«Le Pacte d’excellence à la lumière de l’instruction post-confinement»

«Le Pacte d’excellence à la lumière de l’instruction post-confinement»
Pierre-Yves Thienpont.

Plusieurs enquêtes universitaires donnent un premier état des lieux en cette rentrée 2020-2021. Elles nous apprennent que la fracture numérique ne touche pas seulement les élèves puisque 10% des enseignants ont rencontré des difficultés pour mettre en œuvre l’enseignement à distance. La moitié du corps enseignant estime que c’était une solution d’urgence mais qu’elle ne devra pas remplacer la pédagogie traditionnelle alors que huit enseignants sur dix ont consacré plus de temps à la préparation des cours à distance qu’à celle des cours traditionnels. Les premiers bilans de connaissances mettront sans doute en évidence plusieurs problèmes quant à l’acquisition des savoirs. Toutefois, c’est nouveau, 43 % ont vu l’enseignement à distance « comme une expérience riche et considèrent qu’il faut en préserver les innovations ». Malgré la diversité des moyens de communication alliant l’oral, l’écrit et les images, on note que la communication avec les élèves s’est établie à 30 % via les réseaux sociaux. Ce pourcentage élevé est révélateur de la nécessité d’introduire ceux-ci dans l’instruction du post-confinement.

Un soutien nécessaire à la parentalité

Le plus interpellant dans ces enquêtes est que « pour plus de 80 % des enseignants, la période de confinement a amplifié les inégalités scolaires ». Le retard cognitif des moins favorisés s’est installé et le manque de contacts sociaux a entraîné des déficits psycho-sociaux et de graves retards, notamment pour les petits qui se lançaient dans l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Le confinement prolongé a montré que, dans beaucoup de familles défavorisées, les enfants ont décroché, l’instruction a été interrompue et, pour certains, toute communication a été perdue. L’enseignement à distance, malgré ses limites, a révélé, comme jamais auparavant, le poids des composantes familiales (équipement, niveau de revenu, logement, santé, …) dans la réussite et l’accrochage scolaires des enfants et dans le regard que ces familles portent sur l’école. La réussite scolaire voudrait que l’école se trouve en permanence en communication avec les parents pour les informer, les aider et les soutenir. Cette demande est répétée avec insistance depuis plusieurs années par les Associations de parents et la Ligue des Familles. La Covid-19 a rappelé que le soutien à la parentalité est une nécessité absolue. Il est explicitement précisé dans les missions des CPMS depuis 2006, il devra être renforcé voire être revu au moment des bilans, pour une intervention plus complète et plus proche des familles les moins favorisées.

Un Pacte peu orienté vers le lien écoles-familles

Un autre élément intéressant mis en évidence est que la transmission des savoirs post-confinement va évoluer, un tiers des enseignants déclare qu’il donnera ses leçons avec des méthodes numériques dans le futur. C’est heureux. Dans ce contexte nouveau, les objectifs du Pacte d’excellence (remédier aux difficultés scolaires et réduire les inégalités sociales), gardent évidemment toute leur importance mais ses fondements et sa structure sont ébranlés. En dehors des économies budgétaires qu’il prévoit, le Pacte d’excellence est avant tout une vision managériale de la refondation du système éducatif francophone. Les instruments choisis pour atteindre les objectifs s’articulent sur des plans de pilotage qui doivent permettre d’améliorer des indicateurs généraux tels que : taux de réussite, taux d’absentéisme… Lorsque les indicateurs du tableau de bord atteindront les valeurs de référence, alors l’école sera réputée « excellente ». Un plan de pilotage fait un diagnostic des forces et faiblesses de l’établissement (de l’instruction?) en regard des objectifs à atteindre.

