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La pandémie comme temps de guerre: portée et limites des analogies historiques

L’une des caractéristiques les plus marquantes de la crise liée à la pandémie du Covid 19 est son caractère inédit. Pour faire face à l’inédit, à l’inouï, nous nous référons à des événements qui sont présentés paradoxalement comme analogues. Les exemples abondent, que ce soit dans les médias ou dans nos conversations. La crise liée au coronavirus est sans cesse comparée à d’autres épidémies, qu’il s’agisse, par exemple de la grande peste au XIVe siècle ou de la grippe espagnole au début du siècle passé. Les analogies ne concernent pas seulement les épidémies, puisque la crise actuelle est fréquemment comparée à des périodes de guerre, que ce soit la Première ou la Seconde Guerre mondiale. Au-delà des épidémies et des guerres, certaines analogies se réfèrent à d’autres types d’événements, telles que la crise économique de 1929 ou encore la catastrophe nucléaire de Tchernobyl. Bref, la liste des analogies historiques est presqu’infinie. Mais quelle est la portée, quelles sont les limites de ce type d’analogies ?

Pour répondre à cette question, il est utile de réfléchir aux principaux mécanismes liés aux poids et aux usages du passé dans le débat public. Si vous visualisez une ligne du temps indiquant le passé, le présent et le futur, deux dynamiques peuvent être observées. La première concerne le choix du passé. Le mouvement part du présent vers le passé. Prenons l’exemple d’un chef d’État qui décide aujourd’hui de se référer à un événement précis du passé parce que cet événement lui est utile au vu de la politique qu’il veut mener. Cette première dynamique fait référence aux usages, aux instrumentalisations du passé. La seconde dynamique concerne non pas le choix du passé, mais le poids du passé. Le mouvement part cette fois du passé vers le présent. Il n’est plus question d’un président qui décide d’évoquer tel ou tel événement historique, mais du poids de l’histoire qui contraint la marge de manœuvre de l’acteur politique. Il ne s’agit plus des usages, des instrumentalisations du passé, mais de ses traces, de ses empreintes.

Cette distinction fut mise en exergue par la sociologue française Marie-Claire Lavabre*. Elle est particulièrement éclairante car le phénomène d’analogie historique est précisément à l’intersection de ces deux dimensions. C’est parce qu’un événement a un certain poids au sein de la population qu’il peut donner lieu à une analogie efficace. Plus l’événement est associé à des expériences marquantes et à des émotions fortes, plus il est susceptible de frapper les esprits.

Le but de cette réflexion n’est pas de déterminer si une analogie est bonne ou mauvaise. Tel pourrait être l’objectif de collègues historiens. Il s’agit plutôt de savoir si l’analogie fonctionne, si elle trouve un écho au sein de la population. Dans cette perspective, il importe de garder à l’esprit les trois fonctions principales de toute analogie historique**. Primo, faire face à l’inconnu. Secundo, assigner des rôles. Tertio, appeler à l’action.

Partons d’un exemple concret : celui de la formule choc utilisée il y a peu par Emmanuel Macron : « Nous sommes en guerre ». Le 16 mars 2020, le président français déclare : « Nous sommes en guerre, en guerre sanitaire certes. Nous ne luttons ni contre une armée ni contre une autre nation, mais l’ennemi est là, invisible, insaisissable, et qui progresse ». La présentation de la pandémie comme une situation de guerre est une sorte de raccourci cognitif qui permet de faire face à l’inconnu, d’apprivoiser le présent. Elle réduit les incertitudes et les ambiguïtés des informations liées à l’actualité. Elle les organise de manière cohérente. Ce faisant, elle transforme un monde non familier en un monde intelligible.

La deuxième fonction concerne l’assignation de rôles sociaux bien précis. Gardons le même exemple du 16 mars 2020, date à laquelle Emmanuel Macron insiste : « Nous sommes en guerre. Nous gagnerons » ; « Nous voilà tous solidaires, fraternels, unis, concitoyens d’un pays qui fait face ». On le voit, l’analogie historique permet de valoriser des gagnants (le président français exprime sa fierté à l’égard d’un pays qui « reste uni »). Elle permet aussi de saluer des héros qui sont « au front ». Quelques jours plus tard, le 13 avril, Emmanuel Macron décrit les sauveurs qui sont « en première ligne » : « Nos fonctionnaires et personnels de santé, médecins, infirmiers, aides-soignants, ambulanciers, secouristes, nos militaires, nos pompiers, nos pharmaciens ». « Ils ont donné toute leur énergie pour sauver des vies ». « Ils ont tenu ». Une « deuxième ligne » de front est aussitôt décrite : « Nos agriculteurs, nos enseignants, nos chauffeurs routiers, livreurs, électriciens, manutentionnaires, caissiers et caissières, nos éboueurs, personnels de sécurité et de nettoyage, nos fonctionnaires, nos journalistes, nos travailleurs sociaux, nos maires et élus locaux ». « Tous ont permis à la vie de continuer ». Enfin, la « troisième ligne » comprend l’ensemble des Français » caractérisés par leur « civisme ».

