Europe et migrants: «On ne laisse pas un être humain se noyer. Point final!»

Europe et migrants: «On ne laisse pas un être humain se noyer. Point final!»
Belga.

Un événement hautement symbolique est venu souligner ces derniers jours le cynisme de l’Union européenne et de son arsenal défensif de forteresse prétendument assiégée. Le street-artiste Banksy a racheté et affrété dans le plus grand secret un ancien navire des douanes françaises pour le transformer en navire de sauvetage en mer.

Avec un certain humour, Banksy a déclaré, une fois son navire à pied d’œuvre en Méditerranée, au large de la Libye, qu’il s’était offert un yacht, comme beaucoup de stars, pour effectuer quelques croisières en Méditerranée. Mais pas pour se prélasser. Pour tenter de compenser l’inertie des autorités européennes face aux appels de détresse de non-Européens. Il terminait son message par ces mots : « All Black Lives Matter ».

Avec le talent qu’on lui connaît, Banksy a décoré le bateau de la silhouette d’une sauveteuse lançant à la mer une bouée en forme de cœur. Ce cœur qui fait tant défaut à notre Europe…

Louise Michel, ne pas confondre…

Ce petit vaisseau de 31 mètres a été baptisé « Louise Michel », du nom de la figure emblématique de la Commune de Paris et de la cause féministe, entre autres. Il a été placé sous le commandement d’une autre capitaine courageuse allemande, Pia Klemp, qui a déjà secouru des milliers de migrants et qui conçoit sa mission non seulement comme humanitaire, mais aussi comme antiraciste et antifasciste. Et qui ne craint pas, comme Carola Rackete avant elle, les poursuites déplacées de la justice italienne.

Ce n’est qu’après le premier sauvetage de 89 migrants, ce jeudi 27 août, que l’existence du « Louise Michel » a été dévoilée. Hélas, dès le lendemain, le bateau était averti de la présence dans ses parages d’un dinghy surchargé à la dérive : 135 personnes qui écopaient à mains nues pour ne pas couler et dont quatre étaient déjà morts. Il l’a secouru, mais s’est du même coup mis en panne, ses petites capacités étant directement dépassées. Ses appels de détresse vers l’Italie et Malte sont restés sans réponse durant des heures, jusqu’à ce que les garde-côtes italiens viennent prendre en charge un quart des migrants les plus fragiles, femmes et enfants.

L’aide de l’Eglise protestante allemande

Pendant ce temps, l’Ocean Viking, de l’association SOS Méditerranée, et le Sea Watch 3 sont toujours retenus par les autorités italiennes pour des raisons procédurières de mauvaise foi, notamment le fait d’avoir embarqué plus de personnes que la charge autorisée des bateaux ne le permettait. Ainsi, en haute mer, il faudrait choisir qui on sauve et qui on doit laisser se noyer.

Depuis le 23 août, le Sea Watch 4 est également entré en action et a secouru 200 personnes dans ses premières 48 heures au large de la Libye, avant de venir prendre en charge tous les migrants restant à bord du Louise Michel, samedi soir, et de partir à la recherche d’un port d’accueil. Plus grand que son prédécesseur, le Sea Watch 4 a été acheté et financé par les Eglises protestantes allemandes qui ont collecté plus d’un million d’euros. Lors du baptême du navire à Kiel, le président de l’Eglise évangélique d’Allemagne avait déclaré : « On ne laisse pas un être humain se noyer. Point final. »

On sait avec certitude que 500 migrants se sont bel et bien noyés cette année en Méditerranée mais que le nombre réel est sans doute beaucoup plus élevé. On sait aussi qu’avec la complicité de Frontex, notre peu glorieuse armada de protection des frontières, les garde-côtes libyens en ont déjà repris 7.600 cette année pour les placer dans des camps de détention sordides, ou les réexpulser vers l’intérieur du continent africain ou parfois les vendre comme esclaves, entre autres sévices.

Depuis plus d’un mois, aucun navire humanitaire n’était donc en mer et c’était de notoriété publique. Pourtant, de l’aveu même de Frontex, les tentatives de passage allaient en augmentant. Ce qui réduit à néant la théorie de l’appel d’air que provoqueraient les organisations humanitaires.

Europe, où est ta solidarité ?

Au commencement étaient pourtant la Communauté européenne, ses six pays fondateurs et le traité de Rome. Et au commencement de ce traité était son préambule, où les signataires entendaient « confirmer la solidarité qui lie l’Europe et les pays d’outre-mer », et affirmaient leur intention de développer ces pays conformément aux principes de la charte des Nations unies.

Pour la plupart des signataires, et singulièrement la Belgique, les pays d’outre-mer en question étaient essentiellement les pays africains dont les territoires, hormis le Liberia, furent des colonies européennes.

Où est passée cette solidarité ? L’aide au développement, qui n’a jamais été très généreuse et qui a toujours plus profité aux donateurs qu’aux destinataires, s’est réduite comme peau de chagrin. L’exploitation coloniale d’autrefois, que l’on reproche à Léopold II, est aujourd’hui moins barbare mais plus insidieuse sous le joug des multinationales que l’Union encourage pour assurer notre approvisionnement en matières premières, ou dans les pièges d’accords commerciaux toujours profitables au plus fort.