L’école élabore des plans d’actions pour une série de thématiques telles que la réussite, l’accrochage, la mise en œuvre du tronc commun,… Une fois rédigé et approuvé, ce plan devient un contrat d’objectifs. Celui-ci est vécu par beaucoup d’enseignants comme une contrainte car le décret « Cadre de pilotage » prévoit que les avis négatifs successifs rendus sur les objectifs et sur leur travail entraînent un suivi rapproché et, éventuellement, des sanctions. En résumé, le Pacte à l’ambition de remédier aux difficultés et aux inégalités scolaires par une gestion macro administrative de l’enseignement et très peu par une gestion individuelle et familiale des difficultés scolaires. Le Pacte a surtout consisté jusqu’à présent, à l’exception heureuse du renforcement de l’encadrement dans l’enseignement préscolaire, à consolider la superstructure administrative (engagement de Délégués au contrat, de Directeurs de Zone, de Conseillers, de nouvelles directions dans le réseau WBE, …)

Une organisation stigmatisante

Dans la réalisation des objectifs, ce sont bien les enseignants, par une nouvelle forme de coopération triangulaire avec les élèves et les parents qu’ils ont commencé à construire durant le confinement, qui doivent réduire les fractures et les inégalités scolaires.

Le Pacte d’excellence prévoit l’engagement d’un millier d’enseignants (souvent introuvables) sur plusieurs années pour remédier aux difficultés. Malheureusement, les classes de soutien scolaire sont souvent séparées des classes d’enseignement, c’est une organisation stigmatisante car l’aide devrait être individuelle. Maria Montesori prônait le rythme individuel de l’enfant. La didactique numérique, outil que n’aurait sans doute pas renié la célèbre pédagogue, fait actuellement des pas de géant. Les nouveaux dispositifs devraient permettre à chaque enfant en difficulté de s’améliorer en dehors de groupes-classes de rattrapage. Dans le modèle actuel, si l’élève est inscrit dans une école à indice socio-économique faible et s’il est en difficulté d’apprentissage, alors il subira une double stigmatisation, dans son école « différenciée ou indicée » puis dans une classe de remédiation.

Cette situation crée un désintérêt pour l’instruction et lance souvent une spirale négative qui conduit à l’absentéisme et au décrochage. Quand il arrivera en bout de tronc commun en situation d’échec, l’élève aura non seulement été stigmatisé mais, dans la perspective d’une réforme du qualifiant aux contours fort imprécis, il risquera tout simplement d’être mal orienté ou, pire, d’être abandonné et basculer dans l’apprentissage. Les ressources utilisées actuellement et prévues par le Pacte conduisent à l’inverse des objectifs recherchés.

Renforcer les outils modernes de communication

L’évolution des indicateurs de l’Enseignement sur la période 2008-2018, notamment socio-économiques et de réussite, montre clairement que, sur une longue période, le financement est inefficient car le traitement différencié des difficultés n’a apporté aucune amélioration significative du système éducatif. Les ressources doivent être réorientées vers le soutien à la parentalité, la communication et la remédiation individualisée par la didactique numérique qui vient de prendre un envol irréversible avec la pandémie.

L’accompagnement personnalisé devrait avoir lieu à l’aide des plateformes de contact, des outils modernes de communication et, surtout, des choix pédagogiques et didactiques de chaque enseignant.

A l’heure de la rentrée, le confinement a montré qu’il est indispensable de réfléchir à un autre modèle et que les enseignants ont besoin d’exprimer leur créativité et pas du contrat administratif imaginé par les auteurs du Pacte. C’est par la communication et en travaillant sur la complémentarité et le soutien aux familles ainsi que par l’individualisation du rattrapage par une didactique nouvelle qu’on réduira les inégalités et qu’on améliorera le système éducatif francophone. L’instruction obligatoire a besoin d’un modèle coopératif et numérique, non du modèle hiérarchique et administratif qui a été élaboré par McKinsey, pensant que « les choses resteront égales par ailleurs »

Le Pacte d’excellence c’était il y a un an. N’était-ce pas il y a un siècle ?

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