«Sciences, politique et incertitude»

«Sciences, politique et incertitude»

La crise du coronavirus a conduit à la mise en œuvre d’un nouveau mode d’interaction entre sciences et politique : c’est au nom de conclusions scientifiques que le confinement a été décidé. De plus, tout au long de ce confinement, dans la presse et sur les réseaux sociaux, des questions sont apparues sur la pertinence d’un tel mode de fonctionnement. On peut ramener ces questions à deux interrogations. Tout d’abord, l’intervention du scientifique dans le politique ne va-t-elle pas à l’encontre de la démocratie – d’aucuns parlent de la science comme d’une « nouvelle religion » ? Ensuite, les incertitudes qui marquent les propos des scientifiques ne remettent-elles pas en cause la légitimité des scientifiques eux-mêmes ?

En tant que groupe de recherche en épistémologie et philosophie des sciences comportant philosophes et scientifiques de diverses disciplines, nous voudrions évoquer ces deux questions.

Pour ce qui concerne la première, notons que cette interaction entre sciences et politique est omniprésente dans de nombreux secteurs depuis de nombreuses années. Que ce soit dans les domaines de l’énergie, de l’agriculture, du transport (…), seuls des experts sont à même de proposer des politiques rigoureuses sous forme de plusieurs scénarios crédibles scientifiquement. Seuls les politiques sont habilités à choisir un des scénarios, à prendre des décisions qui impliquent toujours des choix de valeurs.

Dans le cas du coronavirus, ce schéma de base s’est vu sensiblement renforcé du fait de l’urgence et du fait de la gravité des mesures à prendre : le confinement implique une restriction drastique de nos libertés individuelles. Et ce sont les analyses scientifiques qui ont conduit à considérer que le confinement était une réponse adéquate possible. Au niveau du principe, on est bien dans le respect de la distinction du scientifique et du politique.

Cependant, dans le cas présent, les scientifiques sont devant un phénomène étudié de longue date, une épidémie provoquée par un agent de type connu – un virus –, d’une catégorie déjà étudiée – un coronavirus –, mais dont la forme actuelle présente des caractéristiques nouvelles et spécifiques. Cette part d’incertitude sur fond de connaissance bien élaborée est donc une caractéristique des disciplines scientifiques et médicales concernées. Évoquons cette articulation entre connaissance et incertitude dans trois groupes de disciplines impliquées de manière décisive dans la pandémie du coronavirus.

L’épidémiologie propose une approche populationnelle de la santé. Elle étudie les épidémies, procède à des analyses comparatives, recourt à la modélisation mathématique de leurs évolutions. C’est ainsi que, sur la base des informations en provenance de Chine et d’Italie, dès début mars, les épidémiologistes ont pu proposer différents modèles mathématiques d’évolution de l’épidémie – certes imparfaits étant donné la difficile estimation des paramètres – qui ont montré l’ampleur du nombre de décès attendus en l’absence d’intervention sérieuse*. Le nombre de 50.000 décès a été avancé. Ce chiffre ne constitue qu’un ordre de grandeur mais est cependant indicatif du niveau de gravité d’un phénomène. D’autre part, les modèles sont intéressants également par les modes d’évolution des courbes qu’ils aident à interpréter et qui guident les décisions quant aux mesures à prendre.

La microbiologie et l’infectiologie sont deux autres disciplines directement impliquées dans les prises de décision. Elles visent à déterminer les caractéristiques de l’agent infectieux. Le fait que le coronavirus MERS-CoV qui a provoqué une épidémie rapidement maîtrisée en 2013 est un virus à ARN du même type que le SARS de 2020 est une information importante, qui ne permet cependant pas de prédire complètement le mode d’action du virus dans l’organisme. Seules des recherches sur le SARS-CoV2 lui-même, et son séquençage intégral rapidement effectué**, conduisent à une meilleure compréhension de son mode d’action, qui, à terme, aidera à la mise au point d’un vaccin et/ou de thérapeutiques antivirales ou immunomodulatrices efficaces. Ici également, l’activité scientifique s’inscrit dans une dynamique collective de discussions et confrontations d’hypothèses.

