Carte blanche: «Déboulonner une statue donne l’illusion d’éliminer un problème»

A Auderghem, le buste vandalisé de Léopold II a été retiré de son socle.
A Auderghem, le buste vandalisé de Léopold II a été retiré de son socle. - AFP.

Ici et là, on déboulonne les statues des personnages qui ne correspondent plus aux modalités du jour. Les hommes sont ainsi faits et, dès l’Égypte antique, Akhénaton en fit les frais. Ses statues furent brisées, son cartel effacé, sa mémoire réduite en poussière… jusqu’à ce que les archéologues et les historiens lui rendent sa place. L’histoire n’est pas la politique même si elle s’exerce avec un sens du politique. Je me souviens des statues de Staline empilées, à Moscou, en 1990, dans la cour de la Galerie Trétiakov. Statues qui, quelques années plus tard, devaient nourrir la vague de nostalgie soviétique dont Goodbye Lénine, sorti en 2003, sera le révélateur.

Dans les profondeurs moites de la Louisiane, terre de racisme ancestral, les tour operators ont depuis longtemps structuré l’offre touristique en lançant leurs « nostalgia tours » où les plantations s’offrent à la visite dans un revival où Scarlet O’Hara et Rhett Butler ne sont jamais absents. Rares sont ceux qui ont voulu déboulonner le film malgré ses inexactitudes qui frisent le révisionnisme. Il faut remarquer l’exception : HBO a retiré le chef-d’œuvre de son catalogue. Mais il faut être complet. Le film n’est pas promis à disparaître (d’autant qu’il est toujours immuablement présent sur d’autres plateformes). Il reviendra accompagné d’une mise en contexte qui mettra en perspective un scénario tendancieux jouant sur un romantisme édénique pour présenter des esclaves nécessairement heureux. On saluera d’autant cette mise au point qui, sans toucher au chef-d’œuvre du septième art, positionne l’histoire dans sa juste dimension : un cadre qui permet d’évaluer d’un point de vue critique le récit qui est donné pour le positionner plus ou moins loin d’une réalité – ne parlons pas de vérité – factuelle. On saluera la décision de HBO de ne pratiquer aucune coupe. Cela serait revenu à faire, selon les propos mêmes de l’entreprise, « comme si ces préjugés n’avaient jamais existé ».

Surenchère démagogique

Déboulonner n’est pas réécrire l’histoire. C’est un geste politique inscrit dans le présent. Il vise à donner satisfaction à des groupes de pression. À l’usage, on se rend compte que l’opération ne relève pas de l’exercice démocratique, mais d’un coup de force fondé sur l’adéquation de l’opinion publique et d’un momentum politique de plus en plus tributaire du vent qui souffle depuis les réseaux sociaux.

Ainsi, les demandes pour le retrait des bustes de Léopold II de l’espace publique ne sont pas neuves. Il a longtemps été le fait de quelques groupes radicaux aussi caricaturaux qu’isolés. Sa résurgence actuelle est à relier à l’assassinat de George Floyd survenu le 25 mai dernier à Minneapolis lors d’un contrôle de police opéré par un officier blanc. Le lien à Léopold II est singulier. On part de l’actualité américaine pour aboutir à une opération de révision historique qui renvoie au colonialisme capitaliste de l’Europe du XIXe siècle. L’embrasement des villes américaines porté par le mouvement « Black Lives Matter » a essaimé en Europe, enflammant les diasporas et les gauches en quête d’une nouvelle identité et entraînant nombre de politiques dans une surenchère démagogique.

Arrêtons-nous un moment sur cette obsession du déboulonnage. Si son histoire est longue, elle répond désormais à un désir nouveau : non plus imposer par la démonstration de force un nouveau pouvoir abolissant les références qui l’ont précédées, mais pacifier l’espace publique. Désir qui n’est jamais interrogé dans son principe. Que veut dire « pacifier l’espace publique » ? À entendre certains responsables politiques, il s’agit de soustraire ce qui pourrait choquer ou blesser des individus directement « agressés » par ces signes d’une politique ancienne. On ne peut que louer cette volonté de ne pas attenter à la dignité de personnes qui, pour reprendre la terminologie sociologique au goût du jour, se sentent « racialisées ».

Des musées pensés comme des dépotoirs

Si la volonté est louable, son exécution n’en reste pas moins problématique. Si on se limite à Bruxelles ou aux villes belges en général, que peut-on déduire du débat qui prend corps ? D’une part que le fait divers américain, s’il reflète une situation propre à l’histoire américaine, a fait l’objet d’une transposition instantanée à une Europe qui a connu une autre évolution et une autre histoire. Pour le formuler autrement, Léopold II n’est pas Derek Chauvin. Il n’est pas non plus son supérieur hiérarchique. La dimension émotionnelle du raccourci est dangereuse en soi. D’abord parce qu’elle semble de dégager de toute rationalité et, d’autre part, parce qu’elle favorise son instrumentation à des fins idéologiques radicales. Celles défendues par le mouvement décolonial dont Caroline Fourest a dénoncé le caractère autoritaire et anti-démocratique dans son fondement. Le noyautage du monde universitaire par cette doctrine constitue une réelle menace. D’abord parce qu’il récuse la possibilité d’opposer des visions différentes au sein d’un débat respectueux, et ensuite parce qu’il réduit la réflexion à une série de positionnements purement émotionnels. Le déboulonnage en fait partie. Par sa radicalité et par sa violence. Par son inutilité aussi ou, plus exactement, par son inefficacité. C’est cet aspect que je retiens ici. Déboulonner et puis quoi ? Pour nombre de politiques l’idée de contextualisation apparaît comme le sésame. Il faut déboulonner et dégager ce qui gêne dans l’espace publique pour le reléguer dans des musées pensés comme des dépotoirs. Ôtez-moi ces sculptures que nous ne voulons plus voir et contextualisez-les comme vous voudrez, du moment qu’on puisse conclure sur un « Circulez il n’y a plus rien à voir ».

