«Cachez ce foulard...»

«Cachez ce foulard...»

La Cour a donc donné raison à la Haute école Francisco Ferrer de la Ville de Bruxelles qui a interdit le port de signes convictionnels à ses élèves, dans le but affiché de créer un environnement scolaire «  totalement neutre » où ne s’exerce pas une pression sociale de la part de celles et ceux qui «  rendent leur opinion visible ».

Jusqu’ici, dans l’enseignement supérieur, les élèves étaient considérés comme des usagers, donc légalement en droit d’exprimer leurs convictions. Plusieurs écoles supérieures qui avaient étendu le principe de neutralité de l’enseignement aux élèves et fait appliquer des règlements d’ordre intérieur interdisant les signes convictionnels ont été rappelées à l’ordre par la justice. C’est le cas par exemple de la Haute école de Liège, condamnée le 4 octobre 2016 par le tribunal des référés de Liège.

Que l’enseignement soit neutre et que l’ascendant que peuvent avoir les enseignant.e.s sur leurs élèves justifie l’obligation de neutralité de leur apparence, je l’entends parfaitement. Mais pourquoi réclamer la neutralité apparente des personnes qui bénéficient d’un service public ? Est-ce que la maison communale refuserait de me délivrer un document parce que je porte un t-shirt avec Bouddha dessus et que ça risque de mettre la pression aux gens dans la file ? Sans doute pas. Par contre plusieurs femmes portant le foulard ont vécu des expériences du genre dans des administrations communales.

Des signes plus ostentatoires que d’autres

Le foulard, c’est la religion que l’on voit. Pourtant d’autres signes religieux s’affichent sans qu’on y consacre autant d’attention. Il y aurait des signes acceptables, sur lesquels les regards ne s’arrêtent pas, auxquels on accorderait le droit d’être non pertinents, si pas vides de sens, du moins non polémiques. Et puis les autres. Ainsi, les perruques et bas opaques des juives orthodoxes ou la croix en pendentif sont rarement, voire jamais, au cœur de l’actualité et de polémiques. Comme s’ils disaient moins que le foulard. La STIB, par exemple, refuse catégoriquement d’engager des femmes musulmanes portant le foulard, même pour des postes où elles ne seraient pas en contact avec le public. Mais engage des hommes portant pantacourt et barbe fournie, signe d’un niveau assez élevé de religiosité chez les musulmans.

Que chacun et chacune ait un avis sur le foulard et l’exprime, c’est le jeu du débat public et de la démocratie. Mais lorsqu’une mesure d’interdiction est prise, d’autant plus quand elle est légalement sans fondement, et les cas sont nombreux, on sort alors de la sphère de la liberté d’expression pour entrer dans celle de la discrimination. Il n’existe aucun article de loi mentionnant un quelconque droit à ne pas voir de foulard. Et tant que le Vlaams Belang est occupé à saboter la loi IVG, il ne pense pas à le proposer.

Difficile de se faire une idée précise de l’ampleur des discriminations qui touchent spécifiquement ces femmes qui portent le foulard. La Belgique, violant ses engagements internationaux, n’a pas mis en place les outils nécessaires qui permettraient de le savoir. Elle a entre autres été épinglée en 2018 par l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne pour le sous-enregistrement des discriminations et délits de haine et par l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe qui attend toujours les chiffres qu’elle s’est pourtant engagée à fournir.

Pas de chiffres, pas de problème. Pas de problème, pas de débat.

La France et la Belgique sont aujourd’hui les deux pays européens qui brandissent le plus de jurisprudences, d’interdictions institutionnelles ou de pratiques interdisant les vêtements religieux pour les femmes musulmanes. «  Pour les femmes  » est écrit à dessein. Parce que ce sont elles qui sont principalement visées par les interdictions. Comme si leurs signes étaient plus ostentatoires que d’autres. Ou que certain.e.s avaient pour mission de les sauver du foulard en l’interdisant.

L’argument féministe

L’égalité entre les femmes et les hommes est un argument classique pour légitimer les interdictions du port des vêtements religieux. Le foulard serait le signe d’un asservissement, la preuve d’un patriarcat musulman avilissant. La manière qu’ont ces femmes de se vêtir voudrait forcément dire qu’elles ne sont pas libres. Or les études en sciences sociales qui se sont penchées sur les parcours des femmes qui portent le foulard en Europe contredisent cette idée. Sans nier les pressions réelles qui s’exercent sur certaines d’entre elles, il apparaît que pour beaucoup, le port du foulard est un choix personnel. Un choix impossible à résumer en trois lignes ou cinq tirets, la polysémie du signe et les attitudes des femmes face à celui-ci étant quasi infinies.

