«
J’ai été vraiment surprise d’arriver dans une ville internationale, capitale de l’Europe, et trouver des gens qui n’acceptent pas qu’on ne parle pas français
», regrette Jenn C.
« J’ai été vraiment surprise d’arriver dans une ville internationale, capitale de l’Europe, et trouver des gens qui n’acceptent pas qu’on ne parle pas français », regrette Jenn C. - D.R.

To speak or not to speak English, le dilemme bruxellois

Oh, it’s you. » Nicole Marucci se dévoile sous sa capuche qui la protège de la bruine. Elle s’avance et nous ouvre les portes d’un de ses « spots » favoris. Un pub irlandais qui fait le coin, rue du Bailli. Un brouhaha constant agite la pièce boisée. Une lumière tamisée éclaire l’écriteau sur lequel est indiqué à la craie « irish stew », le plat à l’agneau du jour. « One beer please. » L’expérience bruxelloise de Nicole n’est pas un long fleuve tranquille. Pour cette expatriée venue de République tchèque, ne parler que la langue de Shakespeare dans notre capitale est parfois synonyme d’angoisses. « A l’hôpital, on ne me parle pas en anglais. C’est tellement stressant d’aller quelque part où j’ai besoin de comprendre ce qui est dit (…). C’est juste un sentiment terrible. » Elle a aussi été blâmée à la commune parce qu’elle ne maîtrisait pas assez le français. Une situation vécue par plusieurs anglophones.

Pour Nicole, Bruxelles c’est aussi «
boire des bières
», comme elle nous le dit en tchèque.

Son témoignage rejoint celui de Jenn C., expatriée américaine arrivée à Bruxelles il y a plus d’un an. Elle n’imaginait pas connaître de difficultés avec sa langue maternelle ici. « J’ai été vraiment surprise d’arriver dans une ville internationale, capitale de l’Europe, et trouver des gens qui n’acceptent pas qu’on ne parle pas français. Je m’y attendais en vivant en Sardaigne, mais ici c’est étrange », s’étonne-t-elle. Pour cette native de Washington que l’« american way of life » ne séduit pas, la situation bruxelloise est très inégale. « Si vous vivez dans le quartier européen, vous vous en sortirez. Mais ailleurs, vous allez avoir quelques problèmes, surtout si vous avez de jeunes enfants. » C’est d’ailleurs en partie pour eux qu’elle apprend le français. Dans leur école, personne ne parle anglais.

La situation à Bruxelles évolue

Le malaise de certains de ces expatriés se traduit dans les chiffres. Selon le baromètre Brio (Centre d’information, de documentation et de recherche sur Bruxelles) de 2018, seuls 34 % des Bruxellois seraient aptes à tenir une conversation en anglais. Les données d’Actiris montrent quant à elles que 37 % des chercheurs d’emploi déclarent avoir une connaissance moyenne de la langue. Et 18 % seulement une « bonne » connaissance.

Rudi Janssen est sociologue linguistique officiant au Centre d’information, de documentation et de recherche sur Bruxelles.

Pour autant, l’anglais est de plus en plus présent dans notre capitale. « Depuis les années 2010, on observe une augmentation de l’anglais partout. Spécialement dans le monde du travail et entres jeunes francophones et néerlandophones », affirme Rudi Janssens, sociologue linguistique officiant au Brio. Près de 40 % des offres d’emploi exigent une connaissance de l’anglais. Les recherches montrent aussi que les jeunes bruxellois se détournent peu à peu de la seconde langue officielle, lui préférant désormais l’anglais. Une spécificité belge…

La réalité sociale et professionnelle évolue. Les besoins aussi. Des réponses politiques sont attendues, pour que Bruxelles assume enfin sa position de capitale européenne.

Vers un statut officiel pour l’anglais ?

Les réalités de terrain n’échappent pas aux chercheurs et aux politiques. Les discussions jusqu’à présent limitées aux cercles académiques se concrétisent enfin au niveau politique. L’objectif principal de Sven Gatz, ministre bruxellois de la promotion du multilinguisme, est de faire de Bruxelles une Région multilingue. Il met l’accent sur la connaissance du français et du néerlandais, mais aussi de l’anglais. « L’anglais est une langue (internationale) qui permet de communiquer avec le restant du monde. Spécifique à Bruxelles, il est important de remarquer la présence de la communauté internationale (…). C’est pourquoi, nous estimons important que l’anglais ait une place dans notre vision politique du multilinguisme de Bruxelles », trouve-t-on dans sa note politique.

Selon Philippe van Parijs, philosophe bruxellois attaché aux questions linguistiques, l’anglais n’est pas assez considéré dans l’espace bruxellois. « Je plaide pour que l’anglais acquière un statut officiel à Bruxelles. Au niveau de la communication publique et de la place dans l’enseignement, on peut lui donner un nouveau rôle. » Selon lui, la présence de l’anglais dans l’environnement bruxellois est essentielle pour parvenir à l’objectif politique de rendre tous les Bruxellois trilingues à 18 ans. « Ce sont moins les conditions pédagogiques ou les méthodes que les conditions sociolinguistiques qui sont importantes. » Plus l’anglais sera présent dans tous les aspects de la vie des jeunes, plus il sera facile d’apprendre la langue. « J’ai essayé de bien le faire comprendre à notre ministre. »

Si on en croit Sven Gatz, la situation devrait s’améliorer pour les expatriés comme Jenn ou Nicole. « On se dirige naturellement plus ouvertement vers eux, et une première approche de contact avec eux et l’administration communale devrait pouvoir se faire aussi en anglais », reconnaît le ministre.

