«Lettre ouverte à l’attention de Madame Caroline Désir, Ministre de l’Enseignement»

«Lettre ouverte à l’attention de Madame Caroline Désir, Ministre de l’Enseignement»

Si je me permets de vous écrire aujourd’hui, c’est en réaction à votre récente annonce concernant la décision d’intégrer un chapitre important de l’Histoire de la Belgique dans le cursus de l’enseignement obligatoire.

Je salue l’initiative qui va dans la bonne direction pour plus d’ouverture et plus d’outils en matière d’éducation dans notre société plurielle et complexe qui se donne l’ambition de lutter contre toute forme de discrimination, en particulier celle du racisme.

Certes, je ne prétends pas au même rayonnement médiatique que Cécile Djunga ; certes, je ne bénéficie pas du privilège d’être invité sur le plateau du journal télévisé de la première chaîne du service public, néanmoins j’estime être compétent dans mon domaine, à savoir l’éducation, pour partager mon opinion sur la question ; suffisamment d’ailleurs pour que des chaînes privées choisissent de me convier sur leurs plateaux, de temps à autres.

A cet effet, j’aimerais vous faire part de mon point de vue, en tant que spécialiste du comportement de l’enfant et de l’adolescent, en tant qu’expert en éducation ; sur les ressorts profonds du racisme.

Intégrer l’étude de la colonisation belge au Congo sur les six années d’enseignement secondaire est certainement une démarche intéressante, cependant je perçois comme une erreur de jugement.

Enseigner une telle matière demande d’abord une série de prérequis, ensuite il est nécessaire d’avoir atteint un certain niveau de maturité que ne possèdent pas encore les élèves des classes qui suivent (et suivront) le tronc commun, enfin il y a lieu d’inscrire dans le projet pédagogique de chaque école l’éducation à une société moderne faite de mixité et de multiculturalité.

Les récents événements, de la mort de George Floyd aux USA à la manifestation Black Lives matter en passant par les velléités vis-à-vis du roi Léopold II, ont mis en lumière la nécessité, dans notre société d’aujourd’hui, de réfléchir, d’éduquer et d’agir contre le racisme en commençant par les racines du problème.

Les ressorts psychologiques du racisme

S’attaquer au virus du racisme pour lequel aucun vaccin n’existe implique de comprendre quels en sont les ressorts psychologiques pour réaliser que seuls l’éducation, la prévention et l’hygiène intellectuelle peuvent nous en prémunir.

Il est donc utile de définir ce qu’est réellement le racisme et en quoi il présente toujours une menace.

En tant que spécialiste, je définis le racisme d’abord comme une idéologie, un système de pensée, qui se fonde sur l’infériorisation de populations dans le but de les soumettre psychologiquement, de les exploiter physiquement, de les exclure socialement et de les asservir économiquement. Le racisme s’appuie ensuite sur le postulat que la différentiation biologique et anatomique entre les races traduit une divergence significative quant au déploiement de l’intelligence et à la maîtrise des émotions, donnant ainsi naissance à des stéréotypes qui renforcent l’idéologie.

Dès l’âge de 3 ans…

L’apprentissage des stéréotypes débute très tôt, dès le plus jeune âge : un enfant de 3 ans est déjà conscient des différences de couleurs de peaux et développe en grandissant une très forte identité de groupe. Lorsqu’on lui présente des dessins de personnages à la peau noire et blanche, un enfant valorise systématiquement ceux de sa propre appartenance. S’il est habilement stimulé, ce réflexe tribal peut conduire à des attitudes clairement discriminatoires. Une expérience menée dans une classe l’atteste : il suffit de monter en épingle une petite différence pour créer artificiellement deux groupes d’élèves qui, très rapidement, se mettent à se discriminer l’un et l’autre.

Des expériences en psychologie sociale ont démontré que le premier moteur de la discrimination n'est pas la haine de l'autre, mais l'amour des siens. En effet, chez tous les individus, l’inclinaison à favoriser le groupe auquel ils s'identifient par rapport aux autres groupes induit un ethnocentrisme né du besoin fondamental de l'enfant de développer des relations privilégiées avec certaines personnes (ses parents, sa famille, ses amis, ...), ce qui a pour conséquence d'en exclure d'autres.

Les personnes d'un groupe étranger sont inconsciemment perçues comme moins humaines que celles de son propre groupe, c'est-à-dire moins intelligentes, moins susceptibles d'éprouver des sentiments complexes et suscitant moins d'empathie.

Que les stéréotypes soient positifs ou négatifs, les personnes stigmatisées subissent des conséquences parfois insoupçonnées. Un noir est systématiquement considéré comme susceptible d’arriver en retard là où un asiatique se distingue par son extrême ponctualité ; un noir sera identifié comme moins intelligent alors qu’un asiatique sera perçu comme extrêmement efficace. Tous les deux seront obligés de performer pour ne pas, soit se conformer, soit déroger aux préjugés, les conduisant à des situations de pression parfois intense…

Stress, anxiété, dépression…

Les conséquences psychologiques du racisme sont rarement évoquées, voire totalement méconnues.

