«Une histoire de statues, de mémoire et de violence mémorielle»

«Une histoire de statues, de mémoire et de violence mémorielle»
EPA

Sur le parcours de l’exposition que le Musée de l’Europe a créée à l’occasion du Cinquantième anniversaire des Traités de Rome (« L’Europe, c’est notre Histoire ! », 2007), les visiteurs tombaient sur une énorme statue de Lénine, face à terre. Elle provenait du Memento Park de Budapest, un musée en plein air où les Hongrois ont rassemblé les monuments à la gloire du régime communiste, et, bien entendu, elle illustrait la chute de l’empire soviétique. C’est dire que les historiens et créateurs d’expositions de civilisation que nous sommes ne saurions rester indifférents au débat qui fait rage aujourd’hui autour du sort qu’il convient de faire aux statues dont la présence dans nos villes blesse le regard d’une partie des Européens. Le Musée de l’Europe a acquis au fil des ans et des expositions une expertise qui lui permet d’apporter sa contribution à ce débat.

« Débat », c’est beaucoup dire. Le climat hautement émotionnel créé par des groupuscules d’activistes ne permet pas un échange d’arguments rationnels. Et pourtant, c’est de cela qu’on a besoin pour dégager les postulats légitimes de la gangue de démagogie et pour identifier les mesures qu’il faudrait prendre afin qu’ils soient satisfaits autant que possible. Au lieu de quoi, l’on essaie d’imposer par la force, la pression des manifestations et le fait accompli – le déboulonnage et/ou le saccage de statues –, une vraie révolution culturelle : le remplacement d’une mémoire collective plurielle, divisée, incurablement conflictuelle, par une autre qui serait homogénéisée, harmonisée, unifiée, après avoir été expurgée de tout ce dont le rappel risque de déplaire ne fût-ce qu’à une fraction de la population. On veut substituer au passé assumé dans toute sa complexité et son caractère intrinsèquement contradictoire, un autre, réduit à ce que les censeurs auto-proclamés trouvent acceptable, sans se demander si leur opinion est partagée par tous, ou du moins par la majorité. Autrement dit, on cherche à faire par la police de la pensée ce que les régimes totalitaires ont fait par la police tout court. Il s’agit, bien sûr, de liquider les vestiges du colonialisme et d’éradiquer le racisme qui, selon les promoteurs de l’opération, imprègne les sociétés occidentales, leurs institutions, leurs mentalités et en particulier leur rapport à leur passé : leur mémoire et leur histoire.

Faire coexister toutes les mémoires

L’histoire n’est pas un tribunal, l’historien n’est pas un juge. C’est au nom de ce principe que nous avons été nombreux à nous élever contre les lois mémorielles. Il n’en va pas ainsi de la mémoire. Chaque individu et chaque groupe a le droit de juger le passé à partir de la sienne, à la condition impérative d’admettre que d’autres individus et d’autres groupes peuvent avoir de ce même passé une mémoire différente, voire carrément opposée, et que, pour préserver le lien social à l’intérieur d’une collectivité, a fortiori d’une nation, on doit trouver des moyens de faire coexister toutes ces mémoires, aussi incompatibles soient-elles. Cela ne signifie pas en admettre l’équivalence. Mais seuls les mécanismes démocratiques et conformes à la légalité peuvent légitimement faire le tri entre celles qui sont acceptables dans la vie publique et celles qui ne le sont pas, entre celles qui ont droit de présence dans l’espace public et celles qui doivent en être bannies, entre celles qu’on ne fait que tolérer et celles qu’on célèbre, entre celles dont on exige qu’elles soient discrètes et celles qu’on laisse s’exprimer fortement.

Scotcher le passé ? De quel droit ?

Le passé, tout le passé, est constitutif de ce que nous sommes. Occulter ce qui ne nous plaît pas, aussi attentatoire cela serait à la morale commune contemporaine, ne résout rien. Sans doute le temps qui passe modifie-t-il les perspectives, et ce qui allait de soi hier n’est plus du tout évident aujourd’hui. Nous sommes légitimement plus sensibles aux injustices du passé et désormais soucieux de restaurer la voix et la dignité des opprimés d’une histoire forgée et écrite par leurs maîtres. Mais cela ne nous donne pas le droit de plaquer sur le passé des schémas contemporains ; l’horreur que nous inspire l’esclavage n’est pas d’un grand secours pour la compréhension de la cité antique. Cela ne nous donne pas non plus le droit de plaquer les réalités d’ailleurs, américaines en l’occurrence, sur la situation en Europe ; il devrait être évident pour tout le monde que l’esclavage et la ségrégation raciale ont joué là-bas un rôle qui est sans commune mesure avec ce que l’Europe a connu sur son sol. Voilà pourquoi, pour ne prendre qu’un exemple, il est absurde d’importer en France l’interdit du blackface, qui n’a de sens qu’aux Etats-Unis. On a prétendu interdire une pièce d’Eschyle à la Sorbonne sous prétexte que les acteurs portaient des masques noirs. Eschyle !

