Une angoisse du déconfinement…?

Une angoisse du déconfinement…?
Thibaud Vaerman.

Bernard Rimé.
Bernard Rimé.

La fin de la période de confinement à laquelle nous a contraints la pandémie du coronavirus a marqué pour la plupart d’entre nous le retour attendu à une libre circulation dans les villes et les campagnes. Cependant, les médias se sont fortement inquiétés de constater que pour certaines personnes, sortir de chez soi, retourner au contact avec autrui, prendre les transports en commun, ou retourner au travail constituaient autant de sources d’une anxiété difficilement gérable. On a parlé de « syndrome de la cabane »… Comment s’explique cette manifestation paradoxale ? Elle résulte simplement de facteurs de la vie courante que la période du confinement a pu exacerber.

Un surdosage de la sécurité

La vie humaine nous situe continuellement en tension entre deux propensions extrêmes (1). D’un côté, nous sommes enclins à rechercher la sécurité, à éviter les afflux de stimulation et à nous replier sur nous-mêmes dans le confort douillet. À l’autre extrême, nous éprouvons l’ouverture à l’expérience, le besoin de découverte, d’aventure et de risque. Selon les circonstances, nous glissons vers l’un ou l’autre pôle. Les mauvaises expériences nous poussent vers la sécurité, et les bonnes expériences nous rendent avides de nouveauté. Les longues semaines du confinement ont constitué une période de surdosage de la sécurité. Enfermés entre quatre murs, beaucoup ont entrepris de réaménager leur cadre de vie. Dans ce nouveau confort, vivre chez soi ne constituait plus seulement une protection de la pandémie, mais aussi, pour une partie de la population en tout cas, l’expérience d’un stress réduit et d’un bien-être accru. En somme, au long de ces semaines passées à l’abri des quatre murs, on pouvait devenir plus « frileux ».

La confiance, une donnée fluctuante

Par ailleurs, affronter le monde extérieur est toujours une démarche quelque peu aventureuse. Il s’y passe nécessairement des choses que nous maîtrisons mal, et le premier mouvement pourrait bien être celui de l’évitement et du retrait (2). Pour aborder ce milieu, il faut la confiance en soi, qui rend capables d’affronter les aléas. Mais, la confiance en soi n’est pas une donnée stable. Elle fluctue avec les circonstances. Et surtout, elle se construit, s’entretient et croît au gré des entreprises menées, des risques pris et des succès enregistrés (3). On l’alimente également par les contacts avec les autres, qui sont le miroir social (4) sur lequel se reflètent nos bonnes entreprises. Or, pendant la période de confinement, il a fallu réduire à la fois les entreprises et les contacts sociaux, ces deux sources de la confiance en soi. En somme, non seulement le confinement a pu rendre les gens plus frileux, mais de surcroît, il les a privés temporairement des moyens par lesquels ils dépassent d’habitude la frilosité.

La tentation de rester confiné

Enfin, ce monde extérieur qui est habituellement quelque peu hasardeux l’est devenu plus encore au moment où s’est profilé le déconfinement. La pandémie est toujours là et les consignes amplement diffusées rappellent que le risque de contagion demeure bien réel. De plus, les pratiques les plus courantes de la vie au dehors s’avèrent profondément modifiées. Il faut masquer son visage, se tenir à distance des autres, faire la file, s’enduire les mains de désinfectant pour accéder aux commerces, s’y rendre seul, y accéder au compte-gouttes, accélérer les achats sans plus pouvoir flâner. Tout cela n’est guère rassurant et se déroule en outre sur toile de fond d’une prospective de difficultés économiques futures d’une ampleur jamais atteinte. Bref, à ceux qui seraient enclins à demeurer aux abris, le monde d’après confinement fournit pas mal de bonnes raisons.