Les pratiques des médecins soignants constituent un troisième groupe de disciplines scientifiques : médecine interne, pneumologie, soins intensifs… La pratique médicale est scientifique dans la mesure où elle s’appuie sur les apports théoriques et expérimentaux de la science, mais elle n’est pas simple science appliquée. La médecine est d’abord pratique thérapeutique. Et cette pratique oscille continuellement entre le recours à des informations scientifiques, qui visent les phénomènes généraux, et la spécificité de chaque individu, à laquelle les cliniciens sont particulièrement sensibles. Par ailleurs, la crise actuelle oblige le monde médical à initier des essais thérapeutiques divers afin d’identifier l’une ou l’autre thérapeutique efficace, en urgence. Malheureusement cette rapidité induit parfois des simplifications qui rendent ces essais peu fiables. Dans les médias, ces procédures donnent lieu à une impression de situation chaotique.

La décision de confinement a été liée à la rencontre de ces trois domaines de recherches, où l’épidémiologie a pris cependant une place décisive, tout en intégrant les capacités des hôpitaux en matière de soins intensifs. L’objectif était clair et la méthode pour y parvenir semblait univoque au moment où la décision a été prise. La part d’interprétation laissée au politique était donc réduite. Il faut néanmoins souligner l’importance du choix des disciplines dans la constitution du groupe d’experts, qui peut avoir un impact décisif sur les scénarios proposés : le peu de place des médecins « de terrain », de même que l’entrée en scène tardive des pédiatres ou des gériatres voire des sciences humaines ont sans doute marqué les propositions initiales.

Par ailleurs, pour la phase de déconfinement, une pluralité de scénarios est de nouveau ouverte. Le choix du politique relève dès lors de plus en plus d’arbitrages entre valeurs complémentaires : économie, enseignement, rencontres familiales, vie sociale plus large, activités culturelles ou sportives… Dans les choix effectués, l’appréciation du politique prend une part de plus en plus importante. De plus, comme dit plus haut, d’autres disciplines scientifiques entrent enfin en jeu. Le débat politique redevient ouvert : un déconfinement pour un retour à l’identique, ou un déconfinement pour une transition écologique ?

Le débat est une dimension inhérente à toute démarche de recherche scientifique ouverte et libre et à toute intervention politique de type démocratique. Ces débats liés aux incertitudes concernant le mode d’action du coronavirus, aux incertitudes concernant l’évolution de l’épidémie, aux difficultés de traitement de la pathologie elle-même sont au fondement de la démarche scientifique. Cela participe de sa grandeur. La politique de transparence ouvre à un rapport critique, c’est-à-dire attentif aux limites de chaque point de vue. La science occupe une place fondamentale dans le rapport à la connaissance de la nature notamment en fonction de ses méthodes rigoureuses de confrontation des hypothèses à l’expérience. Elle comporte aussi des limites épistémologiques liées aux systèmes explicatifs différents mis en œuvre en chaque discipline. Une large interdisciplinarité, qui inclut les sciences humaines, s’impose donc dans la constitution des groupes d’experts. D’autre part, comme système de connaissance, la science éclaire l’action mais ne résout pas les problèmes de valeurs qui marquent celle-ci. Reconnaître à chaque instance sa force et ses limites contribue à une gestion raisonnée de la vie publique. Au débat entre scientifiques se superpose le débat sur les valeurs en jeu dans toute action politique. Ce sont deux lieux de débats distincts, qui s’interpénètrent et s’articulent l’un à l’autre. Ils participent tous deux de la vie d’une démocratie dynamique.

*Inga Holmdahl, S.M., and Caroline Buckee, D.Phil. Wrong but Useful – What Covid-19 Epidemiologic Models Can and Cannot Tell Us. New Engl J Med, May 15, 2020.

**Genome Composition and Divergence of the Novel Coronavirus (2019-nCoV) Originating in China. Wu A, Peng Y, Huang B, et al ; Cell Host Microbe. 2020, 11 : 325-328. doi : 10.1016/j.chom.2020.02.001

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