«Madame la Première Ministre, souvenez-vous en, les poèmes ont jadis renversé des empires»

«Madame la Première Ministre, souvenez-vous en, les poèmes ont jadis renversé des empires»
J.-P. D.V.

Madame la Première Ministre,

Vous tous là-haut,

Vous toutes si loin,

Voilà. C’est l’heure. Fallait que je m’y mette. Y’a quelque temps que ça me brûle les doigts. Quelque part, à l’intérieur, ça cogne, ça s’incendie, ça se déchire. Fallait que je l’écrive. Que je vous l’écrive.

Fallait que ça se dise.

Fallait, je crois, dire quelque chose de nous.

J’ai été nommé par personne. Je suis le porte-parole de rien. Je vous écris de mon train. Un peu comme ça. La rage au cœur. C’est tout. Je suis nommé, désigné par ma rage. Poussé dans le dos par des mots-feu que je réprime pas.

Et mes mots-feu, peux pas, je crois, les structurer.

Ce serait trop simple et puis trop beau.

Quoi que je peux dire ? Quoi qui vraiment changerait le cours des choses ?

Une carte blanche dans un journal ? Même national, ça marche pas. Jamais écrit, pourtant, dans un journal. On est beaucoup à se dire : « Merde, je passe à la télé, je défends la cause. »

Ou bien « je vais écrire un truc, putain, ça va les réveiller. »

Et ça se succède. On fait ce qu’on peut. Un peu partout.

On allume des feux d’alarme, on pousse des cris de détresse. Eh merde, on appelle à l’aide. On en est là. On vous supplie. Parce que c’est vous, vous qui tenez les cordons de la bourse.

De vous, que de vous, qu’on peut espérer, peut-être, vivre notre vie dignement.

En travaillant tant et tant d’heures – faut-il l’écrire ?

En s’épuisant à la tâche, en cherchant

A faire le monde un peu plus beau, un peu moins laid

Un monde où l’on dirait

« Eh, le monde d’après, vas-y on le rêve, au moins on le rêve, on continue la recherche, on se dit, ici, maintenant, dans l’arène qu’est le théâtre, dans la fosse qu’est la salle, que le monde d’après, c’est tout de suite. Tout de suite, ici, toi, moi, nous. Et les mots des poètes, les mots des poétesses, les textes du théâtre, les corps qui dansent, les musiques qui se jouent, les artistes sur le pont… tout le barda se met en branle et ici, maintenant, dans l’arène du théâtre, dans la fosse de la salle, l’espace d’un spectacle, d’un concert… le monde d’après, on l’écrit. On l’écrit notre manifeste du feu présent qu’on allume d’un même geste. Ici tout de suite, maintenant. »

On était prêts. On était là.

On s’en foutait vraiment. On aurait tout fait pour respecter les mesures, pour être sages, un peu. Montrer l’exemple.

Mais là ça gronde, là ça va plus.

Je n’irai pas cueillir des fraises

Je suis personne. J’écris des vers dans des bouquins. Des pièces aussi, pour le théâtre. Je chante. J’ai pas de statut. Je sors de l’école. J’anime des ateliers pour les gosses. Pour les ados. Mais même ça, c’est plus possible. Me dis putain, la rentrée, ça pue. Me dis : « T’as de la chance, t’as ton diplôme de prof. Puis t’as postulé pour être conseiller morale laïque dans les prisons. Ç’a du sens. C’est pas rien, ça. » Et puis en fait, non. J’écrirai pas qu’on se débrouille, qu’on trouve des astuces, qu’on se redirige. Parce qu’on n’a pas tous d’autres diplômes. Pas tous des perspectives. Et puis pour quoi des perspectives ?

Quelqu’un m’a conseillé, en mai dernier, d’aller cueillir des fraises. Mais va te faire foutre avec tes fraises !

Je vous le dis, Madame la Première, vous tous là-haut, vous toutes si loin, je vous écris que les cartes blanches, on finira par les écrire comme des menaces. Et je veux commencer ici à vous écrire qu’on restera pas assis/couchés à espérer sagement les bourses et les subsides. Moi je vous les laisse, vos thunes, vos sous. Je vous les laisse. Je prends les vers comme un couteau et vous promets des représailles. Ne craignez rien… sinon la force des métaphores.

Nous ferons date, nous ferons fort

On va se lever. Et pas que nous. Pas que les reclus, les marginaux, les sans statut, les comédiens, les comédiennes, les techniciens, les techniciennes… je vous promets légion pour changer de paradigme.

Parce qu’on n’a rien oublié. Rien. Rien oublié des promesses qu’on s’est faites, en plein cœur de la nuit. Promesses, tu sais, de tout renverser, de reprendre à revers vos mondes où les avions décollent, où les magasins rouvrent, où le gouvernement peut laisser crever la culture sans même se fendre d’un petit mot, d’un petit geste, d’une inflexion de voix pour signifier l’affliction ou la peine, même feintes, rien, vous ne jouez même pas le jeu des hypocrites. Silence. Que du silence. Ou du mépris, les jours de chance.

On en est là.

Alors on dit, alors on gueule : ça y est, guerre ouverte.

On prend les armes. On prend nos mots comme des orages. On vous annonce la tempête et les cris, les cris barbares de nos cœurs renversés. On vous promet le soulèvement massif. On vous promet les représailles.

Je vous le dis comme ça. Gare de Namur.

Nous vous laissons les mascarades et les petits arrangements mesquins où vous jouez vos cartes comme de vieux margoulins.

A nous la rage et les poèmes, la force première et brutale, à nous la promesse de grands bouleversements.

Nous sommes si peu dans l’ombre à aiguiser nos armes. Mais les poèmes, Madame, souvenez-vous-en, ont jadis renversé des empires. Non ? Disons alors que nous ferons date, que nous ferons fort.

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