Carte blanche: «Ce que masquent les évidences: la famille, les frontières et les foins»

Carte blanche: «Ce que masquent les évidences: la famille, les frontières et les foins»
reuters

En temps de crise, il n’est pas rare d’invoquer des vérités supposées éternelles. Ces « certitudes » sont rarement interrogées et s’imposent avec l’évidence de ce qui aurait toujours fonctionné. Si, en mars dernier, l’urgence du confinement aidait à comprendre le retour en force de ces réflexes éculés, leur omniprésence aujourd’hui suscite l’étonnement. Trois d’entre elles sont discutées ici : la famille, les frontières et les foins.

La semaine dernière, le CNS (Conseil national de sécurité) a décidé de réduire les contacts sociaux de 15 à 5 personnes. Si beaucoup ont mis en doute la proportionnalité et l’efficacité de la mesure, peu ont souligné le conditionnement de ce droit, précédemment individuel, à l’accord d’un collectif : son foyer. En outre, si la bulle est définie en droit par les personnes avec lesquelles on partage un toit, cette notion est souvent réduite à la famille nucléaire dans le débat public, soit deux parents et leurs enfants.

Cette mesure se heurte aux rapports de pouvoir au sein du foyer : comment décider des personnes qui compléteront la bulle familiale ? En outre, à la lumière des statistiques, les représentations qui inspirent cet outil sont très éloignées de la réalité. En effet, selon l’IWEPS*, les ménages wallons se composent en moyenne de 2,3 personnes et les couples avec enfants ne correspondent plus qu’à 27,3 % de ceux-ci. De même, les familles recomposées génèrent nécessairement des circulations entre bulles, sauf à intégrer le parent de ses enfants (et sa famille éventuelle) dans ses contacts sociaux rapprochés. Enfin, de nombreuses situations – telle la colocation – demeurent impensées alors qu’elles peuvent être en augmentation. Le CNS préfère croire que les couples vivent nécessairement sous le même toit et que tout individu entretient des liens intimes avec les personnes avec lesquelles il cohabite.

Ce familialisme interpelle dans un pays qui aime claironner son progressisme sociétal. Il rejoue le drame familial du confinement, qui s’est traduit par une augmentation des violences domestiques et l’alourdissement des tâches domestiques de nombreuses femmes. Il pose enfin question alors qu’un nombre important de nouvelles contaminations se produiraient lors de réjouissances familiales. Pourquoi donner une telle place à la famille et comment penser des politiques adaptées quand des représentations sociales éculées prennent la place d’une lecture précise de la réalité ?

Deuxièmement, la notion de frontière, indissociablement liée au retour des vacancier·es, occupe une part de nos expert·es et politiques. Comme au temps des invasions « barbares », il semble que le danger vienne nécessairement de l’extérieur. Cette « certitude » fait sourire quand on sait qu’une frontière n’est jamais hermétique et protège finalement assez peu, un constat maintes fois confirmé dans l’histoire de Belgique. Certes, la mobilité contribue à la propagation du virus, mais pourquoi distinguer mobilité nationale et internationale, qui plus est dans un pays qui se traverse en quelques heures ? Pourquoi serait-il plus dangereux pour un·e Bruxellois·e de se rendre en Valais (7 cas pour 100.000 hab. durant la dernière semaine) qu’à Anvers (près de 200 cas pour 100.000 hab.) ?

Cette conception suppose également que tout voyageur serait un vacancier. Or, les gens voyagent pour de multiples raisons, qui excèdent la liste des voyages essentiels. On note enfin un amalgame inquiétant entre résidence et nationalité : les autorités belges s’adressent avant tout aux Belges alors que notre pays accueille plusieurs institutions internationales et de nombreux ressortissant·es étranger·es.

Loin de toute coordination européenne, notre pays préfère donc colorier unilatéralement l’Europe… Ce jeu ironique en regard de nos performances sanitaires s’oppose frontalement au principe de libre circulation, qui figure pourtant au cœur d’un projet européen dont la Belgique a largement bénéficié. Plutôt que d’insister sur une meilleure coordination internationale, notre pays s’enferme sur lui-même, avec les erreurs et les cafouillages que l’on connaît. Cet amour des frontières participe sans aucun doute au regain de nationalisme qui traverse l’Europe depuis quelques années. Pourtant, la solution à un problème global ne surgira pas, sauf surprise, de nos frontières.

Troisièmement, le confinement a encouragé un discours néorural appelant au retour à la nature et à la campagne. Avec la recrudescence de l’épidémie dans plusieurs grandes villes, ce discours a repris vigueur. Le grand air et la nature nous protégeraient et passer du temps au jardin serait synonyme de protection sanitaire… Même si nos autorités prennent la précaution d’ajouter que tout le monde ne dispose pas de ce privilège, le répéter ne fait que renforcer l’exceptionnalité de qui n’en disposerait pas… Si ces appels ne sont pas sans fondement, ils ressuscitent des représentations anciennes qui construisent les villes comme des lieux d’impureté, de danger et de perversion. La ville serait dangereuse par nature et non en vertu de caractéristiques géographiques et sociales spécifiques. Dans le meilleur des cas, ce danger découlerait des populations qui y habitent et des activités qui s’y dérouleraient, sans que celles-ci ne fassent l’objet d’une analyse approfondie, par exemple, de la densité de l’habitat, la paupérisation des centres-villes ou la répartition de l’immigration. Or, une compréhension plus fine des conditions et des mécanismes par lesquels le virus se diffuse est essentielle et de nouveaux appels à la nature et la ruralité ne feront que renforcer des inégalités de classe alors que, pour des pans importants de la population, la campagne est tout sauf un espace de libération.

Pour conclure, il est fondamental de se demander d’où, de qui et à qui parlent certains de nos expert·es et nos politiques et d’interroger les représentations qui, probablement de manière subreptice, informent les politiques adoptées. Ces « certitudes » reposent sans aucun doute sur l’expérience de celles et ceux qui les adoptent et leur évidence les empêche de s’interroger sur le bien-fondé d’une extrapolation à l’ensemble de la population. Parce qu’elles s’éloignent de la réalité, ces « certitudes » offrent toutefois une base fragile aux politiques sanitaires adoptées et peuvent faire obstacle à l’adhésion d’une partie importante de la population.

La semaine dernière, plusieurs professeur·es en médecine et en santé publique ont exprimé leurs doutes dans la presse, appelant la Belgique à se doter d’une politique de testing ambitieuse. Alors que d’autres pays arrivent à reconstruire les mécanismes de contamination et de propagation du virus, notre pays préfère de vagues corrélations statistiques et se nourrit de présupposés idéologiques. Le bon sens, si souvent invoqué, n’est la plupart du temps que la validation de ses propres préjugés.

* https ://www.iweps.be/indicateur-statistique/nombre-et-taille-des-menages/

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