montré que les noirs pouvaient aussi avoir des préjugés et des stéréotypes envers leur propre groupe à leur insu. Cela montre à quel point le phénomène du racisme est aussi puissant que complexe. Dans les années 1950, alors que la ségrégation existait encore, lorsqu’on demandait à petites filles noires si elles préféraient jouer avec des poupées blanches ou des poupées noires, elles avaient tendance à choisir les poupées blanches parce qu’elles les considéraient comme plus belles et plus sympathiques. Plus tard, lorsqu’on a demandé à des étudiants noirs de passer un test d’intelligence en leur précisant que leurs résultats allaient être comparés à des étudiants blancs, ceux-ci étaient moins bons que si on ne leur disait rien. Le stéréotype du « noir moins intelligent » étant activé, cela rendait les étudiants plus stressés et moins confiants. Et lorsqu’on a demandé à des policiers, y compris des policiers noirs, de tester un simulateur où ils étaient mis face à des personnes potentiellement armées dans la rue, on a constaté qu’ils tiraient plus fréquemment sur une personne armée lorsque celle-ci était noire. Paradoxalement, même le hip hop et certains rappeurs noirs américains ont contribué à développer ce stéréotype du « Gangsta », alors qu’au départ, un des buts du mouvement était de dénoncer les discriminations et les violences policières.

Un racisme qui touche toutes les professions

Mais ce serait une erreur de réduire le racisme aux bavures policières. Il faut dénoncer les actes racistes quels qu’ils soient et les problèmes qui existent au sein de la police, mais ne tombons pas dans le piège d’accuser les policiers tout en prenant soin d’éviter de nous remettre en question. Le racisme ne se limite pas à ses formes les plus extrêmes et les violences policières sont le symptôme visible d’un problème plus global. N’oublions pas que la majorité des policiers ne sont pas racistes et qu’il y a de nombreux policiers noirs aux Etats-Unis. N’oublions pas que le métier de policier est un métier difficile et que beaucoup se font agresser voire tuer dans l’exercice de leur fonction. N’oublions pas que le racisme touche toutes les professions, même si pour certaines cela se manifeste de façon plus visible.

Des dérives au quotidien

La réalité est qu’il y a plusieurs racismes, dont certaines formes nous concernent directement. La majorité d’entre nous accepte aujourd’hui l’idée que les êtres humains sont égaux et qu’ils doivent bénéficier des mêmes droits. Mais combien d’entre nous manifeste une forme de racisme plus subtil au quotidien ? Et que faisons-nous lorsque nous en sommes témoins ? Que disons-nous lorsqu’une personne utilise le mot « racaille » pour désigner un groupe de jeunes d’origine immigrée ? Lorsqu’un étudiant se rend à une soirée costumée avec un « black face » et que son déguisement « africain » est un ensemble de clichés sortis tout droit de Tintin au Congo. Lorsqu’un père ne veut pas que sa fille sorte avec un garçon d’origine étrangère. Lorsque votre voisin vous explique qu’il n’est pas raciste mais qu’il aimerait bien qu’il y ait moins d’immigrés chez nous. Lorsqu’une personne essaye de vous convaincre que les migrants qui meurent en Méditerranée n’avaient qu’à pas tenter de la traverser.

Stéréotypes et clichés

Les cris de singe dans les stades de foot et les insultes de type « sale noir » indignent la plupart d’entre nous, et heureusement. Mais que penser des « Malheureusement la soirée est réservée aux membres » et des « Désolé le poste est déjà pris ». Que penser de propos tels que « Les noirs dansent trop bien », « Tu es beau pour un noir », « Eh mais tu n’as pas d’accent en fait », « Même s’ils sont pauvres, les Africains ont toujours le sourire » ? Que dire de Vincent Cassel quand il dit qu’il est « négrophile » ? Même dans ses formes a priori positives, et même si la personne ne cherche pas à blesser intentionnellement, un stéréotype reste un stéréotype. Les personnes visées se sentent réduites à un cliché. Elles ne se sentent pas considérées comme individus à part entière, une personne avec une identité qui ne se limite pas à son origine ou sa couleur de peau. Ces exemples ne sont pas comparables à des brutalités policières, mais ils sont les manifestations de mécanismes similaires.

On a beau essayer d’être ouvert d’esprit et avoir de nombreux amis d’origine africaine, en tant que blanc, il n’est pas facile de se rendre compte de ce que la plupart des personnes noires vivent dans les pays occidentaux à majorité blanche. Ce sentiment de tristesse, de frustration et d’humiliation à chaque fois qu’un drame comme celui de George Floyd se reproduit. Le courage et la patience qu’il faut pour passer au-dessus de ces événements tout en espérant que ce soit la dernière fois. La nécessité de devoir se battre deux fois plus que les autres pour obtenir les mêmes choses. La difficulté de se faire entendre tout en faisant attention à ne pas se victimiser. Le fait de condamner les émeutes et toute forme de violence, tout en comprenant cette colère et ce ras-le-bol.

Une résilience qui force le respect

Malgré cela, la majorité de la communauté noire continue de persister dans ses combats non violents, même si ceux-ci ont toujours été critiqués : les meetings, les marches silencieuses, le mouvement « Black Lives Matter », le slogan « I can’t breathe », le genou à terre de Colin Kaepernick. Cette communauté su faire preuve d’une impressionnante capacité de résilience face à toutes ces épreuves qui ont marqué son histoire et les nombreuses injustices qui la touchent encore aujourd’hui. Une vidéo d’un chant entonné par jeune afro-américain de 12 ans, Keedron Bryant, est devenue virale ces derniers jours. Elle a même été partagée par l’ancien président Barack Obama sur son compte Instagram. Ses paroles nous aident à prendre conscience de ce désir simple et puissant pour lequel les Afro-Américains se battent depuis toujours et que nous partageons tous en tant qu’être humain : « Je veux juste VIVRE ».

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+
Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct

     

    Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

    Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

    7,5€/mois
    pendant 6 mois
    J'en profite
    Déjà abonné?Je me connecte
    Aussi en Cartes blanches
    • Image=d-20200508-GG463K_high[1]

      Carte blanche «Piqûre de rappel mondiale»

    • Saisie par les douaniers thaïlandais de plus d’une centaine de pangolins, une espèce protégée.

      Carte blanche «Animaux sauvages et santé humaine: un combat commun et urgent»