Une anxiété à géométrie variable

Mais alors, comment se fait-il que tous ne sont pas demeurés cloîtrés au moment des consignes de déconfinement ? Ici intervient la question des différences entre les individus. Chez certains, l’anxiété et les émotions négatives s’installent plus rapidement et plus durablement quand les circonstances s’y prêtent. On peut s’attendre à ce qu’une personne soit d’autant plus encline à la frilosité post-confinement qu’elle présente ce trait. Ainsi, les dispositions ont pu cristalliser dans un sens ou dans l’autre les différents effets des conditions de vie particulière de la période de pandémie. Certains se sont donc trouvés particulièrement frileux au moment du déconfinement. Est-ce grave ?

Gare au cercle vicieux

Pour l’immédiat, on peut répondre négativement à cette question. Le danger est dans le long terme, avec le risque que le repli sur soi n’entraîne un cercle vicieux. On a souligné plus haut que plus on se confine, moins on développe la force qui aide à affronter le monde. À l’horizon, se profile le risque de l’isolement social. Il existe aujourd’hui une documentation scientifique abondante selon laquelle l’isolement social constitue à la fois un facteur de mal-être psychologique, de risque sévère pour la santé physique, et même de mortalité accrue. Une méta-analyse portant sur 70 études a établi que le risque de mortalité est accru de 29 % chez les personnes qui se déclarent socialement isolées, de 26 % chez celles qui éprouvent un sentiment de solitude, et de 32 % chez celles qui vivent seules (5). À l’inverse, une méta-analyse de 142 études a révélé un taux de survie de 50 % supérieur chez les personnes engagées dans des relations sociales intensives (6). Les résultats de ce type abondent au point qu’en matière de santé, l’isolement social est désormais considéré comme un facteur de risque du même ordre que l’obésité, la sédentarité et le tabagisme. C’est donc une situation à éviter à tout prix.

Réduire l’impact émotionnel

Comment en sortir ? Il s’agit d’abord de bien cerner le problème rencontré. Il n’y a rien de plus délétère que de se trouver confronté à une appréhension vague ou à une anxiété diffuse, car celles-ci échappent à notre maîtrise. Il faut s’attacher à préciser les conditions qui engendrent du stress (7). Ensuite, il faut entreprendre un programme d’« habituation » : il s’agit de s’exposer de manière progressive aux conditions critiques, et ce à des doses tolérables d’émotion. Dans cette démarche, il est précieux de s’appuyer sur une personne de confiance. On lui aura expliqué avec précision « ce qui ne va pas ». Le soutien de cette personne pourra réduire l’impact émotionnel des exercices d’exposition progressive. Une recommandation supplémentaire concerne les expériences émotionnelles positives. Les affects positifs ont pour effet d’ouvrir les gens au monde. Ils les rendent plus accessibles à la découverte, à l’exploration et à la rencontre. Il ne faut donc pas négliger de multiplier les occasions d’éprouver des émotions positives. Le simple fait de relater à ses proches, à des personnes de confiance, ses propres succès ou ses bonnes expériences est déjà moyen efficace d’activer les affects positifs (8). En outre, cette pratique a pour effet d’intensifier les liens sociaux avec ceux qui vous prêtent attention.

Enfin, il n’est pas inutile de rappeler que la curiosité et l’exploration sont très naturelles à l’humanité qui, dès ses origines, a parcouru le globe dans toutes les directions. Si le monde est hasardeux, il abonde également en merveilles à découvrir. Temporairement, nous pouvons être plus sensibles à l’une ou à l’autre de ces perspectives.

(1) Berlyne, D. E. (1960). Conflict, arousal, and curiosity. New York : McGraw Hill. (2) Barlow, D. H. (1988). Anxiety and its disorders : The nature and treatment of anxiety and panic. New York : Guilford. (3) Bandura, A.(2002). Self-efficacy : The exercise of control, New York : Freeman. (4) Mead, G. H. (1934). Mind, self and society. Chicago : University of Chicago Press. (5) Holt-Lunstad, J., Smith, T. B., Baker, M., Harris, T., & Stephenson, D. (2015). Loneliness and social isolation as risk factors for mortality : a meta-analytic review. Perspectives on psychological science, 10(2), 227-237. DOI : 10.1177/1745691614568352 (6) Holt-Lunstad J, Smith TB, Layton JB (2010). Social relationships and mortality risk : A meta-analytic review. PLoS Med 7(7) : e1000316. https ://doi.org/10.1371/journal.pmed.1000316 (7) Philippot, P. (2007). Emotion et psychothérapie. Wavre : Mardaga.