Une politique absurde…

Certes, il y a des mouvements migratoires, en Afrique et ailleurs, mais on oublie de préciser qu’ils ne nous concernent que très marginalement et qu’ils se font essentiellement au sein des pays africains eux-mêmes ou entre eux. Il n’empêche que même ce surplus marginal nous est devenu insupportable. Ou du moins est devenu insupportable aux populistes de tous nos pays qui feignent d’ignorer que l’Europe a un besoin vital de l’immigration. L’Europe frileuse préfère pactiser avec le dictateur Erdogan pour qu’il garde 20.000 réfugiés sur son sol, soit une minuscule fraction de pourcent de notre population.

Nombre d’études ont démontré que l’immigration est nécessaire en termes de natalité (nous sommes largement en dessous des 2,1 naissances par femme nécessaires à notre simple maintien) et qu’elle est carrément indispensable en termes économiques car elle accroît le produit intérieur brut de l’Europe, et, par entraînement, réduit le chômage, équilibre les comptes publics et assure la pérennité de nos systèmes sociaux, malgré les menues dépenses qu’elle occasionne à l’arrivée des migrants (quoique l’Europe vient de démontrer qu’elle sait trouver beaucoup d’argent quand elle le souhaite vraiment).

… et humainement scandaleuse

Voilà une vérité simplement utilitariste que nos autorités n’osent même plus exposer aux citoyens européens : l’immigration n’est pas un fardeau mais un bienfait. Michel Barnier, éminent commissaire européen, oserait-il répéter aujourd’hui ce qu’il proclamait il y a une dizaine d’années à l’Université Humboldt de Berlin ? « En fermant nos frontières, en nous recroquevillant, nous sacrifierions l’avenir au présent, disait-il en paraphrasant Mendès-France. Nous avons besoin d’immigration pour garantir la pérennité de notre système de solidarité et le dynamisme de notre économie. Il est dans notre intérêt, pour garantir notre sécurité, de tendre la main aux pays les moins développés. »

Or, que fait l’Europe aujourd’hui pour garantir notre sécurité ? Elle laisse des pays comme la Hongrie, la Bulgarie ou la Slovénie dresser des murs de barbelés qui n’ont rien à envier aux fantasmes de Donald Trump. Elle équipe Frontex comme une armée de chiens de garde, dont le budget a été multiplié par 45 en 12 ans et le sera plus encore à l’avenir, avec armes, navires, avions, drones, etc. Elle laisse Frontex repousser les migrants à la dérive vers les eaux turques ou libyennes, où leur sort sera tout sauf enviable. Elle laisse l’Italie, Malte ou la Grèce violer les droits de l’homme et les droits maritimes. Elle laisse croupir des milliers de migrants dans des camps infects en Grèce. Elle organise des barrages dans le Sahara comme premier rempart avec la complicité de l’Organisation internationale des migrations. Elle délègue le sale boulot. Et, au lieu de tendre la main, comme disait Barnier, elle laisse les migrants se noyer plutôt que de les voir fouler son sol.

Du bon côté de l’Histoire ?

Au-delà du discours utilitariste de Barnier, il y a aussi et surtout les valeurs sur lesquelles se fonde l’Union européenne. On serait curieux de connaître la teneur des conversations de la famille Michel, père et fils, sur le sujet. Charles et Louis (rien à voir avec le nom du bateau cité plus haut, c’est « Louise »…). Louis Michel, donc, fin 1999, alors ministre des Affaires étrangères, n’avait pas de mots assez durs pour condamner l’accession au pouvoir du fascisant Jörg Haider en Autriche, aux côtés des conservateurs. Il appelait alors l’Europe des Quinze à prendre des sanctions. Son indignation était viscérale et quasi psychotique pour moi qui l’avais interviewé sur la question à l’époque.

En décembre 2018, son fils Charles s’est certes rangé « du bon côté de l’Histoire », comme il l’a lui-même proclamé, en allant signer le Pacte de Marrakech, un pacte de toute façon non-contraignant. Est-il toujours du même « bon côté de l’Histoire », à la présidence du Conseil européen, où les gouvernements hongrois et polonais, entre autres, le narguent, en menant des politiques dont Haider lui-même n’aurait pas osé rêver ? Il faut dire qu’il avait déjà beaucoup accepté de Théo Francken pendant quatre années d’humiliation au 16, rue de la Loi…

Les citoyens qui croient encore en l’Europe sont en droit d’attendre que ses dirigeants se comportent autrement qu’en simples paillassons d’apprentis dictateurs ou de populistes irresponsables. Car l’Europe-forteresse, l’Europe anti-humanitaire, l’Europe déshumanisée ne fait pas seulement le jeu de ces populistes, sans avoir rien à y gagner puisqu’ils ne veulent ni de l’immigration, ni, au fond, de l’Union européenne elle-même. Elle fait aussi la déception profonde de tous ceux qui veulent encore croire en ses valeurs de solidarité. D’un côté, elle ne gagne rien. De l’autre, elle perd peu à peu le soutien qu’il lui reste. C’est-à-dire sa légitimité.

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