«Confinement et espace socio-culturel»

«Confinement et espace socio-culturel»

La crise sanitaire que nous vivons produit des effets dans tous les domaines de la vie. Il est patent qu’elle a gravement aggravé les processus de désaffiliation dans lesquels tant de personnes sont aujourd’hui emportées.

C’est Robert Castel, on le sait, qui a permis de saisir la nature de ce risque de déflagration sociétale. Est soumise à un risque de désaffiliation la personne qui voit se dégrader sa situation sur l’axe de l’intégration (soit son rapport à ce grand intégrateur qu’est et reste le travail et les droits qu’il ouvre) et sa situation sur l’axe de l’insertion (soit son inscription dans des solidarités de soutien, qu’elles soient sociales ou familiales).

Les dégradations produites par la crise sanitaire sur l’axe de l’intégration, relatives aux droits liés au travail sont criantes : non seulement nombre de nos concitoyens ont vu leur position régresser (chômage temporaire, perte d’emploi…) ou se dégrader (perte de droits), mais bien d’autres ont vu se confirmer ou s’aggraver la zone de non-droit dans laquelle ils sont contraints d’exister (travailleurs saisonniers, travailleurs exclus de droits trop conditionnés, travailleurs sans statut, travailleurs dont l’existence est hypocritement déniée, comme les personnes prostituées)…

Le confinement a aussi dramatiquement réduit l’exercice des solidarités de proximité, quand il n’a pas compromis, par les difficultés qu’il a générées, les liens familiaux eux-mêmes.

Ce qu’on appelle « la gestion de la crise » doit donc s’évaluer à l’aune d’enjeux qui sont loin d’être exclusivement sanitaires.

Nous aimerions contribuer à cette nécessaire évaluation en disant toute l’importance que nous accordons à deux questions : « Pour qui a-t-on pris des mesures ? » ; « Qui a (eu) voix au chapitre ? »

Pour qui a-t-on pris des mesures ?

Si l’on s’inspire de l’incontournable apport de Robert Castel, cette question doit se reformuler comme suit : les mesures prises ont-elles permis et permettront-elles d’éviter à une série de personnes d’être emportées dans un processus de désaffiliation ; mais permettront-elles aussi de « retourner » les processus de désaffiliation dans lesquels trop de gens sont ballottés, de leur faire prendre en quelque sorte le chemin inverse ?

Relancer l’économie, par exemple, ne permettra pas d’embarquer toutes celles et ceux qu’elle laissait déjà au bord de la route en feignant d’ignorer leur existence.

Les mesures de relance doivent se donner des niveaux d’ambition qu’on s’était peu à peu habitué à abandonner en termes de droits, de réduction des inégalités, de partage des fruits de la croissance.

Au niveau des solidarités socio-familiales, l’enjeu se situe nous semble-t-il dans la durée et dans la conception même du problème.

Si, en Région wallonne, par exemple, une task force « urgence sociale » a permis de prendre une série de mesures qu’il faut saluer, la question qui se pose est de savoir si elles s’inscriront dans une durée qui changera durablement les choses pour les populations. Un exemple suffit pour le comprendre : si, pendant la crise, des mesures ont été prises pour rendre la vie confinée moins problématique, par exemple en enlevant les limiteurs d’eau, qu’en sera-t-il lorsque le déconfinement sera quasi complet ?

Dans la conception des mesures, deux questions nous paraissent majeures.

La première pousse à se demander quel chemin l’aide prendra-t-elle ? Le soutien direct aux populations (à qui on ferait ainsi confiance) ou le soutien à des intermédiaires à qui est accordé le droit (parfois si étendu…) de les contrôler ?

La seconde porte sur la conception de l’action : arrivera-t-on enfin à arrêter de la concevoir en référence aux standards de la partie plus privilégiée de la population, qui conduisent à considérer comme allant de soi des comportements qui sont impossibles à mettre en œuvre pour ceux qui sont privés justement de ces privilèges ? L’exemple emblématique, dont chacun a pu prendre la mesure, étant en la matière le recours exclusif obligé (mais impossible pour tant de personnes) aux technologies de l’information. Mais cet exemple est loin, évidemment, d’être le seul.

Parfois on prend des mesures pour tous, mais en référence aux standards de ceux qui n’en ont pas besoin. Parfois, aussi, on conçoit une mesure comme universelle, alors qu’elle devrait être réservée à celles et ceux qui sont soumis à des processus de désaffiliation.

Qui a voix au chapitre ?

