Carte blanche: «Covid-19: la guerre entre scientifiques nuit à l’information claire des citoyens»

Carte blanche: «Covid-19: la guerre entre scientifiques nuit à l’information claire des citoyens»
Pierre-Yves Thienpont.

Avant-propos de l’autrice

« Mon intervention ne porte pas tant sur le fond que sur la forme car la carte blanche des experts parue le 27 août dernier sur le site du Soir risque pour ma part de légitimer les mouvements anti-masques et autres qui rejettent en bloc toutes les mesures. Le sens de ma réaction est plus de demander au monde scientifique dans toutes ses composantes d’unir les « forces » et de coopérer à la recherche d’une solution plutôt que de discréditer les experts actuels.

Dans un domaine totalement inconnu il y a 6 mois il me semble qu’il faut un peu de recul et un peu d’humilité pour admettre que l’expertise se construit jour après jour et je trouve que la partie médicale de la carte blanche des experts remet tout en question sans preuve scientifique.

Je regrette la confusion qui s’en suit et la mauvaise communication qui risque d’être exploitée par certains sans pour autant rejeter en bloc l’ensemble des propos… Ma carte blanche n’est donc pas une réaction de spécialiste du ou des domaines de la compétence des signataires mais une demande de veiller à ne pas rajouter de la confusion là où le réel besoin est avant tout d’informer de façon claire et accessible à tous. C’est de la confusion que se nourrit le climat anxiogène et la lassitude actuels. »

Décidément, rien ne nous aura été épargné dans la gestion du Covid-19 !

On croyait avoir tout vu, tout entendu en la matière et l’on pouvait raisonnablement espérer que, désormais, le pire était derrière nous…

Entendez par là, la gestion calamiteuse, chaotique et erratique, en particulier au début, de la crise par le pouvoir politique, Ministres de la Santé et des Affaires étrangères en tête… car la pandémie, quant à elle, malheureusement, sévit toujours aujourd’hui.

Et voilà qu’une partie du monde scientifique s’en mêle et vient en remettre une couche, par la diffusion d’une carte blanche qui n’a d’autre effet que de rajouter un peu plus de confusion dans l’esprit des « simples » citoyens, dont je fais partie, qui n’en avaient vraiment pas besoin !

Car, c’est un fait, les diverses directives, parfois contradictoires, en matière de consignes sanitaires restent difficiles à comprendre et à appliquer pour une grande partie de la population… et les nombreuses tergiversations autour du port du masque notamment n’ont pas aidé à convaincre les réfractaires de son utilité dans le combat collectif contre le virus…

Sans parler des fameuses bulles sociales dont la pertinence reste à démontrer et qui n’ont pas attendu la canicule pour exploser, toutes catégories sociales confondues…

Encourager la poursuite des efforts

Et pourtant, les mesures barrières semblent bel et bien, à l’heure actuelle, les seuls outils disponibles pour tenter de maîtriser la propagation du virus et permettre le retour à une vie la plus normale possible. Il est donc primordial de convaincre la population de poursuivre ses efforts sur le long terme, d’intégrer le port du masque dans la vie quotidienne et de permettre de cibler d’éventuels clusters de contamination en acceptant, provisoirement, le principe du testing et du tracing…

C’est donc une communication claire qui est attendue des politiques et des scientifiques ainsi qu’un effort de pédagogie élémentaire dans la diffusion d’une information qui, pour être nécessaire, doit rester accessible au plus grand nombre…

L’expression d’opinions divergentes devrait permettre d’enrichir le débat et non de discréditer tout ce qui a été entrepris jusqu’ici dans la lutte contre le virus.

Or, c’est tout le contraire qui s’est passé récemment, par médias interposés (carte blanche publiée le 27/08 dans La Libre Belgique et interview du Professeur P-F Laterre, porte-parole des signataires, dans l’émission « C’est pas tous les jours dimanche » de RTL/TVI le 30/08).

Quelle(s) motivation(s) ?

A l’heure de la rentrée scolaire et de la reprise, timide et progressive, de l’activité économique, sociale et culturelle, alors que la population, dans son ensemble, doit être soutenue et encouragée à adhérer aux mesures sanitaires en vigueur pour continuer à se protéger, qu’est-ce qui a bien pu pousser les scientifiques, économistes et autres experts signataires de cette carte blanche à jeter un nouveau pavé dans la mare en remettant en cause le bien-fondé des mesures prises ?

Et surtout, que cherchent-ils à prouver ?

