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«Des carrières hybrides, voie de salut contre la pénurie d’enseignants?»

«Des carrières hybrides, voie de salut contre la pénurie d’enseignants?»

La crise sanitaire liée au Covid-19 a mis le système scolaire de la Fédération Wallonie Bruxelles, comme la plupart des systèmes scolaires de par le monde, devant des questions sans précédent. Certaines ont un caractère fondamentalement neuf, et invitent à penser l’école au-delà des sentiers habituels. D’autres par contre remontent à la surface, mais prennent une acuité nouvelle dans le contexte d’une sortie de crise. C’est le cas notamment de la pénurie d’enseignants.

Dans un article du vendredi 12 juin dernier, le journal Le Soir relayait ainsi les propositions de la Fondation pour l’Enseignement pour lutter contre la pénurie dans ce secteur. Le cœur des propositions : faciliter des carrières mixtes à l’interface de l’école et de l’entreprise, via notamment une meilleure reconnaissance de l’ancienneté acquise hors du secteur de l’enseignement. Cette proposition part de l’idée que la pénurie est causée principalement par un déficit de candidats au métier d’enseignant. Or, cette idée est contestable.

Le déficit de candidats seul en cause ?

Si les pénuries dans l’enseignement sont bien réelles, et tendent même à s’accentuer ces dernières années, il est moins évident que la cause principale tient au déficit de candidats. Certes la récente enquête TALIS 2018 montre que les enseignants belges francophones se sentent peu valorisés, et qu’une part seulement d’entre eux ont embrassé leurs études comme premier choix. Ajoutons que l’acuité des pénuries est plus grande chez les enseignants du secondaire supérieur, pour les enseignants des cours professionnels en particulier, que pour le secondaire inférieur, et le fondamental. Mais les indicateurs dénombrant les candidats instituteurs, régents et agrégés indiquent plutôt une nette augmentation depuis la fin des années 1990 et un léger tassement depuis le milieu des années 2000. Comment dès lors comprendre les pénuries, si l’explication principale n’est pas à chercher du côté d’un déficit d’attractivité du métier ?

Nos recherches sur les marchés de l’emploi des enseignants livrent une tout autre histoire. La pénurie serait moins causée par un déficit massif de candidats que par un (trop) grand nombre d’enseignants sortant précocement du métier. Ils sont poussés vers la sortie par des conditions d’emploi et de travail souvent peu enviables en début de carrière, et par une régulation du marché de l’emploi qui les encourage peu à la mobilité entre écoles, du fait que l’avancement dans la carrière se joue à l’ancienneté acquise dans le périmètre des pouvoirs organisateurs. Les premiers enseignants à quitter précocement le métier sont d’ailleurs des personnes sans formation à l’enseignement, ce qui invite à beaucoup de prudence au moment de proposer une ouverture à d’autres diplômés.

La pénurie enseignante tiendrait donc davantage aux caractéristiques des carrières et à la régulation des marchés de l’emploi qu’à un déficit global de candidats. D’une part, car la conception des carrières réserve aux novices les places délaissées par les plus anciens et des conditions d’emploi peu enviables en début de carrière ; d’autre part, car le marché de l’emploi est une mosaïque de marchés découpés en fonction des réseaux et des PO, qui incitent peu les enseignants stabilisés au sein de l’un deux, à explorer d’autres pistes de carrière dans le système scolaire.

Réformer les carrières dans un cadre clair

Faut-il néanmoins, pour cause d’un lien ténu entre pénurie et déficit de candidats, renoncer à toute réflexion sur la gestion des carrières ? Nous ne le pensons pas, pour autant que cette piste ne soit pas une manière de remettre à plus tard ou à jamais le nécessaire débat sur une autre régulation des carrières. Un débat assurément difficile, parce qu’il exige que les fédérations de pouvoirs organisateurs et les syndicats remettent en cause certains de leurs tabous. Mais un débat nécessaire si, comme nous le pensons, cette régulation est la première cause des conditions d’emploi trop souvent déplorables et décourageantes qu’ont à subir les enseignants débutants, et dès lors la source principale de la pénurie.

Dans un tel contexte, diverses évolutions pourraient être envisagées, non pour contourner cette question sensible mais pour lui trouver des réponses ; amélioration des conditions statutaires des enseignants débutants, dans le but de leur offrir des conditions plus favorables à leur engagement à long terme dans la carrière ; assouplissement des frontières des sous-marchés du travail enseignant, dans le but de favoriser la mobilité entre pouvoirs organisateurs et entre réseaux. Ces deux types d’assouplissement, essentiels, pourraient alors être complétés par les deux mesures préconisées par la Fondation pour l’Enseignement : un assouplissement des correspondances entre titres et fonctions pour faciliter une certaine perméabilité entre des disciplines à enseigner proches, et des carrières hybrides dans et hors du secteur de l’enseignement.

Cette dernière proposition invite toutefois à rappeler, davantage que pour les autres probablement, à quel point le cadre dans lequel réfléchir une « flexibilisation » des carrières importe plus que les formes de « flexibilisation » elles-mêmes. Ce cadre tient selon nous en deux repères majeurs. Le premier est celui d’une protection statutaire de la profession, et son inscription dans une professionnalisation soutenue par une formation initiale et continue exigeante, à la hauteur des enjeux complexes du métier. Le second est celui de la nécessaire réflexion sur les objectifs fondamentaux de notre système scolaire, qui gagnerait probablement, comme l’envisage la Fondation pour l’Enseignement, à s’ouvrir sur son environnement. Un environnement qui ne se limite évidemment pas au monde de l’entreprise.

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