C’est moins vendeur qu’une punchline, moins sexy qu’une rageuse tirade sur les dangers de l’islam politique, mais c’est comme ça : le foulard, tel que porté aujourd’hui et chez nous, n’est en rien un symbole univoque intrinsèquement contraire à l’égalité des sexes.

D’autant plus que cet argument de la libération des femmes est utilisé sans qu’on ait pris la peine de consulter les principales intéressées. Elles sont globalement vues comme trop victimes pour être considérées comme des interlocutrices ou trop prosélytes pour mériter la parole. Dans un cas comme dans l’autre, elles sont condamnées à nous écouter parler d’elles. On n’imaginerait pas que les débats sur la sortie de l’IVG du code pénal se soient déroulés sans la présence de femmes et d’associations féministes. Pourquoi ne s’étonne-t-on que si peu du fait qu’aucune femme qui porte le foulard n’a jamais été entendue lors de la rédaction d’un projet de loi ou un règlement qui tend à en limiter l’usage ?

Mais les réseaux sociaux ont changé la donne. Elles revendiquent l’espace et la parole qu’on ne leur donne que rarement naturellement, se mobilisent en collectif, forcent la porte des médias, saisissent la justice nationale et européenne et entendent faire respecter leur liberté de manifester leurs convictions, comme prévu par la Convention européenne des Droits de l’Homme. Elles manifestaient, début du mois, à Bruxelles, diplômes universitaires brandis, contre l’arrêt de la Cour constitutionnelle. «  Mon corps, mon choix  » en calicot.

Leur corps, leur choix

Sous nos yeux se déroule peut-être un mouvement d’émancipation qui prend des formes qui échappent à beaucoup. Entendons-nous bien, je ne suis pas ici en train de dire que toutes les femmes «  foulardées » sont des militantes féministes et encore moins que porter le foulard est un acte féministe en soi, je dis seulement qu’il n’appartient qu’aux femmes elles-mêmes de décider si et comment elles s’exposent. Et non, aucun féminisme ne détient le monopole des moyens de résistance et d’émancipation. Il n’existe pas de règles à suivre. L’iconographie de la femme libérée variera de pays en pays, de culture en culture, de maison en maison, de femme en femme. Le droit de disposer de notre corps signifie «  en disposer comme on l’entend », nu ou couvert. Pour des raisons que vous estimerez bonnes ou mauvaises, légitimes ou illégitimes, peu importe. Ce sont nos raisons. Elles nous appartiennent. Aucune sous-exposition, aucune surexposition ne peuvent disqualifier et transformer une femme en objet.

Dans une société évoluée, et même dans ce pays qui célèbre annuellement le Te Deum le jour de la fête nationale en présence des plus hautes autorités de l’État, le collectif n’a pas à dicter aux femmes de quelles manières elles peuvent disposer de leur propre corps. Son rôle n’est-il pas plutôt de s’assurer qu’elles puissent poser ces choix en toute liberté ? Qu’ils soient médicaux, esthétiques, religieux ou économiques. Et qu’ils heurtent ou non nos convictions personnelles.

L’espace public ne me semble pas à moi, athée, moins neutre parce que j’y croise des signes convictionnels. Et si je me faisais délivrer un document administratif par une femme qui porte le foulard ou un homme qui porte la kippa (ce qui est possible à la maison communale de Gand, qui a adopté une neutralité dite inclusive, ou chez Actiris, à la pointe sur ces questions) je n’y verrais pas une menace envers la neutralité du service public. Je ne leur demande pas l’absolution, juste un document. Par contre, je me suis sentie menacée quand, en 2018, la Commission Justice de la Chambre a entendu une trentaine d’experts sur la question de la dépénalisation de l’avortement, dont certains étaient, de notoriété publique, membres de l’Opus Dei. Des hommes audibles, auditionnés. Mais il est vrai qu’ils ne portaient pas d’ostentatoires cilices et fouets.

L’analyse de Julie Ringelheim, chercheuse qualifiée au FNRS et Professeure à l’UCL, pour la ligue des droits humains : http://www.liguedh.be/wp-content/uploads/2018/02/LDH_Note_Foulard_2017.pdf

Le rapport « Forgotten women: The impact of Islamophobia on Muslim women » de l’European Network Against racism : https://www.enar-eu.org/IMG/pdf/forgottenwomenpublication_lr_final_with_latest_corrections.pdf

Le rapport de l’ONG Open Society sur les interdits vestimentaires pour les femmes musulmanes en Europe : https://www.justiceinitiative.org/publications/restrictions-muslim-women-s-dress-28-eu-member-states

Le rapport de l’Agence des droits fondamentaux en Europe sur l’enregistrement des discriminations et crimes de haine : https://fra.europa.eu/sites/default/files/fra_uploads/fra-2018-hate-crime-recording_en.pdf

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