Quand Madame De Block «répare» la santé mentale

Quand Madame De Block «répare» la santé mentale

Parler de « maladies » mentales est un abus de langage : il s’agit d’une analogie réductrice avec la médecine des organes pour désigner un tissu complexe de souffrances individuelles et collectives. Qu’on pense à l’anorexie. Mieux encore, à la dépression : principal facteur d’invalidité au monde (OMS), elle ne relève que superficiellement d’un déficit en sérotonine. Corrélée en premier avec la solitude, en second avec le chômage, elle résulte tout autant de la créativité lucrative de l’industrie pharmaceutique. Mais si la dépression ordinaire peut se voir soulagée par des régulateurs de la sérotonine, ceux-ci ne fonctionnent pas mieux que des placebos (Kirsch, 2008) – c’est-à-dire qu’une configuration symbolique, contextuelle et relationnelle relevant du champ conceptuel de la santé mentale plutôt que du traitement des organes. Si la psychothérapie et la chirurgie sauvent des vies, leur exercice relève de systèmes d’organisation, de formation et d’évaluation différents. Ce qui n’empêche les professions de la santé mentale, pour moins de 5 % du budget global, d’être une source d’économie inépuisable en matière de santé.

Un projet d’arrêté saboté

De ceci, la Ministre de la Santé n’a cure. Dans une vertigineuse incompétence, son cabinet combat la spécificité du champ de la santé mentale – et plus encore l’identité et l’autonomie des psychologues. Qu’elle surfe sur le désarroi identitaire et pécuniaire de nombre d’entre eux, ne change rien à l’affaire. Depuis 1993, la loi subordonne le port du titre à l’obtention d’un Master en Psychologie et à l’inscription à la Commission des Psychologues. Celle-ci dépend du Ministère des Classes Moyennes (compétent en matière de professions) qui l’a dotée d’un Conseil Disciplinaire et d’un Code de Déontologie. La Commission, en réalité, est la seule à protéger la spécificité et l’autonomie de l’ensemble des psychologues. Un projet d’Arrêté qui devait améliorer son fonctionnement a dès lors été saboté. Maggie De Block, en effet, est partie en guerre contre la Commission. Violant la loi de 1993, elle déclare d’autorité que le visa d’exercice paramédical décerné par son ministère suffit pour s’appeler « psychologue ». Le reste dépendra des Commissions Médicales Provinciales. Or, ces dernières n’ont aucune compétence déontologique – même pour les médecins.

Le refus de tout contact avec l’APPPsy

Le mépris de la loi n’a rien de neuf pour Madame De Block. En 2014, la loi Onkelinx sur la psychologie clinique, la psychothérapie et les professions de la santé mentale, est votée sous les applaudissements (sic) de tous les partis, Vlaams Belang et N-VA exceptés. Il s’agit de l’aboutissement d’un long travail. Mais nous sommes en fin de législature : les arrêtés d’exécution dépendront du gouvernement Michel. À peine en poste, la nouvelle ministre déclare que la loi est « malade » et qu’il faut la « réparer » (sic). Elle refuse tout contact avec l’Association des Psychologues Praticiens d’Orientation Psychanalytique (APPPsy). Il s’agit pourtant d’une des trois fédérations de psychologues agréées. Au nom de l’autonomie de la psychologie clinique, l’APPPsy a fait échouer en 2001 un texte de loi paramédicalisant (projet Aelvoet). À partir de là s’est noué un dialogue de quinze ans avec les ministres Demotte et Onkelinx, ainsi qu’avec les associations concernées. Non corporatiste, l’APPPsy s’efforce de faire reconnaître la spécificité du champ de la santé mentale : elle propose la création d’un Conseil Supérieur de la Santé Mentale où seraient représentés les acteurs effectifs du terrain réel : psychologues, médecins généralistes, psychothérapeutes, psychiatres, pédagogues, éducateurs, infirmiers, travailleurs sociaux, criminologues, etc. En n’identifiant pas médecine et santé, il s’agit d’instaurer un rapport d’égalité dans la différence avec le monde médical. La loi Onkelinx valide cette perspective.

Une « promotion » qui coûte cher

En 2016, tout est enterré. Maggie De Block annonce solennellement aux psychologues cliniciens qu’ils font désormais partie des « professions de la santé ». En réalité, il y a quarante ans qu’ils y sont (via leur appartenance notamment au cadre des Services de Santé Mentale). De plus, cette « promotion » leur coûte cher : consentir à un statut de sous-traitant et de sous-médecin, renoncer à un secret professionnel en accord avec leur pratique, travailler sur ordonnance pour obtenir un semblant d’intervention Inami (4 séances à 11€ pour « troubles légers » entre 18 et 65 ans, renouvelables une fois sur avis d’un expert) – ceci sans même bénéficier de l’autonomie clinique et de la sécurité financière des dentistes. Le Conseil Supérieur des Professions de la Santé Mentale enfin, se voit réduit à une instance aseptisée de médecins, psychologues et orthopédagogues. Il travaille en secret (sic). S’il compte quelques professionnels de valeur, sa composition est arbitraire, sa présidente sans légitimité. Toujours facétieuse, Madame De Block en interdit l’accès à l’APPPsy.

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