Carte blanche: Le retour surprenant de la notion de «famille politique»

Conner Rousseau, président du SP.A, et Paul Magnette, président du PS.
Conner Rousseau, président du SP.A, et Paul Magnette, président du PS. - Belga

On se souvient de l’initiative prise d’autorité par les présidents du PS et du SP.A en vue de relancer la négociation pour la formation d’un gouvernement de plein exercice. Pour Paul Magnette et Conner Rousseau, il appartenait à la première famille politique du pays de reprendre la main.

L’initiative a échoué et, aujourd’hui, le trio Egbert Lachaert (Open VLD)-Joachim Coens (CD&V)- Georges-Louis Bouchez (MR) tend une perche au seul SP.A. Le ministre wallon Pierre-Yves Dermagne fustige cette stratégie visant à diviser la famille socialiste.

Ce retour à la notion de « famille politique » a de quoi surprendre, quand on sait que tous les actes institutionnels posés depuis soixante ans ont eu pour effet de saper le caractère unitaire de l’Etat.

Des prémices du fédéralisme…

La fixation définitive de la frontière linguistique, en 1962, fut le premier coup porté à ce caractère. La preuve était ainsi apportée qu’il n’y avait plus unité, mais bien dualité.

On vit ensuite les partis dits traditionnels, jusque-là gérés de façon unitaire, se scinder l’un après l’autre en deux ailes linguistiques : le PSC-CVP en 1968, dans la foulée du « Walen buiten » de l’Université de Louvain, le PLP-PVV en 1972, et le PSB-BSP en 1979, après l’échec du pacte communautaire d’Egmont.

Ainsi, au fil des années, le Royaume vit son visage se transformer radicalement, jusqu’à prendre officiellement les traits du fédéralisme en 1993.

… à l’option confédéraliste

Mais déjà la Flandre ne se montrait pas satisfaite du résultat et proposait, par la voix de son ministre-président, Luc Van den Brande (CVP), une nouvelle intervention chirurgicale de type confédéraliste.

En portant le cartel CD&V/N-VA sur les fonts baptismaux en 2004, l’ex-Premier ministre démocrate-chrétien Yves Leterme contribua à l’ascension du parti nationaliste.

Pragmatique, et sachant fort bien que l’objectif de sa formation – l’émergence d’une République flamande –, ne pouvait être atteint à court terme, Bart De Wever relaya cette option confédéraliste : deux Etats, Flandre et Wallonie, cogérant Bruxelles (chaque Bruxellois, indépendamment de sa langue et de son origine, étant invité à choisir, pour ce qui concerne les matières « personnalisables » – impôt sur la personne, sécurité sociale… – entre le paquet flamand et le paquet wallon). Dans cette optique, il est clair que la Flandre ne manquerait pas de considérer très vite comme superflu un Etat central belge, réduit à sa plus simple expression. Bye bye Belgium !

L’inquiétude française

Lors de la crise politique de 2010 – 541 jours sans gouvernement de plein exercice –, la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale française s’était inquiétée de la situation et avait chargé deux de ses membres de faire rapport sur le sujet. Pour les intéressés, il ne faisait aucun doute que la division du pays en deux groupes linguistiques de plus en plus cohérents et dissemblables rendait son existence de moins en moins probable.

Aujourd’hui, ce constat se révèle plus criant que jamais.

Plus d’un an après les élections du 26 mai 2019, le Roi est toujours à la recherche d’un gouvernement de plein exercice.

L’illusion d’une « unité nationale »

Le 15 mars dernier, la crise sanitaire du coronavirus a permis à la coalition minoritaire de Sophie Wilmès d’obtenir la confiance du Parlement, grâce à l’appui extérieur de certains partis d’opposition (PS, SP.A, DéFi, Ecolo-Groen et CDH). La Première ministre put également recourir aux pouvoirs spéciaux pour une durée limitée.

Certains se réjouirent de voir ainsi « l’unité nationale » rétablie. Mais celle-ci ne tarda pas à se fissurer de toutes parts. Pas question, en effet, pour les partis d’opposition, que le MR profite de la pandémie pour s’octroyer une sorte de rente de situation.

C’est alors que les présidents du PS et du SP.A entrèrent en piste en proposant la mise sur pied d’une tripartite classique.

« Famille » socialiste, « famille » libérale ?

L’argument selon lequel ils agissaient au nom de la plus grande famille politique du pays prête toutefois à sourire, lorsqu’on se souvient de la manière dont le président du SP.A, John Crombez, avait accueilli le modèle social proposé par son homologue francophone, Elio Di Rupo, en 2016 : « La société que je désire est très différente de celle d’Elio Di Rupo ». Et l’organe d’information 7/7 de titrer : « Entre le PS et le SP.A, c’est la rupture idéologique totale ».

Au niveau du MR, le président Georges-Louis Bouchez ne cesse d’affirmer sa fibre belgicaine, allant jusqu’à souligner également l’unité de la famille libérale.

Ici aussi, il est permis de s’interroger. N’est-ce pas l’ancien président des libéraux flamands, Karel De Gucht, qui avait déclaré en 2002 : « La Belgique est condamnée à disparaître à terme, à s’évaporer et, en attendant n’apporte plus aucune valeur ajoutée à la Flandre ? » On se souvient aussi du cahier de revendications institutionnelles présenté en 2003 par le ministre-président flamand Patrick Dewael et visant à scinder quasi tout l’éventail des compétences restées fédérales, dont les soins de santé…

Aujourd’hui, l’Open VLD se prononce clairement en faveur de la refédéralisation de ce secteur, dans un souci de gestion plus efficace. Une refédéralisation qui constituait également l’une des trois conditions posées par le duo Magnette-Rousseau pour constituer un gouvernement de plein exercice.

Mais le CD&V a réaffirmé avec clarté qu’il n’était pas question pour lui de remettre la pâte de dentifrice dans le tube. Une position également partagée par la N-VA et le Vlaams Belang. Bref, il ne se trouvera jamais en Flandre une majorité pour revenir en arrière.

De la Nation flamande à l’Etat flamand

L’imbroglio belge est donc total et des élections anticipées apparaissent inévitables, comme vient d’ailleurs de le reconnaître l’ex-informateur royal Rudy Demotte.

Mais il faut être lucide. Avec un Vlaams Belang qui montera sur la première marche du podium flamand, ces élections ne feront qu’accentuer le caractère ingouvernable du pays.

Et si l’on arrêtait les frais, en actant, une fois pour toutes, le divorce belge et en se mettant à table pour en discuter les modalités pratiques ?

Dans son livre La Belgique est morte, vive la Belgique ! (Fayard, 2009), José-Alain Fralon, l’ancien correspondant du journal Le Monde à Bruxelles, s’était permis de donner au roi le conseil suivant : « Et si (…) vous la jouiez plus finement ? En admettant, comme nous le ferons tous tôt ou tard, que rien ne pourra arrêter la marche de la Flandre vers son indépendance, et en accompagnant celle-ci au lieu de tenter en pure perte de la stopper ? »

Un conseil de bon sens. Car, qu’on le veuille ou non, la Flandre est devenue une Nation et la vocation naturelle, logique, d’une Nation est de devenir un Etat.

*Dernier livre paru : La Wallonie, demain – La solution de survie à l’incurable mal belge, Mols, 2019.

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