« Bella gerere, en latin, ça veut dire faire la guerre. Et pour apprendre le néerlandais, il faut vraiment se faire violence», explique Jewel.
« Bella gerere, en latin, ça veut dire faire la guerre. Et pour apprendre le néerlandais, il faut vraiment se faire violence», explique Jewel. - D.R.

«Bruxelles Babeleer» - Tous bilingues, «maar niet tweetalig»

Hugo Ortiz travaille comme ingénieur à la RTBF. Lorsqu’il rencontre ses collègues de la VRT, il préfère s’exprimer en anglais parce qu’il ne maîtrise pas le néerlandais. La situation devient encore plus embarrassante pour lui quand ses homologues flamands parlent français. « Je ressens une certaine gêne dans cette situation où lui va faire un effort, où lui arrive à parler ma langue et moi je suis dans une situation complètement neutre où je ne fais rien de spécial. J’utilise juste ma langue de tous les jours », explique-t-il.

Les problèmes que les francophones rencontrent avec le néerlandais apparaissent dès l’apprentissage dans les établissements scolaires de la capitale. Seuls 7,8 % des Bruxellois francophones de moins de 30 ans, interrogés dans le cadre du Taalbarometer piloté en 2018 par Rudy Jansens (VUB), disent maîtriser le néerlandais. En 2001, ils étaient 20 %.

Pendant de nombreuses années, le néerlandais à Bruxelles n’a pas été la priorité de la Communauté française. « Il n’y avait rien dans la déclaration gouvernementale précédente qui manifestait la moindre conscience des besoins spécifiques des enfants bruxellois en matière de langues », explique Philippe Van Parijs, philosophe bruxellois attaché aux questions linguistiques. Les précédentes ministres de l’Enseignement n’ont pas fait mieux pour le philosophe. « Mais dans la déclaration du gouvernement bruxellois actuel, il est indiqué qu’ils veulent aller vers un accord de coopération avec les deux Communautés, flamande et française, pour promouvoir l’apprentissage des langues à Bruxelles », explique-t-il avec espoir.

Différents facteurs peuvent expliquer pourquoi les francophones de Bruxelles pataugent de plus en plus avec la seconde langue officielle de leur ville.

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L’image du néerlandais chez les francophones

Les jeunes francophones trouvent le néerlandais « moche et difficile ». C’est ce qu’affirme Laurence Mettewie, professeure de linguistique néerlandaise à l’UNamur. A travers ses recherches, elle a pu démontrer un lien fort entre le niveau atteint dans l’apprentissage d’une langue et l’attitude adoptée envers elle. Autre symptôme de ce désamour, selon une de ces enquêtes menées en 2017 : seul un élève francophone sur trois avait choisi d’apprendre le néerlandais en première langue étrangère, délaissant ainsi l’anglais.

Les médias et les politiques ont une part de responsabilité dans ce constat, souligne-t-elle encore. « Si vous entendez des choses négatives sur ce que vous apprenez, ça peut freiner votre apprentissage », explique Pauline Degrave, assistante en langue et linguistique néerlandaise à l’UCLouvain. Depuis quelques années, « la politique s’invite en classe » et complique encore un peu plus la tâche du professeur. « Qu’est-ce qu’on a comme image de la Flandre ? C’est le Vlaams Belang, le séparatisme, l’extrême droite. Et donc l’image que l’on a de la culture néerlandophone, quand on est une jeune francophone, est plutôt négative », explique-t-elle.

Alexandra Fauck, professeure de néerlandais depuis 16 ans, relève que les élèves intègrent cet a priori négatif. « Les élèves n’ont pas l’impression d’être les bienvenus en Flandre, ni d’y être bien vus », explique-t-elle. « Pourtant, avoir des contacts positifs avec des jeunes élèves néerlandophones permettrait d’améliorer sensiblement l’image que les jeunes francophones ont du néerlandais », conclut Laurence Mettewie.

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Le néerlandais « ne sert à rien »

« Les élèves ne voient pas très bien l’intérêt d’étudier le néerlandais parce que dans leur quotidien à Bruxelles, ils se rendent bien compte que Bruxelles reste une ville majoritairement francophone et aussi une ville d’expatriés », explique Alexandra Fauck. Les élèves se disent qu’avec une maîtrise du français et de l’anglais, ils pourront parfaitement se débrouiller partout à Bruxelles.

Théo a fait six ans d’immersion et pourtant il ne compte pas se servir de ses compétences linguistiques tout de suite. « Je vais faire des études d’ingénieur civil et je sais qu’il n’y a pas de néerlandais dans ces études-là. C’est plus l’anglais. »

Les élèves soulignent aussi l’attractivité de l’anglais. « C’est beaucoup plus accessible, donc forcément tu le parles plus facilement », explique Kelly. Les films, séries et musiques en anglais leur permettent un contact plus direct avec la langue. Peu de jeunes francophones connaissent des films, séries ou chansons en néerlandais.