Contextualiser ? Tous les musées le font. Il n’est plus possible d’exposer des œuvres telles quelles. Sans accompagnement. Qui identifie encore et comprend les scènes religieuses des Primitifs du XVe siècle ? Qui identifie un portrait du XVIIIe siècle en y retrouvant l’action d’une personnalité ? Et pour les plus jeunes, que dit aujourd’hui Guernica ? Lorsque le bourgmestre d’Ixelles annonce le déboulonnage de la statue du major Storms, célèbre pour ses exactions au Congo, l’effet d’annonce est immédiat. Le vent souffle dans le sens d’un décolonialisme primaire. Et d’annoncer que le buste ira au Musée royal de l’Afrique centrale où il bénéficiera d’une mise en contexte. CQFD. Est-ce pour autant judicieux ? Soucieux de cadrer le récit colonial qui a conduit à la création de l’institution dont il a la charge, Guido Gryseels a déjà largement contextualisé l’épisode Storms présent dans les collections à travers d’autres artefacts. Quel intérêt dès lors d’y déposer le buste désormais sans domicile fixe ? L’histoire de Storms est relatée au musée. Ses actions désignées. Sa responsabilité démontrée. Par contre, sa disparition du square de Meeus donne l’illusion d’éliminer un problème alors qu’on ne fait que l’occulter. Outre le vide dont on peut craindre la manière par laquelle commune ou région le comblera, le départ du buste controversé de Storms élimine de l’espace publique cet élément de tension qui pouvait nourrir la mémoire collective. Et pas seulement celle de ceux qui vont au musée.

Les angles morts de la mémoire

Si la statue – qui renvoie à une époque, à un réseau de mentalités, à des convictions différentes des nôtres – était accompagnée d’un commentaire, n’aurait-elle pas plus de pertinence que le vide ainsi créé ? Celui-ci ne relève-t-il pas d’un singulier déficit de mémoire ? Ou, pour reprendre l’expression du porte-parole de HBO à propos des coupes jugées inacceptables dans Autant en emporte le vent, n’y a-t-il pas dans ce geste de déboulonnage un acte de déni ? Les autorités ixelloises ne tentent-elles pas de faire « comme si cela n’avait jamais existé » ? À titre personnel et d’un point de vue strictement intellectuel, j’aurais trouvé plus intéressant de dédoubler la sculpture de cette mise en contexte. Sous forme d’un texte fondé sur des faits objectifs. Sous forme d’une autre œuvre invitant un artiste congolais à « commenter » ce pan de l’histoire en valorisant les figures de l’émancipation. Sous toute autre forme qui mette les représentations « historiques » en tension avec l’actualité et qui rééquilibre la relation dominé-dominant.

À première vue, l’évidence du cas Storms rend simple le problème. À première vue seulement car celui-ci met en évidence la question de la désaffection du patrimoine et ouvre la porte à des restitutions dont le cadre n’est à ce jour pas fixé. Léopold II pose davantage de questions et nécessite un traitement autrement nuancé. Son action ne s’est pas limitée au Congo et n’est certainement pas réductible au seul qualificatif – tant prisé par le monde anglo-saxon – de « génocidaire ». Si le débat publique semble peu avancé, les historiens – de toutes obédiences et de tous horizons – ont analysé en profondeur la politique coloniale et économique de Léopold II. Car celle-ci est indissociable de celle-là. Ce qui fait que la question raciale, pour réelle, ne peut être détachée de la question sociale. Avec en point de mire le capitalisme comme crime contre l’humanité ? On le voit, la mise à plat du passé belge ne peut se faire simplement avec une clé qui, après bien des efforts car ils sont grippés, permettrait d’ôter les boulons de toutes les statues qui ornent l’espace publique. Militaires coloniaux, mais aussi grands patrons, missionnaires ou scientifiques. Et que, pour les statues de Léopold II, on en vienne à user d’une clé anglaise n’aurait rien pour surprendre.

Alors cessons d’occulter le problème en pensant que dégager telle ou telle statue suffira. Contextualisons les lieux publiques et les musées – que dire des « Têtes de nègres » de Rubens devenues « Esquisse pour des têtes de Maures… » qui n’en sont pas – développons des récits qui remplissent les angles morts de la mémoire. De manière objective et équilibrée. Sans céder à l’émotion pure. Pour construire une histoire qui soit, selon les mots mêmes de Napoléon, « un mensonge sur lequel tout le monde s’accorde »

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