«Le hijab et les errements du néo-féminisme»

«Le hijab et les errements du néo-féminisme»

Cela fait vingt-cinq ans que je travaille sur l’évolution des normes religieuses islamiques en Europe et je ne cesse d’être surprise par les simplifications d’un débat sur le hijab (foulard ou voile islamique) qui ignore sa signification théologique et son histoire.

J’observe que la plupart de celles et ceux qui s’expriment publiquement à son sujet n’ont pas de connaissance des débats actuels sur les normes islamiques. Et le plus souvent le voile islamique n’est que l’instrument de leurs causes exogènes qui n’ont guère à voir avec lui.

Ainsi, le néoféminisme utilise-t-il le hijab pour imposer sa théorie dite intersectionnelle. Cette théorie, née aux États-Unis et importée en Europe depuis quelques années, conteste l’universalité du combat féministe et divise les femmes, et donc les féministes, selon leur classe et leur race. Pour ce néoféminisme, une femme « de couleur » subit un empilement de discriminations, elle ne peut pas être comprise par, ni défendue comme, une femme « blanche ». Dans sa version radicalisée, cette théorie aboutit au simplisme suivant : la femme « racisée » est victime, la femme « blanche » est coupable, elle doit se taire, cesser d’imposer son féminisme universaliste.

Dans les sociétés européennes, la couleur de peau ne fait pas varier les droits comme aux États-Unis, du moins historiquement. L’intersectionnalité européenne a donc dû trouver une autre victime. Elle l’a trouvé dans la femme musulmane voilée. Ainsi lorsque les féministes islamiques affirment qu’elles font le choix de l’obligation divine patriarcale et que cela provoque légitimement un scepticisme ou un agacement, les néo-féministes volent à leur secours voyant en elle des racisées.

Le hijab des « racisées » vient ainsi soutenir le » narratif » intersectionnel du néo-féminisme qui cherche à s’imposer dans l’espace politique, n’ayant pas grand-chose d’autre à se mettre sous la dent. Ce qui bien sûr fait le jeu du féminisme islamique qui cherche à imposer sa norme religieuse fondamentaliste.

La tribune de Florence Hainaut en est un exemple. Elle se présente comme journaliste athée et féministe et écrit en introduction de sa tribune sur sa page Facebook : « Vous savez quoi ? J’ai écrit une carte blanche où j’estime qu’on devrait s’en balek que les femmes portent le foulard, où je tente d’analyser ledit tissu sous l’angle féministe et où en plus je termine en faisant un parallèle avec l’IVG ».

L’auteur affirme ainsi que le foulard n’a aucune importance et que son analyse du morceau de tissu lui permet de faire un parallèle avec l’IVG, qui est un thème d’actualité en Belgique en ce moment.

La journaliste semble méconnaître les débats sur la norme islamique. Et si je prends le temps de développer son argumentation c’est parce qu’aussi problématique soit-elle, elle se répand comme une dangereuse trainée de poudre.

D’après les exégètes, et en résumé, le hijab est le principe de séparation chargé de soustraire de la vue une chose ou un être. Mais pour la journaliste le hijab n’est qu’un « signe » comme n’importe quel pendentif ou perruque, et comparable je la cite encore à un « t-shirt avec Bouddha dessus » (sic).

Évidemment selon que l’on retient la définition théologique ou celle de la journaliste, les conséquences ne sont pas les mêmes.

Interdire à quelqu’un d’arborer « un signe » est en effet une privation de liberté. Mais interdire un principe de séparation des sexes qui, selon ses promoteurs, seraient une « obligation divine » et donc punie de sanctions, n’est pas forcément une privation de liberté. Cela peut au contraire dans certains cas, et ils sont nombreux, une possibilité pour celles qui ne veulent pas le porter d’échapper à la pression de ceux qui se prennent pour les scribes de Dieu en personne, prêts à châtier les récalcitrantes par des remarques, des rappels ou des corrections.

