Carte blanche: «En Belgique, les femmes ne comptent pas!»

Carte blanche: «En Belgique, les femmes ne comptent pas!»

Les femmes de Belgique ne comptent pas les heures passées à s’occuper des autres, leurs enfants, les proches malades ou les parents âgés. Le temps partiel concerne quatre fois plus de femmes que d’hommes.

Les femmes qui travaillent à temps plein ne comptent pas, dans leur porte-monnaie, ce qui leur est enlevé chaque année parce qu’elles sont femmes. À travail égal, salaire inégal ! En Belgique, en 2019, il y a en moyenne 500€ d’écart entre le salaire d’un homme et celui d’une femme, pour le même poste dans la même entreprise. Un exemple parmi d’autres, dans le secteur de la culture réputé respectueux des droits fondamentaux, les hommes trustent trois quarts des postes de direction de théâtre, et s’arrogent donc les meilleurs salaires.

Les femmes cheffes de famille monoparentale ne comptent pas ce qu’elles dépensent pour élever leurs enfants, et donc n’épargnent pas pour leurs vieux jours. Il a fallu la crise sanitaire pour que les conditions de récupération des pensions alimentaires non payées par les pères soient (un peu) améliorées.

Comme si toutes les mères, quelle que soit leur condition, n’avaient pas droit de recevoir, en temps et heure, ce qui est dû, non pour elles, non pour cause de situation sociale ou sanitaire exceptionnelle, mais pour les enfants communs du couple séparé.

La crise sanitaire l’a pourtant démontré : les femmes ne comptent ni leur engagement ni leurs efforts pour faire tourner le pays. Elles sont 80 % dans le secteur hospitalier et 87 % dans les maisons de repos, avec sous le Covid la charge émotionnelle et la douleur personnelle d’avoir dû accompagner, souvent seules, les personnes âgées et/ou malades, et mourantes.

Elles sont 60 % dans la grande distribution, en première ligne ces derniers mois pour que la population puisse s’alimenter. Et parmi les bénévoles qui ont cousu des masques, 95 % sont encore et toujours des femmes.

Mais a-t-on entendu une seule fois, au CNS, le mot « femme » comme bénéficiaires d’aides spécifiques ? On trouve de l’argent pour tous les secteurs, pas pour les femmes. Et pourtant, ce serait le moment opportun pour réparer les injustices qu’elles subissent. Historiquement infériorisées professionnellement et financièrement, et donc privées d’une autonomie et d’une égalité consacrée par la Constitution, elles sont aujourd’hui aussi les premières victimes – sur le plan personnel – du confinement. Entre le 17 mars et le 15 avril, le nombre d’appels à la ligne « Écoute violences conjugales » en FWB a doublé ; en Flandre, l’augmentation était de 70 %. Ouvrir des refuges et des places d’accueil était indispensable. Venir en aide – insuffisamment – aux femmes violentées par leur compagnon ne résoudra pas le problème. Nous exigeons que l’État investisse massivement dans la prévention, pour que ces violences ne se produisent plus. Et là, rien, nada, des intentions sans lendemain qui pavent l’enfer au quotidien.

Avant la crise, ce sont 40.000 procès-verbaux pour violences chaque année qui ne représentent qu’un sixième des faits, soit pour l’ensemble du pays quelque 240.000 actes de violences envers les femmes par an.

Covid ou non, on ne compte pas le nombre de plaintes refusées par les policiers, ni le nombre de viols, que la secrétaire d’État Elke Sleurs chiffrait à 100 par jour. Quant aux violences et pressions sexuelles, suivant les sondages, près de la moitié des femmes (47 %) y ont déjà été exposées. Ce sont les associations de femmes qui dénombrent les féminicides relayés par la presse, pas par les autorités. Car dans notre pays, en cas d’agressions, on ne tient pas compte dans les statistiques du sexe de l’agresseur ou de la victime. C’est pourtant une obligation internationale selon la Convention pour l’élimination des violences envers les femmes, ratifiée par la Belgique, dont 80 % des engagements ne sont pas respectés.

On ne compte pas les filles harcelées en rue, qui n’osent plus sortir, lire sur un banc ou se promener. Ni s’exprimer sur le net, parce que quand elles osent le faire, elles sont ramenées à leur seule dimension sexuelle et insultées, à répétition. La majorité ne porte pas plainte. Grâce à celles qui le font, les chiffres de la police fédérale sont effrayants : 8000 par an. Les harceleurs sont majoritairement des hommes (82.3 %) dont plus de 95 % sont majeurs. Les femmes migrantes, à la peau noire ou hâlée, les femmes handicapées, ou lesbiennes subissent plus que toutes les autres le cumul de toutes ces injustices.

Alors maintenant, ça suffit ! Nous exigeons un plan d’investissement pour nous, la moitié de la population pour mettre fin à ces violences structurelles et relationnelles. Parce qu’elles nous concernent tous et toutes. Pas uniquement parce que nous avons une mère, une fille, une sœur, une amie menacée par toutes ces formes de violences. Mais parce que chez nous, quand il s’agit du corps des femmes, de protéger leur intégrité, on fait pire qu’ailleurs en Europe. Pour 23 % des Belges – hommes et femmes – la violence « domestique » envers les femmes est parfois acceptable et ne doit pas toujours être punie par loi ; la moyenne européenne est de 16 %. Pour 68 % des Européens, rien ne justifie la violence sexuelle – ni une jupe « trop courte » ni la consommation d’alcool ; en Belgique nous ne sommes que 54 % à la condamner, quelles que soient les circonstances. Il faut que ça change ! Les femmes ne sont pas des corps à violer, des travailleuses corvéables ou des ventres à disposition. Si nous ne voulons pas, pas encore, ou pas du tout d’enfant, vous avez le devoir, Madame la Première ministre, ministres actuels ou à venir, présidents de partis et chefs de groupe parlementaire de garantir notre droit à notre intégrité physique et psychique ainsi qu’à notre autonomie de décision. Et pour vous qui nous lisez, sachez qu’une femme enceinte sur quatre subit des préjudices ou pressions au travail. Mais aussi qu’après trente ans de patience pour qu’enfin on modifie, en faveur des femmes face à une grossesse impossible, l’amélioration de la législation sur l’interruption volontaire de grossesse – pourtant signée par huit partis démocratiques – non seulement cette loi reste dans les limbes du parlement pour ne pas compromettre un futur gouvernement, mais que le pire est à venir.

En Belgique, les violences envers les femmes ne comptent pas. Au contraire, la situation s’aggrave. Le croirez-vous ? Socialistes flamands et N-VA viennent de signer une proposition de loi pour enfermer de force des femmes enceintes, abîmées par la vie ! Au lieu de financer l’accompagnement de ces femmes qui consomment de l’alcool ou des drogues pour échapper à un terrible parcours de vie, elles sont accusées d’en être responsables et coupables. Ces femmes sont malades et doivent être soignées. Notre pays aussi est malade ; malade d’une misogynie structurelle, que nous combattrons sans relâche jusqu’à ce que nous, filles et femmes de ce pays, soyons enfin considérées à l’égal des hommes, comme le prescrit l’article 10 de notre Constitution.

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    • d-20200626-GGRDU5 2020-06-26 22:37:59

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