«Les artistes, des précaires privilégiés? Non, des pionniers de l’intermittence!»

«Les artistes, des précaires privilégiés? Non, des pionniers de l’intermittence!»
Pascal Victor/ArtComPress

Bravo pour la loi « améliorant la situation des travailleurs du secteur culturel » adoptée finalement ce jeudi 9/7 au Parlement fédéral. Parce que toute initiative améliorant la situation de travailleurs, particulièrement de travailleurs précaires qui doivent régulièrement ressortir au chômage, va dans le bon sens.

Ceci dit, le texte adopté est aussi discutable.

Il ne suffit pas que la N-VA ait été le seul parti à voter contre le texte de loi pour que celui-ci soit irréprochable. Et ce n’est pas parce que nous le critiquons aussi que nous le faisons avec les mêmes motivations. Si les nationalistes flamands rechignent à renforcer le rôle de soutien d’une sécurité sociale fédérale, nous plaidons au contraire pour l’élargir de la même manière à tous les travailleurs opérant dans des situations comparables.

Tous les travailleurs précaires méritent d’être semblablement soutenus

En matière de progrès social, un « traitement de faveur » peut se concevoir pourvu qu’il soit temporaire et serve de point d’appui pour, au plus vite, être généralisé à tous. D’autant qu’on parle ici de l’accès à la sécurité sociale, qui a une vocation universelle.

Car des travailleurs vivotant de rémunérations très variables, décorrélées du temps réel de travail et/ou de formation, il y en a d’autres, que ce soit du fait de lois visant à « flexibiliser » le travail ou de formes d’activité « innovantes » : titres-services, flexi-jobs, heures sup « volontaires », économie « collaborative », travail autonome, auto-entreprenariats, etc.

Pourquoi se déclarer artiste, ou apparenté, justifierait un traitement social particulier ? Ce qui justifie une intervention spécifique de la sécurité sociale, ce n’est pas le fait de créer des « œuvres d’art » mais l’irrégularité des revenus y attachés. Or cette irrégularité n’est pas l’apanage des artistes, tant s’en faut. Ils ne sont pas les seuls intermittents à tirer, de ce fait, le diable par la queue. En particulier, ils ne sont pas les seuls chômeurs à subir les tracasseries de l’Onem et une suspicion permanente de fraude.

La sécurité sociale doit être là pour tous, pas de manière privilégiée pour ceux qui ont fait le pari d’exploiter leur « fibre artistique », si tant est que cette fibre soit facilement définissable.

Ceci (n’)est (pas) une œuvre d’art

Le secteur « culturel » est à géométrie variable et aux contours flous, à cheval entre secteur non-marchand et secteur marchand. Les artistes et techniciens ne travaillent pas toujours exclusivement pour ce secteur. Un comédien peut travailler un temps pour un spectacle, un temps pour un publicitaire.

Plus fondamentalement, qui va décider si telle prestation est un peu, beaucoup ou pas du tout « artistique » ? Définir l’art est un débat oiseux et infini, comme en témoigne la définition, tautologique ou circulaire, présente dans la réglementation du chômage (« activité artistique : la création et/ou l’exécution ou l’interprétation d’œuvres artistiques dans le secteur de l’audiovisuel et des arts plastiques, de la musique, de la littérature, du spectacle, du théâtre et de la chorégraphie »). Le design peut flirter avec la sculpture, comme le journalisme avec le cinéma, la cuisine avec l’art contemporain, le graphisme avec les arts plastiques, l’animation culturelle avec la performance artistique, l’expression corporelle avec la danse, le militantisme avec le théâtre-action, la thérapie avec le cirque, les ateliers d’écriture avec la littérature, etc.

Et il n’y a pas d’activité humaine qui soit exempte de « créativité ». L’« imagination » est à l’œuvre dans tous les domaines. Du « talent » est nécessaire partout.

Et Marcel Duchamp l’a démontré il y a plus d’un siècle : que ceci soit, ou non, une œuvre d’art ne tient qu’à la posture de celui qui la porte et au regard de celui qui l’aborde. La loi est, en la matière, incompétente pour trancher.