La troisième grande fonction de l’analogie historique est d’appeler à l’action. Il ne s’agit donc plus seulement de décrire une réalité nouvelle, mais de justifier certaines décisions, de prescrire certaines actions. C’est bien le cas lorsque le président français, appelle les Français à « la mobilisation générale », à « l’union sacrée », à « cette union nationalequi a permis » à la France, continue-t-il, « de surmonter tant de crises par le passé ». Par le biais de l’union sacrée, le président français appelle tous les Français à respecter les décisions liées au confinement.

Ces fonctions sont cruciales, mais elles imposent une forme de prudence. L’analogie fournit des repères, mais c’est le plus souvent en simplifiant. En domptant le réel, elle dissimule l’inédit. En désignant des héros, elle stigmatise des adversaires. En soulignant les ressemblances, elles masquent les différences. D’où l’importance de s’interroger : les analogies qui nous sont présentées favorisent-elles la peur ou la lucidité ? Ce questionnement paraît fondamental pour échapper à la tyrannie du passé sur l’imagination. L’art de l’analogie est un exercice proche de l’équilibrisme. S’il apporte des réponses anciennes à de nouvelles questions, il échoue. S’il permet de garder les yeux grand ouverts, il éclaire.

*Marie-Claire Lavabre, Le fil rouge : Sociologie de la mémoire communiste, Paris, Presses de Sciences Po, 1994. **Djouaria Ghilani, The Coming Past : A social psychological approach of the uses of historical analogies and their effects in political contexts, ULB, Center for Cultural and Social Psychology, 2019.

Sur le même thème, voir https ://www.youtube.com/watch?v=1UO0istVKw8

Les chroniques de *Carta Academica sont accessibles gratuitement sur notre site :

L’argent au temps du corona, par Yves Moreau

Assange et les biais cognitifs, par Vincent Engel et Annemie Schaus

Emir Kir : les effets délétères d’une démagogie tolérée, par Marc Uyttendaele

Métamorphoses d’une carte : du Goulag du coton aux Nouvelles routes de la soie, par Yves Moreau

L’effet des décisions judiciaires sur l’opinion publique n’est pas nécessairement là où on le croit, par Olivier Klein

Lettre ouverte au Roi : le temps est venu d’être créatif, par Anne-Emmanuelle Bourgaux

L’individualisation des droits sociaux : d’où vient-on ? où va-t-on ?, par Michel Gevers

Répondre au populisme ?, par Yves Cartuyvels

Quand Patrick Chamoiseau écrivait : « Esquisser en nous la voie d’un autre imaginaire du monde… », par Sophie Klimis

Désormais les « minettes » sont aussi des auteures, par Nathalie Frogneux

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Virus et humains, maîtrise ou cohabitation ?, par Julie Hermesse, Frédéric Laugrand et Olivier Servais, anthropologues à l’UCLouvain

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L’état d’urgence, une exception qui confirme la règle ?, par Sophie Klimis, professeure ordinaire de philosophie, Université Saint-Louis-Bruxelles.

Confinement : tous résilients, vraiment ?, par Nicolas Marquis, sociologue, Casper, Université Saint-Louis – Bruxelles.

Invitation à partir des homes pour sortir de la langueur, par Iris Derzelle, doctorante en philosophie à l’Université Paris-Est Créteil.

Penser et agir à partir de la vulnérabilité, par Diane Bernard, professeure à l’Université Saint-Louis – Bruxelles (droit et philosophie)

La voie des masques, par Bénédicte Fontaine, doctorante en anthropologie au Laboratoire d’Anthropologie Prospective de l’UCLouvain ; et Pierre-Joseph Laurent, professeur, membre du Laboratoire d’anthropologie prospective de l’UCLouvain et de l’Académie royale de Belgique.

Solidarités ennemies, par Vincent Engel, écrivain, professeur à l’UCLouvain.

L’écologie au service de l’économie : focus sur l’agriculture, ici et maintenant, par Caroline Nieberding, PhD Sciences Biologie, professeure en Ecologie terrestre à l’UCLouvain.

Handicaps et mesures sanitaires : comment couvrir des besoins invisibles, par Louis Triaille, doctorant à l’Université Saint-Louis Bruxelles, Membre du projet Autonomicap.

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