«Épidémie et racisme anti-noir: nous voulons des mesures structurelles!»

«Épidémie et racisme anti-noir: nous voulons des mesures structurelles!»

La gestion globale de l’épidémie de Covid-19 en Occident n’est pas étrangère à la mobilisation antiraciste sans précédent à laquelle on assiste depuis le meurtre policier de George Floyd à Minneapolis, aussi bien aux États-Unis qu’en Europe. Car la pandémie ne peut être dissociée des inégalités socio-économiques, ni du racisme qui les alimente.

Alors que le racisme anti-noir est la parent pauvre de la recherche et de l’antiracisme en Belgique, l’antiracisme porté par les Afro-Belges n’a jamais été aussi mobilisateur, ni autant suivi par ceux qui ne sont pas touchés par le racisme anti-noir, les blanc.hes et les autres minorités racialisées. Rappelons-le, 20 ans après la promesse faite lors de la Conférence mondiale contre le racisme à Durban en 2001, la Belgique n’a toujours pas de plan national, interfédéral, de lutte contre le racisme.

Les expertises militantes et scientifiques ne manquent pourtant pas et s’accordent sur une définition politique du racisme qui appelle à des mesures structurelles de manière à lutter de manière effective contre le racisme ordinaire et institutionnel qui touche à tous les domaines de la société, non seulement la police mais l’éducation, le marché du travail, la santé, le logement, les institutions publiques.

L’enjeu majeur de la lutte contre le racisme est le passage d’une conception morale, individualisante du racisme (des individus que l’on pourrait pointer du doigt, culpabiliser et sanctionner) à une vision politique du racisme en tant que forme intégrante et constitutive de notre société, de notre histoire nationale, des fonctionnements institutionnels et des conceptions même du racisme, régulièrement ramené à de l’exceptionnel ou du pathologique.

En 2017, une étude financée par la Fondation Roi Baudouin* révélait que plus de 80 % des Afrodescendant.es vivant en Belgique vivent le racisme. Il n’y a pas eu de réponse politique à ce chiffre.

Les arguments sanitaires et sécuritaires qui ont été mobilisés pour disqualifier la manifestation contre le racisme du 7 juin 2020, et dénoncer l’irresponsabilité des responsables politiques et des organisateurs, laissent entendre que l’épidémie de Covid-19 et le racisme renverraient à deux ordre de réalités tout à fait différents. Rien n’est moins sûr.

Aux États-Unis, les Afrodescendant.es représentent environ 70 % des personnes touchées par le coronavirus**. En Grande-Bretagne, le taux de décès lié au virus est 2,5 fois plus élevées chez les minorités raciales***. En Belgique, les données de terrain laissent entendre que les minorités ethniques/raciales, et notamment les Afrodescedant.es, sont les plus touché.es par le coronavirus. Quelles sont les logiques structurelles d’une éventuelle surexposition et plus grande vulnérabilité ? Il nous faut prendre en compte les comorbidités, l’ethno-stratification du marché de l’emploi, le moindre accès à la santé, le racisme environnemental, les représentations, coloniales, etc.

A date contemporaine, les chercheur.euses ne sont pas en mesure d’identifier les groupes qui ont été le plus touchés, hormis les seniors, ni d’investiguer la question des comorbidités, des effets du racisme (institutionnel, colonial, environnemental, etc.) sur la santé. Il s’agirait pourtant aussi d’évaluer à partir de chiffres précis la pertinence d’un confinement général et de considérer l’éventualité de politiques sanitaires plus efficaces. Or, on ne dispose d’aucune catégorie liée à l’origine, la classe sociale, l’emploi au moment du dépistage de l’infection ou du décès, etc.

Ce n’est pas la première ni la dernière épidémie. La lutte contre le sida a montré que l’avènement de politiques de prévention pariant sur la responsabilité des individus bien informés et sur la prévention communautaire est la plus efficace. Pourquoi ne pas prendre leçon ? Il s’agirait de rompre avec l’approche disciplinaire et d‘identifier les raisons pour lesquelles des groupes sont plus à risques de façon à mettre en œuvre un diagnostic informé et des politiques de prévention, et de soin, adaptées. Le racisme qui s’applique à certains groupes de manière directe, et le plus souvent indirecte, spécifie des groupes de manière complexe (selon la race, mais aussi le statut juridique le lieu de résidence, le genre, la sexualité, etc.).