Dans certains contextes professionnels, l’anglais s’impose naturellement. Lorsqu’Antoine Pierroux a décroché un emploi chez Luminus, l’anglais est devenu sa langue de travail. « C’est aussi par facilité, beaucoup de mots dans le business sont en anglais. D’ailleurs, on est formé comme ça : le master se donne uniquement en anglais. » Selon lui, cela permet de mettre tout le monde sur un pied d’égalité et cela rend l’usage du néerlandais inutile.

Comme je ne parle plus très bien néerlandais, j’ai tendance à aller vers l’anglais, par simplicité », confie Antoine Pierroux.

3

Le manque de profs de langue

A l’Institut de la Vierge fidèle, pas de pénurie à l’horizon. Mais cette école fait presque figure d’exception. « J’entends parfois certains élèves issus d’autres écoles expliquer qu’ils n’ont pas eu de professeur de néerlandais l’année précédente », relève Stéphanie de Terwagne, enseignante depuis dix ans.

En mars 2019, il manquait un professeur de langues sur cinq dans l’enseignement secondaire supérieur en Fédération Wallonie-Bruxelles. Les syndicats ont remarqué que la pénurie est plus sévère pour Bruxelles que pour d’autres provinces wallonnes. « Je pense qu’il n’est pas “sexy” de travailler à Bruxelles, notamment à cause des déplacements longs et chronophages. En outre, si la multiculturalité est une richesse évidente, de jeunes enseignants ne savent pas toujours comment l’appréhender », déplore Roland Lahaye, secrétaire général de la CSC-Enseignement. « Par ailleurs, les écoles en immersion peinent à recruter et à garder des “native speakers” pour le néerlandais », poursuit Roland Lahaye.

Philippe Van Parijs s’est aussi penché sur cette question. « On pourrait faire appel à des volontaires. Il y a des personnes qui ont toutes les compétences linguistiques requises pour aider à cette exposition au néerlandais et à l’anglais dans les écoles bruxelloises », propose-t-il.

Le gouvernement bruxellois a aussi décidé de mettre à profit le statut bilingue de la Région. « L’échange et la collaboration entre les écoles et formations néerlandophones, francophones et anglophones offrent beaucoup d’opportunités. Le gouvernement simplifiera et facilitera la collaboration afin de stimuler l’enrichissement mutuel et un meilleur apprentissage des langues. Les possibilités pour encourager la mobilité des instituteurs seront examinées », explique-t-il dans la déclaration gouvernementale de la nouvelle législature.

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L’accumulation de lacunes

Anne Buchkremer, professeure de néerlandais depuis 30 ans, pointe du doigt le Pacte pour un enseignement d’excellence. « Comme on peut maintenant laisser passer les élèves qui ont deux branches en échec, ils accumulent des lacunes. Et comme ils passent facilement de la première à la troisième année, il devient très compliqué de rattraper les lacunes accumulées », explique-t-elle.

Les élèves savent qu’ils ont des difficultés et ils ne parviennent pourtant pas à s’en défaire. « Moi, je trouve que notre néerlandais est très mécanique dans le sens où on connaît les mots, les verbes mais si on nous jette dans la vie active, je ne pense pas qu’on pourrait vraiment écrire dans notre CV qu’on sait parler néerlandais », explique Jewel, un élève de rhéto.

Le néerlandais appris à l’école, souvent très théorique, n’incite pas les élèves à lancer des conversations. Pauline Degrave (UCLouvain) relève également l’importance de la confiance en soi. « Si vous vous dites tout le temps “je n’y arriverai pas, je suis trop nul.le”, ça va aussi faire un blocage dans votre apprentissage », explique-t-elle.

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L’introduction de l’immersion en 1998

Pour certains professeurs de l’Institut de la Vierge fidèle, l’immersion a causé une chute du niveau dans les classes de néerlandais classique. « Je pense que c’est une force pour l’école mais cela déforce l’option non-immersion. Quand les parents n’inscrivent pas leurs enfants en immersion, c’est qu’ils ne sont vraiment pas intéressés par le néerlandais », explique Stéphanie de Terwagne.

Claudia est aujourd’hui en rhéto et a eu l’occasion de tester les deux systèmes d’enseignement. « Ça fait deux ans que je suis en non-immersion et j’ai vraiment le sentiment que le niveau est vraiment bas comparé à l’immersion », explique l’étudiante.

3,7%

C’est le pourcentage d’élèves qui suivent l’immersion en néerlandais dans l’une des 22 écoles de la capitale offrant cette option pour l’enseignement francophone à Bruxelles. Ce chiffre est en légère augmentation par rapport à il y a cinq ans (3 %). Pourtant, il reste bas pour une Région bilingue, mais toutefois plus qu’en Wallonie (2,23 %).

Podcast: seuls 6 policiers sur 10 ont leur «brevet» bilingue

Julia Vanderborght

La méconnaissance du néerlandais touche d’autres milieux professionnels comme la police. Les policiers bruxellois peuvent passer un examen de néerlandais, le brevet de bilinguisme. S’il n’est pas obligatoire, il permet toutefois d’obtenir un salaire plus élevé. Mais selon les chiffres du SPF Intérieur, seulement 61 % des forces de l’ordre bruxelloises sont détentrices de ce brevet. Comment verbaliser un automobiliste si l’on ne le comprend pas ? Cette situation surréaliste est déjà arrivée dans la capitale et certains policiers en ont fait les frais.

