«L’enseignement à distance ne doit pas être érigé en norme pour l’enseignement supérieur»

«L’enseignement à distance ne doit pas être érigé en norme pour l’enseignement supérieur»
Belga.

J’ai entendu dire que l’enseignement à distance, ce n’était pas un problème, grâce aux moyens technologiques actuels (plates-formes, webinaires, QCM en ligne, vidéo-conférences…). J’ai entendu dire que ce qu’un enseignant fait et dit face à ses élèves/ses étudiants, il peut le faire et le dire à distance assez aisément.

Je vous invite à vous replonger un instant dans votre propre scolarité et à repenser à vos instituteurs et professeurs. De qui vous souvenez-vous et quels sont les souvenirs qui sont associés à ces enseignants ? Prenez deux minutes pour y réfléchir avant de lire la suite. Maintenant, êtes-vous toujours d’accord avec le fait que l’enseignement peut facilement s’effectuer à distance ? Si votre réponse est « oui », alors je vous plains sincèrement. Sans doute n’avez-vous pas croisé beaucoup de chouettes enseignants. Parce que moi, quand je repense à mes instituteurs, profs, profs d’unif, mes souvenirs évoquent ceci :

– Celle qui m’a fait me sentir bien à l’école, car j’y étais accueillie d’un sourire et d’une parole aimable, qui m’ont fait penser que j’étais importante à ses yeux.

– Celui qui m’a aidée à m’intégrer en classe, en favorisant les contacts entre moi et d’autres filles.

– Celles et ceux qui m’ont donné envie d’aller à l’école parce que je savais qu’on allait apprendre et travailler bien sûr, mais qu’on allait aussi rigoler et chanter, par moments.

– Celles et ceux qui m’ont insufflé l’énergie de me lever le matin pour aller en auditoire, car ils rendaient leur cours passionnant : exemples, anecdotes, réactions aux questions des étudiants, pirouettes pour retomber sur leurs pattes quand la discussion partait en tous sens, et j’en passe.

– Celui qui a fait naître en moi le désir d’être, un jour, prof aussi ; et d’en faire, comme lui, un métier d’humanité et de bienveillance

– Je pense aussi à toutes ces fois où le professeur a pu « sentir » le décrochage de l’auditoire, et a pu rebondir en changeant de méthode, en proposant une pause, en nous posant des questions… ou en se fâchant carrément

J’ai bien entendu appris énormément de choses à l’école. J’en ai retenu une partie, j’ai aussi beaucoup oublié. Certains de ces apprentissages « livresques » me sont utiles aujourd’hui, d’autres pas. Ce qui me sert au quotidien, par contre, c’est tout ce que j’ai appris « à côté » du tableau noir. M’intégrer dans un groupe, obéir, me conformer, ou me rebeller parfois. Me faire des amis, me disputer avec eux, trouver des solutions à nos conflits. M’expliquer, dire ce que je pense (ou pas). Choisir ma voie, en m’inspirant des modèles autour de moi, en prenant exemple… ou contre-exemple.

Un apprentissage humain et social

L’apprentissage « livresque » n’a pour moi été possible que parce qu’il s’est accompagné d’un apprentissage parallèle, humain et social. S’il n’y avait eu que les livres et les théories, j’aurais vite abandonné. Alors, oui, si l’on conçoit que le métier d’enseignant se réduit à transmettre aux élèves / aux étudiants le contenu d’une matière, dans ce cas, la classe « en vrai » n’a plus beaucoup de sens et pourrait être remplacée (en tout ou en partie) par une classe « à distance ».

J’ai aussi croisé des profs qui étaient très compétents dans leur matière, mais très mauvais pour donner cours. D’eux, je n’ai pas retenu grand-chose et, en effet, cet enseignement aurait pu se dérouler à distance que cela n’aurait pas changé grand-chose pour moi. Heureusement, ils n’ont pas été majoritaires dans mon parcours scolaire.

Des outils au service de l’enseignement, pas l’inverse

Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas écrit : ce n’est pas parce qu’un enseignant fonctionne « à distance » que c’est un mauvais enseignant. Les outils d’enseignement à distance sont formidables et, bien utilisés, ils sont un appui extraordinaire à l’enseignement. Ils permettent de varier les méthodes, d’accrocher l’attention, et de rendre vivante une matière compliquée. Mais ils restent des outils qui doivent être au service de l’enseignement, et pas l’inverse.

Nous avons dû fermer Ecoles, Hautes Ecoles et Universités en mars 2020. Nous avons été obligés de maintenir la continuité pédagogique tant bien que mal. Cette situation ne doit toutefois pas devenir la norme. Dès que possible, les professeurs devraient récupérer le droit de choisir s’ils souhaitent enseigner à distance et / ou en présentiel. Mais ce choix doit être un choix pédagogique : compléter sa panoplie d’outils d’enseignant par des outils à distance, c’est une chose et, pour certains cours, c’est très bien. Il y a toutefois des cours qui ne s’y prêtent pas du tout en Haute Ecole (qui sont les parents pauvres et les oubliés de nombreuses communications qui concernent « l’enseignement supérieur, donc les universités »), je pense par exemple à des cours comme Education musicale, Athlétisme, Techniques d’intubation du patient, Arts plastique, Ateliers de formation professionnelle, Techniques et pratiques de massages et d’acupressure, Secourisme et ergonomie, etc. Il doit s’agir d’un choix pédagogique et pas d’un choix sanitaire ou économique.

L’école, un lieu de vie

Affirmer que l’enseignement peut s’organiser complètement à distance, grâce aux moyens technologiques actuels, et faire de l’enseignement à distance la norme, c’est nier la nature même du métier de l’enseignant. Et c’est aussi nier tout ce que l’école apprend, qui n’est pas de la « matière », et qui ne peut s’apprendre qu’au travers des interactions enseignant-étudiant et étudiants-étudiants.

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