(8) Rimé, B., Bouchat, P., Paquot, L., & Igiglio, L. (2020). Intrapersonal, interpersonal and social outcomes of the social sharing of emotion. Current Opinion in Psychology , 31, 127-134.

Les chroniques de *Carta Academica sont accessibles gratuitement sur notre site :

La pandémie comme temps de guerre : portée et limites des analogies historiques, par Valérie Rosoux

L’argent au temps du corona, par Yves Moreau

Assange et les biais cognitifs, par Vincent Engel et Annemie Schaus

Emir Kir : les effets délétères d’une démagogie tolérée, par Marc Uyttendaele

Métamorphoses d’une carte : du Goulag du coton aux Nouvelles routes de la soie, par Yves Moreau

L’effet des décisions judiciaires sur l’opinion publique n’est pas nécessairement là où on le croit, par Olivier Klein

Lettre ouverte au Roi : le temps est venu d’être créatif, par Anne-Emmanuelle Bourgaux

L’individualisation des droits sociaux : d’où vient-on ? où va-t-on ?, par Michel Gevers

Répondre au populisme ?, par Yves Cartuyvels

Quand Patrick Chamoiseau écrivait : « Esquisser en nous la voie d’un autre imaginaire du monde… », par Sophie Klimis

Désormais les « minettes » sont aussi des auteures, par Nathalie Frogneux

Coronavirus : être proches… à distance ?, par Laura Merla

Chroniques brésiliennes ou le Brésil sous Bolsonaro, par Michel Gevers

Virus et humains, maîtrise ou cohabitation ?, par Julie Hermesse, Frédéric Laugrand et Olivier Servais, anthropologues à l’UCLouvain

La prison face au covid19 : zoom sur un angle mort de la démocratie, par Yves Cartuyvels, professeur à l’Université Saint-Louis-Bruxelles ; Olivia Nederlandt, chercheuse FNRS à l’Université Saint-Louis-Bruxelles ; Marc Nève, maître de Conférences à l’Université de Liège

L’état d’urgence, une exception qui confirme la règle ?, par Sophie Klimis, professeure ordinaire de philosophie, Université Saint-Louis-Bruxelles.

Confinement : tous résilients, vraiment ?, par Nicolas Marquis, sociologue, Casper, Université Saint-Louis – Bruxelles.

Invitation à partir des homes pour sortir de la langueur, par Iris Derzelle, doctorante en philosophie à l’Université Paris-Est Créteil.

Penser et agir à partir de la vulnérabilité, par Diane Bernard, professeure à l’Université Saint-Louis – Bruxelles (droit et philosophie)

La voie des masques, par Bénédicte Fontaine, doctorante en anthropologie au Laboratoire d’Anthropologie Prospective de l’UCLouvain ; et Pierre-Joseph Laurent, professeur, membre du Laboratoire d’anthropologie prospective de l’UCLouvain et de l’Académie royale de Belgique.

Solidarités ennemies, par Vincent Engel, écrivain, professeur à l’UCLouvain.

L’écologie au service de l’économie : focus sur l’agriculture, ici et maintenant, par Caroline Nieberding, PhD Sciences Biologie, professeure en Ecologie terrestre à l’UCLouvain.

Handicaps et mesures sanitaires : comment couvrir des besoins invisibles, par Louis Triaille, doctorant à l’Université Saint-Louis Bruxelles, Membre du projet Autonomicap.

La pandémie comme temps de guerre : portée et limites des analogies historiques, par Valérie Rosoux, maitre de recherches FNRS – UCLouvain, membre de l’Académie royale de Belgique.

Internés, confinés… réinsérés ?, par Sophie De Spiegeleir (doctorante à l’Université Saint-Louis – Bruxelles), Yves Cartuyvels (professeur à l’Université Saint-Louis – Bruxelles), Nicolas Marquis (professeur à l’Université Saint-Louis – Bruxelles).

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