Carte blanche: «Des ministres au langage outrancier et liberticide sur fond de crise sanitaire»

Quand Maggie de Block, incapable d’apprécier exactement le danger, traitait le virologue Marc Wathelet de «
drama queen ».
Quand Maggie de Block, incapable d’apprécier exactement le danger, traitait le virologue Marc Wathelet de « drama queen ». - Photo News

Une commission spéciale se prépare à examiner les dysfonctionnements dans la gestion de la crise qui a touché notre pays, du moins au cours de la première vague. Nombre d’observateurs soulignent la place importante prise par des experts scientifiques et des professionnels de santé, très sollicités par les politiques et les médias, au point d’en faire parfois de véritables dieux. Osons espérer que cette commission évoquera aussi les difficultés qu’ont progressivement eues ces mondes à se côtoyer : attaques subtiles en conférence de presse, phrases assassines sur les réseaux sociaux, réponses détournées dans la presse, (menaces de) démission, etc. Des tensions palpables dans lesquelles ni l’élégance ni l’intelligence ne sont toujours palpables dans le chef de nos gouvernants. Cerise sur le gâteau d’un gouvernement minoritaire, ce sont principalement des ministres – parfois président – qui se sont illustrés dans ce triste exercice ! Morceaux choisis…

Le 28 février, Marc Wathelet tente d’alerter les Autorités quant au danger qui approche. Alors qu’elle a manifestement du mal à évaluer et à gérer les événements, Maggie De Block traite le virologue de « drama queen » dans un tweet assassin. Quelque temps plus tard, c’est à la Chambre qu’elle prie les médecins généralistes « d’arrêter de pleurnicher », ce qui lui vaudra une plainte à l’Ordre des médecins.

Le 22 mars, Philippe De Backer est appelé en renfort et se voit confier la tutelle de la task force en charge de la gestion des dispositifs médicaux et des médicaments. Critiqué par les biologistes cliniques pour sa gestion des tests de laboratoire et son manque de concertation avec les spécialistes, il accuse les laboratoires, lors de la commission santé du 7 juillet marquée par un climat de suspicion de conflits d’intérêts, de ne « pas être non-profit », suggérant même que certains préfèrent utiliser des tests bon marché peu performants que des tests de qualité plus coûteux. Une accusation gratuite qui choque toute la profession.

En avril, le gouvernement fédéral a l’étrange idée de confier à la Défense la commande de masques en tissu pour la population belge. S’en suit un rocambolesque feuilleton mêlant société boîte aux lettres, retards de livraison, changements de critères en cours de procédure, utilisation non autorisée de labels de qualité, le tout en contradiction avec les recommandations claires formulées par les experts de Sciensano et du Conseil supérieur de la santé. Parmi diverses péripéties, le changement miraculeux des indications de lavage de 60 à 30ºC sera interprété comme une injure à la science et un mépris flagrant de l’avis des scientifiques, évoquant a minima une incompétence des gestionnaires du dossier. Le ministre Philippe Goffin s’explique alors avec des arguments pour le moins légers, évoquant « de l’intox et des mensonges distillés dans la presse » !

Le 16 mai, le personnel soignant du CHU Saint-Pierre tourne le dos à la Première ministre lors d’une visite non-officielle. Marie-Christine Marghem, pourtant nullement impliquée dans la crise, perd son sang-froid, qualifie la manifestation de « ridicule et politisée » et compare les soignants à « des enfants qui n’ont pas ce qu’ils veulent », suscitant la colère des blouses blanches et même un recadrage public par son président.

« Ambiance malsaine »

Le 24 juillet, après la conférence de presse de la Première Sophie Wilmès faisant suite à la réunion du Conseil national de sécurité (CNS), des critiques se font entendre. D’aucuns regrettent l’arrivée tardive de certaines décisions telles que l’obligation du masque (réclamée depuis mars par le Collège de médecine générale) et la mollesse d’autres mesures, en particulier le maintien de la bulle de contact à 15 personnes alors que la majorité des experts réclame sa réduction à 10. Interrogé sur le plateau de VTM, le président Jan Jambon déclare qu’Erika Vlieghe, présidente du Gees, partage son souhait d’un maintien à 15. Furieuse, l’infectiologue dénonce une « ambiance malsaine » au sein du CNS, ainsi que des tentatives de manipulation et de déformation de ses propos. Elle menace de démissionner mais se contente finalement de ne plus participer aux futures réunions du CNS.

Ce n’est pas neuf, les hommes et femmes politiques apprécient peu les scientifiques dont la liberté d’esprit s’oppose aux lignes de pensée dogmatiques des partis. En situation de crise, leur communication tend à se radicaliser et les élémentaires formules de respect et de politesse laissent place aux punchlines . A l’instar de Trump ou de Bolsonaro, les politiciens belges recourent de plus en plus aux réseaux sociaux dont le format favorise les raccourcis et les déclarations à l’emporte-pièce. L’espace que leur concèdent par ailleurs certains médias avides de controverses constitue une autre opportunité de toucher un électorat potentiel avec des déclarations parfois non fondées.

Si ces pratiques font désormais partie du jeu quotidien des élus, nous regrettons vivement que nos ministres, élites politiques supposées d’un pays soumis à des tensions de gouvernance sans cesse grandissantes, adoptent ce genre d’attitude à l’égard des scientifiques mais aussi des professionnels de santé. Parmi les enseignements que l’analyse de cette crise apportera, l’évolution de la culture politique et de l’attitude de ses représentants à l’égard de la société civile, pourrait constituer un chapitre essentiel.

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+
Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct

     

    Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

    Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

    7,5€/mois
    pendant 6 mois
    J'en profite
    Déjà abonné?Je me connecte
    Aussi en Cartes blanches
    • belgaimage-165881077-full-1

      Carte blanche «Commission Congo : un acte manqué»

    • RTS34JT4

      Carte blanche «L’eau, il faut republiciser l’État»

    • Image=d-20161209-GCN5C7_high[1]

      Carte blanche «Déconfinons nos musées!»