En tant que chercheur.euses, nous répétons une fois de plus que le racisme n’est pas une affaire individuelle, mais un phénomène structurel dont la gestion relève de la responsabilité de l’État. En tant que système de croyances et de représentations, et en tant que construction scientifique et juridique le racisme est venu légitimer la marchandisation des corps, la violence physique, les meurtres de masse, le viol, l’extractivisme, aussi bien minier que « culturel ». Enfin, le racisme divise ceux qui sont opprimés, il peut par exemple désolidariser la classe ouvrière, qui est divisée entre une classe ouvrière « blanche » et les soi-disant « migrants » ou « minorités ethniques », d’ascendance africaine ou non.

Par l’acte symbolique de déboulonnage des statues coloniales dans l’espace public, les mouvements décoloniaux en appellent à une transformation en profondeur de la société et des rapports de pouvoir historiquement construits et à une politique de réparation

La décolonisation de la société est inextricablement liée à une politique volontariste de lutte contre les inégalités raciales. Une politique qui s’attaque aux structures et non pas seulement aux individus. Nous devons être en mesure d’observer et d’étudier les inégalités raciales dans toutes les sphères de la société. Il est urgent d’envisager une politique de recherche sur le racisme anti-noir en Belgique, qui puisse révéler les logiques structurelles. Une première étape consisterait à rendre possible, dans la collecte et l’analyse des données, les caractéristiques ethniques et raciales dont on sait qu’elles sont un facteur majeur d’inégalité sociale.

*Demart, Sarah ; Schoumaker, Bruno ; Adam, Ilke ; Godin, Marie ; Hezukuri, Chadia ; et. al. Des citoyens aux racines africaines : un portrait des Belgo-Congolais, Belgo-Rwandais et Belgo-Burundais. Fondation Roi Baudouin : Bruxelles (2017) 223 pages

**Why Social Science ? Because Institutional Racism Exacerbates our Health and Economic Challenges, Social Scien space, Published on April 22, 2020 by Allison Plyer

***Disparities in the risk and outcomes of COVID-19, Public Health England, https ://assets.publishing.service.gov.uk/government/uploads/system/uploads/attachment_data/file/892085/disparities_review.pdf

Sarah Demart (USL-B), Sibo Kanobana (UGent), Charlotte Pezeril (USL-B), Ojeaku Nwabuzo (VUB), Jean-Luc Nsengiyumva (USL-B), Marie Godin (University of Oxford), Ilke Adam (VUB), Emma-Lee Amponsah (UGent), Sophie Withaeckx (VUB), Matthias De Groof (Universiteit Antwerpen), Filip De Boeck (KUL), Laurent Gaissad (ULB), Aymar Nyenyezi Bisoka (Ugent, UCL), Idesbald Goddeeris (KUL), Nadia Fadil (KUL), Jacinthe Mazzocchetti (UCL), Karel Arnaut (KUL), Clara Affun (ITM), Jonathan Collin (Haute Ecole Léonard de Vinci / Louvain en Hainaut), Soumaya Majdoub (VUB), Olivia Gieskes (University of Edinburg), Catherina Wilson Janssen (Leiden University), Carla Mascia (ULB), Gily Coene (VUB), Karen Celis (VUB), Romain Landmeters (USL-B), Fọláshadé M. Ajayi (VUB), Julie Carlier (UGent), Eline Mestdagh (UGent), Hugo DeBlock (UGent), Marthe Van Hassel (ULB), John Van Den Plas (ECSEDI-ISALT), Lena Imeraj (VUB), Saloua Berdai-Chaouni (VUB), Koenraad Bogaert (UGent), Magaly Rodriguez (KUL), Gillian Mathys (UGent), Olivia U. Rutazibwa (University of Portsmouth), Jean-Luc Rwogera (VUB), Benedikte Zitouni (USL-B), Michael Meeuwis (UGent), Ann Roex (VUB), Inge Brinkman (UGent), Sandrine Detandt (ULB), Laura Bertora (USL-B), Véronique Clette- Gakuba (ULB), Carol Sacré (UCL), Martin Vander Elst (UCL), Corinne Torrekens (ULB), Samuel Ndame (Epidemiologiste- statistique), Elsa Roland (ULB), Dounia Bourabain (ULB), Jean Bauman (University of California)

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