La crise sanitaire a rendu nécessaires des processus de conception et de décision un peu différents de ceux qui étaient en vigueur avant elle : majorité politique obtenue par un soutien de partis extérieurs au gouvernement fédéral ; constitution systématique de groupes experts. D’autres posent question pour le futur : recours très étendu à des pouvoirs spéciaux, place que veut se (re)donner le politique, etc.

Mais signalons dans cette mobilisation inhabituelle un absent tonitruant et préoccupant : le socio-culturel.

Le socio-culturel, ce ne sont pas les services sociaux et ce ne sont pas les travailleurs de la consommation culturelle – acteurs dont nous ne contestons nullement, cela va sans dire, l’importance.

Le socio-culturel, c’est un espace

C’est l’espace qui se trouve précisément au croisement des deux axes identifiés par Robert Castel et plus exactement là où les dégradations (en termes de ressources et de droits liés au travail comme en termes de liens et de solidarités) se rencontrent pour se renforcer.

C’est l’espace qui est habité par et pour des populations qui sont soumises à des risques ou des processus de désaffiliation.

Les professionnels de l’espace socio-culturel sont tous ceux qui se préoccupent des effets de ce croisement, qui les combattent et qui se veulent en conséquence en lien permanent avec les populations qui les subissent. C’est aussi l’espace, rappelons-le, où se joue la confiance en la capacité de représentation sur laquelle se fonde la démocratie. Que deviendrait une démocratie où les populations qui subissent de plein fouet les effets d’une crise ne feraient plus confiance à ceux qui sont censés les représenter ?

Cette confiance se conquiert au quotidien

Elle se gagne si les populations pour qui on se « mobilise »* se sentent réellement appartenir à une société qui ne fait pas profession de les oublier.

Elle se gagne si ces populations peuvent voir directement, dans leur quotidien dévasté, qu’elles sont prises en compte par rapport à ce qui compte pour elles.

Elle se gagne si ces populations ne se voient pas abandonnées à la première tempête (ou larguées par-dessus bord ou sacrifiées dans la cale quand le navire est quitté par l’équipage et les passagers plus fortunés).

L’espace socio-culturel est l’espace qui, s’il est bien habité, rend la société habitable.

Les voix de ceux qui habitent ainsi l’espace socio-culturel ont-elles été, sont et seront-elles entendues ?

Ce ne serait pas un des moindres paradoxes de cette crise sanitaire qu’on oublie, aussitôt l’urgence sanitaire estompée, qu’il a fallu que la société tienne en tant que société pour que les efforts sanitaires de tous, soignants et soignés, mais aussi de nous tous qui devions prendre soin des autres en restreignant l’usage de nos libertés, ne soient pas vains.

Et il serait hautement paradoxal qu’on ne prenne pas en compte la voix de ceux qui, au quotidien, rendent possible pour la société de tenir comme société en permettant « à ceux qui souffrent de découvrir la possibilité d’imputer leur souffrance à des causes sociales et de sentir ainsi disculpés ; et en faisant connaître largement l’origine sociale, collectivement occultée, du malheur sous toutes ses formes, y compris les plus intimes et les plus secrètes. » **

Et après ?

Nous avons très souvent entendu qu’il y aurait un avant et un après « covid-19 », que nous saurions tirer toutes les leçons de ce que la pandémie a donné à voir.

La question se pose à nos yeux de savoir si ces leçons seront tirées en restant en quelque sorte à la surface des choses, en tenant pour définitive l’habitude selon laquelle les solutions doivent s’accommoder de la simple co-existence des espaces institutionnels institués (« l’économique », le « social », le « culturel »…) dont aucun, dans ses limites et frontières, ne peut donner une place d’associés à part entière à celles et ceux qui composent réellement les populations réelles ; en leur donnant une place comme protagonistes de liens, comme partenaires de plein droit des services qui leur sont destinés, comme ressources et richesses créatives, comme garants, enfin, de la légitimité de ceux qui ont à les représenter.

Au moment où nous commençons à tirer ou à essayer de tirer les leçons de cette catastrophe, la question d’évaluation liminaire nous paraît in fine bien être : « Serons-nous ou non restés à la surface des choses ? »

*Il est curieux de lire et d’entendre tant d’acteurs se proclamer « mobilisés » en définissant eux-mêmes et par rapport à eux-mêmes, si ce n’est à leurs intérêts propres, en quoi consiste cette « mobilisation ». **P. Bourdieu, La misère du monde, Paris, seuil, 1993, p. 944.

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