Débaptiser le « statut d’artiste »

Fussent-elles rares, des voix se sont donc dressées dès le départ, et parmi les artistes eux-mêmes, pour dénoncer l’existence même d’un « statut d’artiste ». Les artistes sont devenus une élite à la suite d’un long et complexe processus multiséculaire de convergence d’intérêts avec les pouvoirs en place, où la construction du concept romantique de « génie » a joué un rôle clé. On ne doit pas, dès lors, s’étonner qu’un tel statut ait pu voir le jour et l’on se contentera de rappeler l’ironie de l’histoire, à savoir qu’il fut calqué, historiquement, sur le statut des bûcherons saisonniers…

L’évolution sur plus de 20 ans − non sans des valses – hésitations et de ponctuels retours en arrière − de l’objet social de la fameuse coopérative Smart est à cet égard éloquente. Réservée au départ aux seuls artistes, elle s’adresse désormais à tous ceux dont les revenus de l’activité, quelle qu’elle soit, sont irréguliers. « Il faut élargir le statut d’artiste, affirme Maxime Dechesne, coadministrateur délégué de Smart. Il faut tenir compte des conditions de travail, et pas de ce que les travailleurs peuvent produire derrière. » (1) Et José Granado, secrétaire régional de la CGSP Bruxelles Culture et Média, estime de même « que ce ne serait pas une hérésie »… pourvu que les budgets suivent par ailleurs. (2)

Un statut d’un autre âge

L’hérésie, aujourd’hui encore davantage qu’hier, est de pérenniser ce « statut d’artiste » d’un autre âge en édictant une nouvelle loi en faveur des seuls artistes. Pour des raisons multiples, l’intermittence est dans l’air du temps et dans l’ère du capitalisme actuel, et ne pas en tenir compte est devenu politiquement inacceptable. La crise sanitaire était l’occasion d’en prendre la mesure en traitant, enfin, de la même manière toutes les personnes dont les revenus sont frappés d’irrégularité et d’incertitude.

Le Centre de Droit Public de l’ULB avait fait une proposition simple, qui couvrait tout le monde : « […] prévoir que pendant la crise, le chômage temporaire est accessible à toute personne ayant, dans le courant du premier trimestre 2020, été assujettie à la sécurité des travailleurs salariés en raison de prestations de travail exécutées pendant cette période » (3).

Quand les promoteurs de la loi adoptée le 9/7 disent « nous ne pouvons pas applaudir [les artistes] par beau temps et les ignorer dans la tempête (…) », ils ont raison. Mais la crise sanitaire a révélé l’existence de beaucoup de travailleurs peu valorisés, socialement et financièrement, et qui eussent aussi mérité d’être applaudis par beau temps.

Aidé par ses voix connues et sa proximité avec les médias, le secteur culturel a gagné une bataille autocentrée qui laisse au bord de la route, sous prétexte qu’ils ne font pas « de l’art », ceux qui opèrent dans des conditions matérielles et financières identiques…

… sauf si l’on y voit une avancée pionnière pour un meilleur soutien apporté à terme à tous les travailleurs aux revenus incertains (TRI) ! Les artistes à la pointe du progrès social, à l’avant-garde d’une future protection sociale stable pour les TRI sur les cendres du statut d’artiste ! On peut raisonnablement rêver. Car si les crises provoquent de frileux replis sur soi, elles peuvent aussi être à l’origine de mouvements solidaires en vue d’une plus grande égalité de traitement. L’aura des artistes devrait pouvoir servir à la cause commune, plutôt qu’aux intérêts exclusifs de « précaires de première classe ».

Privilégier tout le monde

Exercer en tant qu’indépendant (complémentaire) ou être rémunéré sous le « régime des petites indemnités » n’ouvre aucun droit au chômage. Et émarger au chômage n’est une fin en soi pour personne : c’est une protection sociale entre deux contrats temporaires et une protection qui peut se retourner contre son bénéficiaire en limitant son pouvoir de négociation pour une rémunération décente.

La situation des artistes agréés, à savoir jouissant du « statut d’artiste », n’est donc pas toujours enviable. Mais cela n’en représente pas moins une forme de privilège. Or un privilège ne vaut qu’à valoir pour tous. Privilèges pour tous ! fut le thème de la manifestation de 2016 du Collectif MANIFESTEMENT où sévissent, par ailleurs, les deux auteurs du présent texte.

(1) Cité dans « Artistes : des oubliés qui en cachent d’autres » in Alter-échos, juin 2020.

(2)  Ibid.

(3) Extrait de « Un renforcement du chômage temporaire pour tous les travailleurs ? », JTT 2020, pp. 157-167, Amaury Mechelynck et Jean-François Neven.

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