Aux USA, plusieurs études ont été menées sur l’impact du racisme sur la santé physique et mentale des personnes qui en sont victimes. En Europe, de telles études sont quasi inexistantes alors que les acteurs de terrain sont unanimes pour affirmer que certaines personnes racisées peuvent pâtir largement des discriminations qu’elles subissent.

De nombreuses recherches en psychologie sociale ont montré que ces conséquences peuvent atteindre la façon dont un individu se perçoit mais aussi fragiliser sa santé physique et psychique en un syndrome qui s’apparente à celui du stress, mais également sur le plan psychologique, au travers de sentiments de détresse et de dépression. Au niveau du comportement, ces effets sont associés à davantage de pratiques malsaines comme le tabagisme, l’alcool ou la malbouffe et à une diminution des habitudes recommandées comme la pratique d’une activité sportive ou un sommeil suffisant.

Si le rejet provoque chez les victimes d’abord un sentiment de vulnérabilité, celui-ci s’accompagne d’un besoin accru d’acceptation, donc d’une réaction sociale. Mais si des rejets ultérieurs viennent contrer cette réaction, celle-ci va faire place à des comportements d’évitement, voire à des comportements antisociaux comme l’agressivité.

Ainsi, la discrimination vécue semble bien avoir des conséquences négatives concrètes, tant au niveau des émotions, de la cognition, des motivations que des comportements.

Betel Mabille, experte belge des questions liées au racisme et aux discrimination publiait en 2018 une étude qui révèle que la présence de personnes racisées dans l’espace public, les médias, la publicité ou le monde du travail et l’impact que cette représentation, qui se veut généralement faible et négative, voire même simplement absente ; peut être vécue comme une agression pouvant potentiellement entraîner un traumatisme.

Elle précise encore que les stéréotypes et préjugés que l’on assigne à une personne en fonction de son identité peuvent constituer un poids lourd à porter sur les épaules des personnes racisées et entraîner du stress et une possible somatisation.

Préparer le futur

Le racisme s'est aujourd'hui transformé car sa prétention scientifique (basée sur les critères de race) n'est plus la seule donnée. Le racisme classique n'a pas disparu mais il fait désormais appel à la culture et à l’éducation. Le psychologue John Dovidio, professeur à l'université de Yale (USA) démontre depuis plus de vingt-cinq ans que l'on peut avoir un discours sincèrement antiraciste tout en manifestant au quotidien des pratiques inconscientes de discrimination vis-à-vis de certaines catégories de personnes, dès lors qu'elles peuvent être justifiées par des arguments pseudo-rationnels.

Aussi difficile qu’il soit de comprendre les multiples ressorts de la pensée raciste, celle-ci peut se combattre, en dénonçant les discriminations, en punissant les manifestations de la haine de l’autre, en restant vigilant sur les formes insidieuses qui peuvent émerger mais surtout en éduquant les plus jeunes en leur offrant une large ouverture culturelle et en initiant les plus matures, en particuliers à travers l’Histoire, en mettant l’accent sur ce qui figure déjà au programme de l’enseignement officiel du troisième degré : les bases économiques, sociales et idéologiques du monde contemporain tout en veillant à contextualiser la matière et en replaçant la vision raciale au cœur de l’étude. A titre d’exemple, je rappelle que l’impérialisme colonial fut notamment à l’origine de la Première Guerre mondiale et que l’eugénisme étatique fut, lui, à l’origine de la Seconde.

A titre personnel, je ne suis pas pour le déboulonnement des statues coloniales, j’estime plutôt que la pédagogie doit primer sur la négation et qu’une nation doit pouvoir regarder son histoire dans le blanc des yeux, même la face la plus sombre.

Dans le cadre de mon travail, je suis chaque semaine sur le terrain pour aborder des thèmes aussi variés que le cyber-harcèlement, l’entreprenariat ou les discriminations et répondre aux questions existentielles qu'un(e) jeune se pose : Où sont mes racines ? En quoi suis-je semblable aux autres, en quoi suis-je différent ? Quel avenir puis-je espérer ?

Au contact de jeunes étudiants à travers tout le pays, je suis arrivé à la conclusion que l'avenir au sein de la Belgique d'aujourd'hui passe par une identité collective qui ne prend pas uniquement la forme d'une identité nationale mais qui s'inscrit dans un projet de groupe plus large. Offrir à nos jeunes à un lien social stable doté d'un passé, d'un présent et d'aspirations futures telle est une des missions fondamentales de l'enseignement.

Comprendre ce qu'est la nation et comment elle s'est constituée permet de rompre les distanciations entre individus et de renforcer l’immunité collective face au racisme.

Dans ce laboratoire qu’est la Belgique, pays fait de 3 communautés, je reste convaincu qu’il existe les ingrédients d’une nation plurielle, allant de Badi à Pablo Andrès, d'Amid Faljaoui à Nafissatou Thiam ou d'Elio Di Rupo à Assita Kanko, qui renforcent son union, cette union qui fait sa force.

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