Des victimes des attentats de Bruxelles sur le rapatriement des Belges en Syrie: «Jamais nous ne permettrons à la haine de l’emporter sur l’amour»

Louis Vanardois, victime des attentats de Bruxelles, a lu vendredi une déclaration préparée avec les membres de Life4Brussels.
Louis Vanardois, victime des attentats de Bruxelles, a lu vendredi une déclaration préparée avec les membres de Life4Brussels.

I nvité à l’initiative du Délégué général aux droits de l’enfant, Bernard De Vos, un membre de l’association Life4Brussels, qui regroupe les voix de victimes des attentats de Bruxelles et Zaventem, s’est exprimé ce vendredi sur le retour des enfants belges de Syrie. Ce membre, c’est Louis Vanardois. Victime lui-même, puisqu’il a perdu sa compagne dans l’attentat à la station de métro Maelbeek le 22 mars 2016. Avec beaucoup de courage, Louis Vanardois a lu le texte préparé avec les membres de Life4Brussels. Un texte fort que nous publions ci-dessous en intégralité.

La question du rapatriement des enfants belges depuis leur lieu de détention, dans les camps syriens vers la Belgique, est une question excessivement sensible et elle n’appelle pas, dans le chef des victimes, une réponse uniforme. Plusieurs victimes sont très réticentes et émettent des inquiétudes.

Ethique

La réalité veut qu’on ne choisit pas ses parents et il est important de savoir de qui on parle. Nous parlons d’enfants, dont le seul crime est d’être nés de parents terroristes. Ils n’ont pas choisi leurs parents. Ils n’ont pas choisi leur condition. Ils n’ont absolument rien choisi, pas même de naître. A l’heure où l’on parle, ces enfants luttent pour leur vie. Ils manquent de nourriture, d’eau potable et vivent dans des conditions sanitaires déplorables, que nous n’oserions même pas imaginer. Ils luttent pour leur vie, et certains n’y ont pas survécu, puisqu’ils sont morts sans avoir atteint l’âge de 5 ans. Donc, en réalité, nous parlons, d’enfants, parfois de nourrissons, en tout cas, des êtres vulnérables et innocents.

C’est le constat de départ que nous pouvons émettre. A savoir : de qui on parle et ce qu’ils vivent.

Droit

Une fois que l’on sait de qui on parle. Il faut s’interroger sur les droits de ces enfants.

Sans entrer dans des considérations juridiques complexes, d’obligation ou non de l’Etat belge de rapatrier ces enfants, d’applicabilité de la Convention européenne des droits de l’Homme, de compétence territoriale et extraterritoriale de la Cour européenne des droits de l’Homme, qui un jour sera certainement saisie de la question de la responsabilité des Etats signataires qui ferment les yeux sur les maltraitances commises à l’égard de ces enfants.

Il faut bien se rendre compte qu’en refusant de les rapatrier, et en laissant ces enfants vulnérables, et souvent des bébés, survivre ou mourir, dans des camps en Syrie, c’est une atteinte au droit à la vie, purement et simplement, dont pourrait se rendre coupable la Belgique.

En privant de liberté de manière illégale des enfants innocents, vierges de tout acte criminel, sans accès aux soins de santé, en vivant dans des camps surpeuplés où les maladies se propagent avec une aisance inquiétante, nous sommes dans la violation de droits substantiels. Et même une association d’aide aux victimes du terrorisme peut faire ce constat.

La question difficile des mères

Une fois que ce constat est posé, que fait-on des mères ? C’est là que le sujet devient d’autant plus sensible. Quel ressenti peuvent avoir les personnes qui ont directement été impactées par ce dont se sont rendus coupables les parents de ces enfants ? Qu’en pensent les victimes ? Life4Brussels a interpellé ses membres. Certaines victimes nous ont remerciées d’avoir sollicité leur avis, d’autres nous ont fait savoir qu’elles n’ont pas réussi à dormir suite à cela. Je pense qu’il faut être honnête et dire que le nombre de réponses n’a pas été suffisant que pour dire qu’il y a eu une réelle représentativité de l’ensemble des victimes dans ce que je m’apprête à dire.

Toutefois, des retours des personnes interrogées, il est clair qu’il n’y a pas une réponse uniforme. Il est donc impossible d’avoir une position tranchée, et même difficile de synthétiser les différents points de vue, pour ne pas s’écarter et déformer la position de chacune des victimes.

Même si on ressent une réelle empathie à l’égard de ces enfants, qualifiés de « victimes » par certaines victimes d’attentats elles-mêmes. Certaines victimes d’attentats émettent de réelles inquiétudes et c’est leur droit. Et au vu de leur passif, c’est même normal.

Certaines victimes ont une position radicale estimant que, même si elles ont de l’empathie pour ces enfants, leur sort relève de la faute et de la responsabilité de leurs mères. D’autres estiment que ces enfants sont des bombes à retardement. Ces victimes ont peur des idéologies qui leur auraient été inculquées par leurs parents. Parmi ces victimes, certaines ont peur que ces enfants ne soient confiés à des grands-parents qui n’ont rien pu détecter chez leurs propres enfants.