Donc l’idée défendue par Mme Hainaut (et les néoféministes) selon laquelle on serait sortis « de la sphère de la liberté d’expression » pour entrer dans « celle de la discrimination » des non musulmans à l’égard des musulmans, n’est pas évidente et mérite beaucoup plus de circonspections. D’ailleurs Madame Hainaut reconnait elle-même qu’il est « difficile de se faire une idée précise de l’ampleur des discriminations qui touchent spécifiquement ces femmes qui portent le foulard ».

Les néoféministes qui se disent athées ne vont pas jusqu’à dire que le hijab libère la femme, mais bien souvent elles soutiennent l’argument libéral selon lequel pour « beaucoup » il est un « choix ». Et elles invoquent le plus souvent la science : dans « les études en sciences sociales qui se sont penchées sur les parcours des femmes qui portent le foulard en Europe (…) il apparaît que pour beaucoup, le port du foulard est un choix personnel ».

Or, je n’ai jamais lu pour ma part d’études sérieuses sur le hijab capables de distinguer ce qui relève du choix personnel « libre et consenti » (idée dérivée de la pensée libérale), de ce qui relève d’un choix sous contraintes. Car opérer une telle distinction serait nier purement et simplement les forces sociales qui conduisent l’individu à agir et donc choisir. Autrement dit, les sciences sociales se nieraient elles-mêmes. La philosophie devrait renoncer à la « servitude volontaire ». De même cette phrase improbable : « la polysémie du signe et les attitudes des femmes face à celui-ci étant quasi infinies » ne reflète aucune réalité.

Cette croyance très répandue malheureusement selon laquelle il y a autant de femmes que de façon de porter le hijab est une pure fiction, elle n’a jamais été démontrée.

Nos enquêtes sur la norme halal et sur l’endoctrinement des femmes à l’islam salafi ont montré que le port volontaire de ce vêtement – qui ne laisse découvert que le visage, cache les formes du corps, et que l’on doit revêtir en tous lieux et tout le temps sauf à domicile devant ses proches – est toujours le résultat d’un endoctrinement (l’apprentissage et l’adhésion à une doctrine), tout sauf une « liberté ».

Madame Hainaut souhaiterait que lors de la « rédaction d’un projet de loi ou un règlement qui tend à en limiter l’usage » on demande leur avis aux femmes qui portent le hijab. En somme pourquoi ne pas appliquer la loi religieuse puisque cela sied à une partie de la population ?

Rappelons, pour sa défense, que Madame Hainaut croit que le hijab aujourd’hui en Belgique est un « signe » de « chez nous », : « Le foulard, tel que porté aujourd’hui et chez nous, n’est en rien un symbole univoque intrinsèquement contraire à l’égalité des sexes. » Pourtant, partout où il s’étend dans le monde depuis les années 1980, le hijab est un instrument de séparation des sexes, base de la société islamique que les fondamentalistes appellent de leurs vœux. Ces derniers ne cessent de le dire et de le répéter depuis près d’un siècle.

Je déplore que les néoféministes utilisent le hijab, comme les islamistes s’en servent, pour leurs projets politiques respectifs. Mais ce qui me sidère c’est que les premières ont beaucoup plus à perdre que les seconds en se mettant à leur service.

A force d’aveuglement et d’instrumentalisation du hijab, elles participent à la banalisation de l’islamisme et à sa diffusion au mépris des populations musulmanes qui le subissent et paient un lourd tribut. Ces néoféministes pourraient se réveiller un jour avec la gueule de bois après avoir chanté sur les toits avec une désinvolture sidérante on « s’en balek » comme le dit élégamment Mme Hainaut.

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+
Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct

     

    Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

    Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

    7,5€/mois
    pendant 6 mois
    J'en profite
    Déjà abonné?Je me connecte
    Aussi en Cartes blanches
    • belgaimage-165881077-full-1

      Carte blanche «Commission Congo : un acte manqué»

    • RTS34JT4

      Carte blanche «L’eau, il faut republiciser l’État»

    • Image=d-20161209-GCN5C7_high[1]

      Carte blanche «Déconfinons nos musées!»