«La lutte n’est pas une propriété»

«La lutte n’est pas une propriété»

La lutte n’est pas une propriété. Refuser à un blanc de participer à la cause noire au prétexte qu’il est blanc et que, de ce fait, il empiéterait sur les plates-bandes d’un combat qui n’est pas le sien, voire invisibiliserait ceux dont ce serait le « vrai » combat, c’est reconduire la différenciation, pire, la division, contre laquelle on entend lutter.

On exhorte à la reconnaissance des noirs par une société à domination blanche, à ce que cette domination cesse au profit d’une unité humaine où la couleur de peau n’importerait plus, mais lorsque l’un des blancs visés par cette cause en est lui-même assez convaincu pour y prêter sa voix, on n’en voudrait pas ; sa voix, loin d’augmenter celle des noirs, l’écraserait une nouvelle fois, parce qu’elle est blanche avant d’être voix. N’est-ce pas là une nouvelle essentialisation où la parole, si juste soit-elle, est automatiquement invalidée par certains caractères présumés de la couleur du locuteur (une mauvaise motivation, par exemple) ? Un blanc qui veut s’allier à la cause noire le ferait pour se donner bonne conscience ; c’est un raciste qui s’ignore, un altruiste de façade qui a l’audace de s’exprimer au nom d’une communauté dont il est lui-même le bourreau inconscient (d’autant plus inconscient qu’il espère lui apporter une aide dont elle veut précisément s’émanciper), il a l’arrogance de parler d’une souffrance dont il est le responsable (la compassion est-elle nécessairement hypocrite ?) ; un blanc parle pour les noirs, le comble !

Mais ne se pourrait-il pas qu’il veuille parler avec les noirs ? Etre de leur côté, sans usurper leur combat ? Etre du côté des humains ? Ne peut-on pas être sincèrement altruiste ? Solidaire ? Réellement partager l’aspiration à une société égalitaire ? Refuser d’être associé par défaut de couleur – et de parole (la première sans la seconde rend forcément complice) – à tout ce qui contredit violemment nos convictions profondes ? Soutenir que la couleur, justement, ne saurait être un défaut, parce qu’on est conscient des privilèges de la sienne au détriment de l’autre, et que cette position nous dégoûte tous les jours un peu plus de nous-mêmes ?

Une cause qui n’est ni blanche ni noire, mais humaine

It’s not always about you, me dira-t-on : encore un qui parvient à faire de la cause noire une cause blanche ! Non, je ne prétends pas souffrir – l’inconfort d’une position trop confortable pour ne pas en oppresser une autre est, bien sûr, sans mesure avec l’oppression que cette autre subit. Mais ne pas souffrir n’implique pas d’accepter que d’autres souffrent, d’autant plus si j’en suis la raison ; la cause ne me paraît au fond ni blanche, ni noire, mais humaine.

C’est facile de dire ça quand on est blanc ; ce n’est pas nous qui subissons quotidiennement ces injustices discriminatoires. C’est vrai, et il est entendu que cette cause est avant tout celle des noirs – puisqu’ils en sont les victimes, il faut encore le dire – mais elle est aussi, me semble-t-il, celle de n’importe quel être humain qui refuse que d’autres ne soient pas reconnus au même titre que lui.

Ne pas privatiser la cause des minorités

Aussi, bien qu’il faille faire la part de la solidarité sincère et de l’hypocrisie qui grime de bonne conscience le désir (parfois inavoué) de statu quo, ne vaudrait-il pas mieux – même aux heures les plus sombres – faire preuve d’optimisme et observer malgré tout que, lorsque l’ennemi commence à rallier vos forces, c’est peut-être qu’elles sont en train de gagner ? Le refuser catégoriquement – par un procès d’intentions qui n’est que présomption de culpabilité – revient à refuser toute possibilité de solidarité humaine en privatisant la cause des communautés minorisées – et le fossé se creuse, qui doit être comblé.

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