Monuments, regards et autorités

Cela dit, l’espace public ne relève pas seulement, ni même principalement, de l’analyse raisonnée du passé. La statuaire urbaine et la nomenclature des lieux publics sont des affaires politiques, et, à cet égard, il est parfaitement légitime que l’on veuille débarrasser les places de nos villes de monuments qui malmènent la mémoire et blessent le regard des opprimés d’hier ou de leurs descendants en créant l’impression que rien n’a changé, que leur condition reste toujours la même. Nous avons accueilli avec compréhension et solidarité le déboulonnage des statues qui, dans les ex-pays soviétisés, symbolisaient la domination idéologique, politique et économique à laquelle leurs populations ont été soumises. Et nous faisons nôtre le scandale suscité par l’étalage impudent de monuments à la gloire de généraux sudistes aux Etats-Unis. Mais nous sommes aussi conscients que tout déboulonnage de statues, tout changement de noms de rues, de places ou de bâtiments publics, bref, toute atteinte aux monuments au nom de la blessure du regard pose inévitablement une quadruple question : Quels monuments ? le regard de qui ? par quelle autorité ? et pour en faire quoi ?

1. Quels monuments ?

Un critère possible de différenciation serait la place du crime, ou de ce qui est aujourd’hui reconnu comme tel, dans la vie et l’œuvre du personnage en question. Encore faudrait-il se méfier des jugements complètement anachroniques. Appliquer les critères d’aujourd’hui à des personnes qui vivaient dans un monde où avaient cours des normes différentes des nôtres est à la fois historiquement absurde et contraire à la conscience juridique qui affirme qu’il n’y a pas de crime sans la loi qui définit un acte comme criminel, et que la loi n’agit pas rétroactivement. Certes, il s’agit ici non pas de droit mais de morale, et d’une condamnation symbolique. Reste que loger à la même enseigne le négrier anglais Edward Colston et Churchill, Jefferson et le général Lee, Cecil Rhodes et Colbert, est simplement idiot, et compromettant pour la cause qu’on prétend défendre. La plupart des acteurs de l’histoire sont des personnages ambivalents ; Jules Ferry était à la fois l’homme de la laïcité et de l’instruction publique et « le Tonkinois ». Qu’est-ce qui est plus important dans la place qu’il a laissée dans l’histoire ? Ajoutons qu’on a détruit à la Martinique des statues de Victor Schoelcher, l’artisan de l’abolition de l’esclavage dans les possessions françaises parce qu’il était blanc ! Et que, à San Francisco, on a barbouillé de rouge un buste de Cervantès, sans doute parce qu’on l’a pris pour un conquistador. Ah ! le beau couple que font l’intolérance vertueuse et l’ignorance crasse…

2. Le regard de qui ?

Mais, de tout un chacun, de l’ensemble de la collectivité. Nous vivons à une époque où l’on s’applique à faire éclater la communauté des hommes et de femmes de bonne volonté en chapelles revendicatives et haineuses qui entendent s’assurer, chacune dans son coin, le monopole de la douleur. Nous vivons à une époque où l’on veut nous enfermer dans les « identités meurtrières » naguère dénoncées par Amin Maalouf. Nous vivons à une époque où, pour préserver l’idée de race tout en se prétendant antiraciste, on exalte les « racisés ». Où l’on ose proclamer que seul un Noir est en droit d’évoquer la souffrance des Noirs, seul un homosexuel les tourments des homosexuels, seule une femme les indignités de la condition féminine. Où l’on refuse la culture en tant que bien commun de de la collectivité nationale ou de l’humanité pour en faire la chasse gardée de communautés particulières qui se regardent en chiens de faïence. A cela se rattache le concept affreux d’« appropriation culturelle ». Sur les campus américains, il est défendu de s’affubler d’un sombrero, ce serait, paraît-il, attentatoire à la dignité des Mexicains. Avec cette logique, il faudrait interdire à Yo-Yo Ma de jouer du violoncelle, aux Africains de s’habiller en costume-cravate et aux Amérindiens de monter à cheval. Comme s’il pouvait exister de culture sans « appropriation culturelle ».

3. Par quelle autorité ?

Certainement pas par la foule au gré de ses humeurs. Il faut réfléchir à une formule qui associe les édiles et les citoyens. A une forme de consultation citoyenne précédée par une délibération qui permette de voir les personnages ou les événements en question de tous les côtés, et qui ne serait déclenchée que dans les cas où les arguments à la faveur d’une dégradation ou condamnation posthume sont suffisamment convaincants pour que la collectivité concernée soit décidée à instruire le procès – à charge et à décharge. C’est à elle de décider à son issue du sort réservé à la statue ou au nom de l’accusé.

4. Pour en faire quoi ?

Certainement pas détruire, d’autres solutions moins barbares existent : le musée, la plaque explicative, l’association de contre-exemples, etc. Dans les ex-pays soviétisés, on l’a vu, l’on a inventé le musée de statues déchues, enlevées des lieux publics et mises à l’abri. C’est aussi ce qu’a décidé le maire de Bristol, qui a ordonné de repêcher la statue du négrier Colston dans les eaux du port où elle avait été jetée, pour la mettre au musée. Afin de conserver la mémoire, ce bien commun de l’ensemble de la collectivité.

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