Les balades de l’été du «Soir»: dans les Marolles, le street art réanime les créatures de Bruegel

Les balades de l’été du «Soir»: dans les Marolles, le street art réanime les créatures de Bruegel

Sous nos pieds, pas de sentier boueux ou de chemin boisé. Mais d’anciens pavés où, d’ordinaire, s’empile de la vaisselle, s’exposent des bibelots et se cachent de vieux trésors. Pas d’anorak, de sac à dos avec pique-nique, pas de bottines de randonnées. À peine un peu de crème solaire si on y a pensé, des lunettes ou un chapeau. Cette balade-ci sera urbaine. Bruxelloise. En plein cœur des Marolles. D’ailleurs, on le dit tout de suite, elle pourra être interrompue par une gueuze en terrasse, par un lunch vegan sur le pouce, de bonnes croquettes de crevettes ou la dégustation de délicatesses libanaises, par une fringale de shopping vintage à 15 euros le kilo ou par un chic détour chez les antiquaires.

Elle sera artistique, aussi et surtout. Une balade le nez en l’air. Les yeux rivés sur des murs autrefois mornes et gris du quartier populaire et historique, désormais colorés de fresques street art inspirées de l’univers de Bruegel. Le grand peintre flamand qui a passé la majeure partie de sa vie à Bruxelles et a été enterré à l’église Notre-Dame de la Chapelle voici 450 ans.

De la porte de Hal au boulevard de l’Empereur, onze fresques du collectif Farm Prod célèbrent donc cet anniversaire de la mort de Pieter Bruegel l’Ancien. Et inscrivent cet artiste du XVIe siècle dans la ville d’aujourd’hui. « La migration, la multiculturalité… Les thématiques sont encore d’actualité », observe Philippe Opdebeeck, en charge de la culture au sein de l’agence bruxelloise du tourisme visit.brussels. « Les artistes n’ont pas dû chercher longtemps pour se les réapproprier. »

Étrange bestiaire

De l’art accessible, gratuit, gigantesque pour « sortir l’œuvre du musée et situer Bruegel dans son quartier ». Que l’on suive le tracé point par point ou que l’on flâne au gré de ses envies, l’œil aux aguets, dans le quartier, la balade nous emmène dans l’univers fantastique et foisonnant de l’œuvre de Bruegel. Revisité à la sauce zwanze. Plongé dans le grand « melting-pot » des artistes de rue du cru. « Le street art bruxellois est à l’image de Bruxelles : un joyeux foutoir », sourit Yolaine Oladimeji, responsable des parcours Street Art au service Culture de la Ville de Bruxelles.

Ainsi, depuis la terre ferme, le ciel urbain s’anime d’un étrange bestiaire d’aujourd’hui et d’antan, bombé sur les hauteurs des immeubles qu’ils habitent désormais, au pied du Palais de Justice. Des chevaux mauves endiablés aux cornes de phacochères galopant aux abords de la tour de Babel, graffés par le Suédois Delicious Brains. Un œuf aux pattes humaines, survolant le paysage bigarré, bucolique et géométrique de Hell’O Monsters. Un reptile à tête d’homme et au chapeau champignon flanqué d’un couteau, créature parmi des dizaines chez Bruegel devenue personnage principal de la fresque de Nelson Dos Reis. Puis ici encore, un crapaud disséqué dont les entrailles révèlent des œufs. Et là, un âne à lunettes lisant à la lueur d’une bougie.

Hip-hop et XVIe siècle

Ces œuvres, qui s’exposent à la vue de tous, sont comme l’étaient celles de Bruegel lui-même : déconcertantes, reflets d’une époque et d’un lieu, dans lesquelles on peut déceler des pieds-de-nez et des seconds sens de lecture, analysent Philippe Opdebeeck et Tineke De Waele, chargés Culture et Patrimoine de visit.brussels. Scène de vie populaire, « La danse de la mariée en plein air », dont on retrouve les personnages et gestes quasi à l’identique entre la peinture originale et la fresque contemporaine, prend des airs de fête hip-hop au début de la rue Haute, à deux pas de la porte de Hal. Un peu plus loin, au croisement rue de la Rasière, les « Chasseurs dans la neige » sont tout à coup poursuivis par leurs proies, des rats, dans une scène surréaliste.

Tout au long du parcours, le promeneur amateur d’art pourra aussi retourner sur les traces du peintre et observer les indices de son époque. Avec la maison authentique du XVIe siècle, au nº132, où il aurait vécu et qui devrait ouvrir un jour au public, mais aussi les fontaines au sommet desquelles trônent des personnages bruegeliens et sa statue sur le parvis de l’église.

La promenade se clôture par une œuvre très symbolique, fidèlement taguée : « La Chute des Anges Rebelles ». Reproduction de la peinture à l’huile par petits gestes secs à la bombe, de l’artiste Fred Lebbe, juste avant le boulevard de l’Empereur. Avec, ici aussi, des créatures fantastiques et, au milieu, Saint-Michel, symbole de la ville de Bruxelles. Bruxelles, encore elle, elle qui inspira le grand peintre flamand au XVIe siècle et qui, de nouveau, a nourri son œuvre adoptée, graffée, revisitée par les artistes de rue. Encore elle au cœur de laquelle on flâne, entre art ancien et contemporain, pavés et cafés, sérieux et absurde. Une promenade dans le beau et joyeux foutoir des Marolles, habitées, on le sait maintenant, par de drôles de bestioles ayant jailli de bombes aérosols.

Le long du parcours

SO. M.

1

La parabole du bon berger

Rue du Renard, le berger de Bruegel a troqué le mouton qu’il porte sur les épaules contre un renard, évidemment… Autre clin d’œil à ce quartier cosmopolite : l’alliance entre le paysage hivernal traditionnel bruegelien en arrière-plan et la robe ethnique et bariolée du berger.

2

Portrait

En contrebas de la place du Jeu de Balle, rue du Chevreuil, a priori fidèle à la gravure dont il est issu, le portrait de Bruegel signé Arno 2bal se révèle peu à peu brusseleir et contemporain, au fil des pas qui nous mènent à lui. Un Pieter Bruegel l’Ancien dont la barbe ondule sous des traits tribaux et dont la coiffe prend des airs de kufi ou de chapeau rasta. En arrière-plan de cette œuvre monochrome grise, sont calligraphiés des mots du coin que le peintre du XVIe siècle n’a sans doute jamais prononcé. De « douf » à « peï » en passant par « dikkenek », « hello » et « amigo ».

3

Le passeur

Sous la bombe de Farm Prod, « La fuite en Egypte » devient « Le passeur ». On y voit, comme sur la toile du XVIe siècle, une femme habillée de rouge à dos d’âne, tiré par un homme, à l’avant d’un monde prometteur. Seuls quelques détails projettent la scène 450 ans plus tard : un smartphone affichant l’image d’une carotte suspendu devant les naseaux de l’âne, un drapeau européen sur une pierre, un grand cabas à carreaux. Et puis surtout, cet homme au loin, faisant des appels avec un petit miroir. Le passeur. Thématique bruegelienne remise au goût du jour par le collectif d’artistes de rue.

En pratique

Le parcours Street Art de Bruegel va de la porte de Hal, accessible en métro, jusqu’au boulevard de l’Empereur, non loin de la Gare centrale. Il est gratuit et disponible sur le site https ://parcoursstreetart.brussels. Vous y trouverez un plan avec données GPS indiquant les onze fresques, leurs situations ainsi qu’un commentaire de l’artiste. Une brochure « Bruegel meets street art » est également disponible dans les bureaux d’informations touristiques

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