Le dilemme

La volonté de rendre l’anglais plus présent dans le quotidien des Bruxellois amène son lot de craintes. Plus la capitale est ouverte à l’anglais, moins les expatriés auront la motivation d’apprendre les langues locales. C’est notamment le cas de Munish Awesti. Cet ex-Londonien résidant à Bruxelles depuis 10 ans ne se débrouille pas encore en français. En cause ? Le niveau d’anglais des Bruxellois ! : « On parle toujours anglais à Bruxelles parce que c’est international, mais en fait, c’est un inconvénient. Un ami est parti vivre à Paris pour le travail et au bout de deux ans, il parlait français. À Bruxelles, on me parle toujours en anglais. Ce n’est pas parce que mon français est mauvais, mais parce que l’anglais est très bon ici. »

« La diversité est le sel de l’existence », selon Munich.

L’anglais pourrait-il alors évincer le français ou le néerlandais ? C’est très peu probable, selon Philippe Van Parijs. La position centrale de Bruxelles enclavée entre la Flandre, territoire néerlandophone, et la Wallonie, territoire francophone, empêche que cela se produise : « Comme c’est un petit territoire qui a beaucoup d’interactions avec les voisins, il va y avoir une motivation et des opportunités suffisantes à apprendre et entretenir ces langues. »

La question la plus complexe est donc aujourd’hui celle de l’équilibre entre les langues à Bruxelles. D’un côté les administrations et politiques bruxelloises doivent faire un pas vers les expatriés en leur proposant des services en anglais. De l’autre, les nouveaux arrivants doivent également faire leur part de travail. « On aimerait bien convaincre les expatriés d’apprendre le français ou le néerlandais. A part l’anglais et leur langue maternelle, il y a certainement encore une possibilité d’apprendre une autre langue. Pour ça, on peut rendre plus visible et lisible l’offre d’enseignement des langues », indique Sven Gatz. Un dilemme linguistique difficile à gérer et que Philippe van Parijs résume en une phrase forte : « Européens, Bruxelles est votre capitale mais la Belgique n’est pas votre colonie. »

Vidéo: Brussels Mandir, où l’hindou et l’anglais s’emmêlent

Bruxelles, c’est aussi la seconde ville la plus cosmopolite au monde, selon le World Migration report 2015. Et le siège de plusieurs institutions européennes, qui charrient leur lot d’opportunités. L’attractivité de la ville est donc grande pour de nombreux expatriés. Cette effervescence de langues profite à l’anglais, qui s’impose comme langue de référence. Certaines associations en font d’ailleurs leur lingua franca. C’est le cas de Brussels Mandir, une ASBL qui rassemble la communauté hindoue issue de différents pays. L’hindou et l’anglais s’y entremêlent pour permettre à chacun de pouvoir prendre part aux activités et aux cérémonies religieuses que propose l’association. En 20 ans, la population indienne à Bruxelles a plus que quadruplé…

Podcast: le Brexit va-t-il tuer l’anglais à Bruxelles?

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    11 Contributions

    • Je pense que la première obligation, c'est de maîtriser sa langue maternelle. L'exemple devrait venir d'en haut, suivez mon regard ! Mais on est loin du compte.

    • Soixante pour cent de la population est déjà bilingue : langue maternelle + lingua franca (français). Alors, commençons par supprimer le bilinguisme institutionnel (F/NL) et on verra. (De plus, en supprimant l’obligation de néerlandais, on diminuerait le chômage local et les navetteurs.)

    • Lorsqu'on entend, et voit, comment le français est pratiqué à Bxl, on ne peut que s' inquiéter quant à l'usage d'un certain globish pidgin english!

    • Mais tant qu'à apprendre une deuxième langue, autant que ce soit l'anglais, tout le monde sera gagnant.

    • Je pense qu'il y a quelques malentendus ! Il est tout à fait normal, en arrivant à Bxl, de ne parler ni français ni néerlandais. Il est par contre assez insupportable que ce soit toujours le cas après 1 ou 2 ans de résidence ! De plus, pourquoi toujours l'anglais (j'adore cette langue que je parle à la maison !), pourquoi pas l'allemand qui est aussi une langue nationale, ou l'espagnol qui est historiquement lié à l'immigration, ou l'italien qui est une des plus importantes communautés allophones de Belgique ? Je rejoins aussi les commentaires de certains ; en Angleterre, les idiomes étrangers sont invisibles dans l'espace public. A Bxl les annonces dans le métro sont faites en 3 langues, les musées donnent des explications en 3 ou 4 langues. Vous avez déjà vu cela en Angleterre ? "Mind the gap" ! Les communes bruxelloises payent des formations en anglais pour leurs fonctionnaires, la Stib fait de même, tout comme le parlement bruxellois et la Chambre.... Vous imaginez cela en Angleterre ou aux États-Unis ?! Moi pas ! Je crois qu'il faut adopter une attitude constructive. L'anglais pourrait devenir une langue officiellement "comprise" à Bruxelles, comme à Malte ou en Irlande (Irish spoken, English understood). Mais lui donner le même statut que le français ou le néerlandais me semblerait tout à fait exagéré.

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