«Artiste, une profession aussi essentielle que médecin»

«Artiste, une profession aussi essentielle que médecin»

Le 3 avril 2020, peu de temps après le début du confinement, le Moniteur belge a publié une liste de « commerces, entreprises et services privés et publics qui sont nécessaires à la protection des besoins vitaux de la Nation et des besoins de la population. »

Cette longue liste incluait bien évidemment les médecins et infirmiers, les policiers, les ouvriers de l’industrie alimentaire, les entrepreneurs de pompes funèbres et aussi les journalistes. Ils ont pu continuer à travailler et n’ont pas non plus été concernés par les strictes dispositions du confinement.

Après quelques jours, il est clairement apparu que le gouvernement avait oublié un « service essentiel » ou « secteur crucial » : les arts. Durant les longues journées ensoleillées de confinement, la contribution des artistes au bien-être de la population est devenue évidente. Les librairies étaient fermées, mais les ventes en ligne se sont envolées. Les théâtres et salles de concert gardaient porte close, mais des milliers de personnes ont assisté à des représentations ou des concerts derrière leur ordinateur. Les chaînes publiques et privées ont augmenté leur offre de films, documentaires, musiques et contenus éducatifs, et ont ouvert leurs archives.

Dans les rues, les affiches publicitaires criardes ont fait place à des œuvres d’art, tandis que les vitrines des commerces fermés ont été converties en galeries.

BOZAR est loin d’être la seule institution à avoir subi une transformation numérique totale. Plus de 50.000 personnes dans toute l’Europe ont chanté à tue-tête grâce à Singing Brussels. Sous le slogan « Repairing the Future », nous avons interviewé des artistes, des philosophes et des économistes « depuis leur salon », pour un public international.

Quand les salles d’exposition ont rouvert à la mi-juin, le public est tout de suite revenu, même si les mesures de sécurité étaient encore très strictes.

Le 21 juillet, le défilé national se tient traditionnellement sur la place des Palais, à Bruxelles. Des militaires et policiers défilent alors devant la tribune, sous le regard approbateur du roi et des corps constitués. Il s’agit d’une coutume séculaire qui a pour but de rendre hommage aux héros de la nation – la plupart du temps, des héros qui ont vaincu l’ennemi hors de nos frontières. Cette année, nous commémorons aussi la fin de la Seconde Guerre mondiale.

L’ennemi d’aujourd’hui est invisible. Caché parmi nous, il est toujours aux aguets. Pour ne lui laisser aucune chance, le défilé national de cette année aura lieu sans public. L’accent sera mis à juste titre sur ceux qui sont actuellement en première ligne : les prestataires de soins.

Aucun feu d’artifice n’est prévu cette année, mais les artistes se chargeront sans aucun doute d’embraser le pays. On commence avec quatre « street artists », Dema One, Zenith, Rinus Van de Velde et El Nino 76, qui réalisent chacun une immense œuvre d’art dans l’espace public, à Bruxelles, Anvers, Zaventem et Charleroi. De quoi bien illustrer la résilience des artistes. Alors que les salles restaient fermées et que les institutions artistiques ne savaient pas quand elles pourraient rouvrir, ils ont utilisé les supports à leur disposition : des bâtiments, des murs vierges. Leur art est déterminé, critique, superbe et relativement accessible à tous. Difficile d’imaginer un plus beau contraste avec le confinement. Le projet ne prend pas fin le 21 juillet, mais déploie ses ailes en reconnectant de nouveau les citoyens à travers l’art.

L’article 23 de la Constitution belge est sans aucun doute le plus beau. Il garantit à chacun le droit de « mener une vie conforme à la dignité humaine », ce qui comprend notamment le droit au travail, le droit à la protection de la santé, le droit à un logement décent, le droit à un environnement sain, mais aussi le droit à l’épanouissement culturel.

Si nous voulons promouvoir ces droits, un jour aussi festif qu’aujourd’hui, nous devons alors reconnaître que les artistes exercent une profession essentielle. L’art, aussi expérimental, impénétrable ou léger soit-il, est au cœur de notre identité. En tant qu’individu, citadin ou villageois, Bruxellois, Flamand, Wallon, Belge, (Afro-)Européen et citoyen du monde. Nous l’avons clairement réalisé ces derniers mois, à chaque fois que nous devions dire adieu à un proche. Alors que nos ancêtres envoyaient leurs morts dans l’au-delà avec de l’or, des bijoux, des armes et des provisions, nous leur disons au revoir avec de l’art, de la poésie.

Le psychiatre Dirk De Wachter, qui se penchera sur la relation entre l’art et le bien-être à BOZAR la saison prochaine, résume parfaitement la situation. L’art n’est pas seulement un « secteur essentiel », il fait selon lui partie de l’essence de l’humain. Comme les humains sont conscients de leur mortalité (en ce moment particulièrement), ils veulent donner du sens à leur vie. C’est de cette volonté que naît l’art.

Mais ne soyons pas naïfs. Sans soutien, nos artistes ne survivront pas à cette crise. Ils devront se mettre à la recherche d’un autre emploi et n’exerceront plus leur métier essentiel que durant leur temps libre. Dans leur garage, leur grenier ou en rue s’ils ne reçoivent pas de soutien – à l’instar d’autres professions essentielles.

Srecko Horvat, le philosophe croate qui a participé à la série d’interviews « Repairing the Future » depuis « son salon », déclare : « La poésie est le seul moyen de pirater le système. Elle apporte quelque chose de neuf. Durant la crise du coronavirus, les responsables des coupes dans le budget des arts et de la culture ont soudain réalisé à quel point ceux-ci étaient importants pour les personnes confinées chez elles. »

Aujourd’hui, plus aucun responsable politique ne plaide pour de nouvelles économies dans le secteur de la culture. Il faudrait être fou ! Le secteur a plus que jamais besoin d’aide. Sans un véritable esprit de solidarité et un soutien continu, les dégâts seront irréversibles. Et toute la société en pâtira.

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