Que le virus n’est « pas plus dangereux qu’une grippe saisonnière » ? Que « l’utilité et l’innocuité d’un vaccin n’est pas démontrée » ? Que d’autres solutions existent pour vaincre le virus, notamment « l’immunité collective », voie qui a pourtant été abandonnée par les pays qui l’ont tentée en début de pandémie ? Que l’ensemble des mesures prises sont liberticides et illégales au plan juridique ? Que la gestion de la crise a coûté trop cher pour sauver « si peu de vies » ?

Que la surmortalité est avant tout liée à d’autres pathologies, qui n’auraient pas été détectées et soignées pendant le confinement ?

Cette dernière affirmation est d’autant plus étonnante, même si elle n’est sans doute pas dénuée de tout fondement, qu’elle résulte avant tout, il faut le rappeler, d’une politique des hôpitaux eux-mêmes, qui ont annulé la majorité des rendez-vous médicaux et recommandé à la population de ne pas « encombrer » les urgences pendant le confinement…

Quelles « liaisons dangereuses » ?

Les signataires de la carte blanche reprochent également le manque de transparence dans le choix des experts appelés à siéger au GEES et au CNS, évoquant de possibles « conflits d’intérêts » de certains d’entre eux… De quelles « liaisons dangereuses » est-il question exactement, si ce n’est avec les lobbys pharmaceutiques ? De là à suggérer, de façon subliminale, que la compétence des experts serait discutable… et qu’en conséquence, sur base de leurs recommandations, le politique aurait pu prendre des mesures sanitaires contraignantes, inadéquates et disproportionnées, sans rapport avec la réalité du terrain sur le plan épidémiologique, il n’y a qu’un pas…

Doute et confusion

Alors que les signataires déplorent le climat anxiogène résultant des mesures prônées par les experts pour tenter de contenir l’épidémie, ce qui est particulièrement « anxiogène », c’est le doute et la confusion semée dans l’esprit de la population par des propos qui remettent en question, sans preuve scientifique, la pertinence des mesures prises… notamment l’efficacité éventuelle d’un vaccin qui, pour beaucoup de citoyens, reste finalement le seul espoir tangible de voir un jour le virus maîtrisé et la possibilité de reprendre le cours normal de leur vie…

Avons-nous vraiment besoin de cette polémique stérile qui ressemble plus à une guerre d’ego frustrés de ne pas avoir été consultés, qu’à une analyse objective et prospective de la crise et de ses effets ?

Crise qui risque de durer et mériterait, bien au contraire, la collaboration la plus large de tous les « experts », ce que proposent d’ailleurs les membres du GEES eux-mêmes…

Un appel pourtant justifié

Il ne s’agit pas ici de contester le droit à la controverse et au débat d’idées…

Il est sain et nécessaire, dans un Etat démocratique, que chaque opinion puisse être exprimée et entendue, et à ce titre là, la consultation doit effectivement être élargie à plus d’experts émanant de plus de disciplines… En ce sens, l’appel des signataires au monde politique en vue de constituer des groupes de travail multidisciplinaires est tout à fait justifié.

Ce qui par contre n’est pas acceptable, dans le contexte actuel où l’on assiste de plus en plus à un relâchement de l’effort collectif, est de banaliser le virus et ses conséquences et de donner raison à ceux qui estiment pouvoir s’affranchir de toutes les contraintes auxquelles la majorité des citoyens s’astreignent pourtant courageusement depuis plus de six mois…

La lecture de cette carte blanche m’irrite profondément car, même si certains constats qui y sont faits, notamment sur les plans économiques et sur les risques psychosociaux sont fondés et doivent être débattus, pour l’essentiel, malheureusement, elle risque d’être perçue comme une légitimation des mouvements négationnistes et complotistes qui fleurissent un peu partout dans le monde et sont souvent le fait de milieux populistes… et peu éduqués.

Je veux croire, je l’espère en tout cas, car je connais l’honnêteté intellectuelle de certains d’entre eux, que ce n’était pas là l’intention de la majorité des signataires de cette carte blanche…

Malheureusement, ce n’est pas la pâle prestation du Professeur Laterre, sur le plateau de l’émission de RTL « C’est pas tous les jours dimanche » ce 30 août, qui aura permis au collectif de se positionner de façon convaincante et argumentée dans le débat.

La proposition d’un vrai dialogue a été lancée par la Professeure Erika Vlieghe (dont on ne peut que saluer la maîtrise et la courtoisie). Espérons que les signataires sauront saisir cette opportunité de se montrer à la hauteur de leurs ambitions et d’apporter leur concours de façon constructive à la gestion future de la crise.

C’est ce que les citoyens sont en droit d’attendre !

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