Les Flamands ne s’en sortent pas mieux avec le français

Par Marie-Elisabeth de Spirlet

Pour les jeunes flamands, le français est devenu « oninteressant ».
Pour les jeunes flamands, le français est devenu « oninteressant ». - D.R.

La connaissance du français baisse de façon assez drastique dans les écoles néerlandophones de Bruxelles », affirme Esli Struys, professeur à la VUB et spécialiste de l’enseignement secondaire. En 2017, 68,8 % des jeunes néerlandophones bruxellois estimaient bien parler français. C’est 23,3 % de moins qu’en 2013, selon le Taalbarometer. Les élèves flamands rencontrent les mêmes problèmes que les petits francophones : manque de motivation et d’intérêt, pénurie de profs de langue. « C’est un cercle vicieux car il y a moins d’élèves intéressés par le français et donc moins d’étudiants qui étudient pour donner les cours de français et donc moins de professeurs », explique Esli Struys.

Pour le professeur, le français a perdu de son prestige au profit de l’anglais. Mais le contexte politique et sociétal n’aide pas non plus. « Les deux communautés linguistiques évoluent et ne portent pas trop d’attention à ce qu’il se passe chez l’autre », explique-t-il.

Commencer tôt

La Flandre aura mis quinze ans à instaurer l’immersion. « Elle n’est autorisée qu’en secondaire. C’est une chance ratée parce que tout le monde sait que pour apprendre une langue, il vaut mieux commencer tôt », explique Esli Struys. L’idéal pour lui serait un enseignement bilingue français-néerlandais dès la maternelle.

Aujourd’hui, certaines organisations, comme le plan marnix ou encore l’ULB et la VUB, veulent aller plus loin que de simples cours en immersion. L’ouverture d’une école bilingue, où les deux langues nationales principales seraient sur un pied d’égalité, est envisagée depuis plus d’un an maintenant. Un bachelier pour devenir instituteur primaire et donner cours dans les deux langues existe déjà. Ce projet commun pourrait resserrer les deux ommunautés et les amener à voir l’avenir ensemble, tout en ayant une meilleure image de la langue de l’autre. Mais pour le moment, rien n’est encore signé.

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    7 Contributions

    • Bien que ce ne sont que les 19 communes qui sont officiellement bilingues en Belgique, le monde politique n'a pas été capable de soigner cette réalité. On préfère ne plus rien exiger et suivre la facilité, qui est de prétendre que l'Anglais est 'meilleur', comme si on le parlait vraiment, c'est plutôt du 'branglais'. In fine, aucune compétence réelle sur le marché du travail. Oui, imaginez que même les politiciens néerlandophones ne s'expriment plus correctement en Français, on parle quoi autour de la table de négociation. Oui, bientôt il faudra des interprètes, comme au parlement....qui commettent parfois des erreurs aussi...

    • Encore un petit mot, désolée! Il ne faut pas perdre de vue l'obstacle que représentent les dialectes flamands (je n'utilise plus le mot néerlandais donc) qui restent omniprésents dans la/les régions flamandes. L'usage des dialectes wallons a par contre beaucoup diminué.

    • Je viens d'une famille mixte et je suis traductrice. Il y a 30 ou 40 ans une majorité significative de néerlandophones parlaient le français avec un assez bon niveau et ne laissaient même pas l'occasion à un francophone d'essayer d'utiliser ses connaissances en néerlandais, ils switchaient automatiquement vers le français. Et puis comme expliqué dans l'article l'intérêt des néerlandophones pour le français a baissé. Nous sommes à présent dans une situation plus équilibrée pourrait-on dire : peu d'intérêt pour la langue de l'autre communauté! mais intérêt croissant pour l'anglais! Il arrive donc assez fréquemment que des belges se parlent en anglais! Après tout pourquoi pas?? Mais il y a un domaine où les deux communautés sont à présent plus ou moins au même niveau : le niveau de connaissance de la 2ème langue nationale par les politiciens : le néerlandais de Mme Wilmes, ou même Paul Magnette, est au moins aussi bon que le français de M. Jambon et certain(e)s autres! Je ne sais pas si c'est la solution à nos problèmes? L'avenir nous le dira peut-être. Mais je ne suis PAS d'accord avec Poullet Albert! ce n'est pas inutile de repenser régulièrement à l'évolution de la situation!

    • C'est le marronnier de l'été ....du journaliste en panne de sujet interessant ?

    • Lorsque, l'autre jour, dans ce quotidien, j'ai lu que Madame WILMES était décrite comme "bilingue", j'ai compris que même cette définition était sujette à caution... Et votre statistique selon laquelle 60 % des policiers bruxellois seraient bilingues m'a presque fait éclater de rire. La réalité est que ce n'est même pas un tiers qui "broebel" un peu le néérlandais... Si on ne NOMME pas la réalité, on a du mal à la guérir. Mais y a-t-il volonté ? Poser la question...

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