Chez certaines victimes, on a pu constater qu’elles s’interrogent surtout sur les mères, qui sont peut-être parties en connaissance de cause. Ces victimes estiment qu’il ne revient pas au gouvernement de faciliter leur retour. Les victimes s’inquiètent du rôle que les mères ont pu jouer sur place. Certaines estiment que le problème ne se situe pas au niveau des enfants, mais des adultes, et sont donc défavorables au retour de ces femmes. Même si les mères vont purger leur peine dans des prisons belges, certaines victimes s’inquiètent, tant en aval qu’en amont, de cette détention. La prison est un vecteur d’idéologies et certaines victimes ont peur de ce phénomène, puisqu’en l’espèce, et de nouveau c’est justifié, on parle de mères qui ont été impliquées dans des homicides par idéologies. Ces victimes ont donc peur d’une propagation de ces idéologies dans les prisons, et ne croient pas en la déradicalisation.

Ce qui inquiète certaines victimes, c’est qu’une fois leur dette payée à l’Etat, une fois qu’elles auront purgé leur peine, elles pourraient récidiver. Même si selon certaines études, la récidive ne représente que 3 % à 5 % chez les djihadistes, par rapport à 50 % pour un détenu classique, certaines victimes ont cette crainte qu’il ne suffit que d’un seul terroriste pour tuer et blesser des centaines de personnes. Elles ont donc peur pour elles, pour leurs proches. Les attentats sont encore tout frais dans leurs mémoires et elles sont encore dans ce traumatisme.

A côté de cela, plusieurs victimes sont dans tout autre chose, et sont favorables au retour des enfants innocents, qui ne sont pas responsables des actes commis par leurs parents, et qui ont le droit d’avoir la chance de grandir en étant encadrés, hébergés décemment et éduqués. Certaines victimes pensent que ce processus ne se fera pas sans mal et pensent que ces enfants, qui ont déjà été confrontés à la misère et/ou à la violence, qui arrivent avec un lourd bagage, auront besoin d’un soutien et d’un suivi sur le long terme.

Toutefois, parmi ces victimes, certaines pensent qu’il est préférable que les enfants n’aient plus de contact avec leur mère, parce qu’elles ont peur du lien de loyauté qui pourrait exister à l’égard des mères, ce qui faciliterait la manipulation de ces enfants.

D’autres victimes rejoignent bon nombre de médecins et psychologues, qui estiment que priver un enfant de sa mère, de leur seule figure d’attachement, serait encore plus préjudiciable pour l’enfant. « Ces enfants présentent généralement plus tard, parfois pendant toute leur vie, des troubles du comportement ou une pathologie plus grave. » Pour cette raison, ces victimes sont favorables au retour des mères avec leurs enfants. Elles estiment d’une part, que laisser ces mères et leurs enfants dans les conditions de vie dans lesquelles ils sont, ne fera qu’accentuer le problème, renforcer la haine, développer l’inégalité, et nuire aux enfants qui grandissent dans des conditions exécrables. Et que d’autre part, cette haine se développera tout autant si on les retire à leur mère, en les rapatriant seuls, laissant pourrir leurs mères dans les camps.

Les bombes de demain ?

Personnellement, j’ai le sentiment que laisser ces enfants et ces femmes, livrés à eux-mêmes dans les pires conditions, ne fera que déplacer le problème. En grandissant, ces enfants voueront une haine pour ce que nous représenterons à leurs yeux. Par notre abandon, nous confirmerons ce que Daesh leur a dit de nous, et leur haine n’en sera que grandissante. Seront-ils les bombes de demain, de potentiels futurs terroristes ? Nous avons l’opportunité de pouvoir les rapatrier, et éviter que cela se produise, en mettant tout en œuvre pour les réhabiliter, et ce, pour le bien de tous !

C’est pourquoi toutes les victimes s’accordent sur la nécessité que les enfants fassent l’objet d’un suivi approprié, régulier et prolongé. Quant aux mères qui seraient incarcérées, les victimes ont des doutes quant à la prise en charge spécifique que l’Etat mettra en place, si toutefois il prévoit d’en mettre en place ! On ne peut se contenter de les rapatrier, il faut faire un suivi adapté, afin d’assurer à notre société, que ces femmes ne représenteront pas un danger à leur sortie de prison.

L’Etat belge prévoyait dans son « plan d’action contre la radicalisation dans les prisons » du 11 mars 2015, de développer des programmes visant la déradicalisation, ou du moins le désengagement. A ce jour, de tels programmes n’existent toujours pas en Belgique.

Pour l’une des victimes, rapatrier ces femmes, serait aussi l’opportunité de comprendre ce qui pousse ces jeunes filles à adhérer à des idéologies menant à l’extrémisme violent. C’est l’occasion de comprendre le mécanisme d’engagement, afin de pouvoir agir de manière préventive.

Des victimes nous diront que nous avons la chance de vivre dans un pays de droits, et que nous ne pouvons juger ces femmes et ces hommes. Que la Justice de notre pays est là pour le faire, pour nous représenter. Il leur semble donc normal et important que ces adultes soient jugés, et mis face à leurs responsabilités, de manière juste et impartiale.

En tant que victime nous pourrions avoir tendance à nous dire, « on va les laisser mourir », mais ça, ce serait de la vengeance, ce ne serait pas de la Justice. Nous agirions un peu comme ces terroristes, c’est-à-dire de manière inhumaine.

Les avis de chacune des victimes divergent, et sont, comme vous l’avez entendu, parfois totalement opposés. Chacune de ces opinions doit pouvoir s’exprimer librement. Elles doivent pouvoir être entendues et aussi respectées. Nous avons tous vécu l’horreur, elle nous a ébranlés, elle nous a changés à jamais. Mais jamais nous ne permettrons à la haine de l’emporter sur l’amour. Nous continuerons à lutter contre l’obscurantisme et l’ignorance, de la plus belle des façons, et avec dignité !

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