Carte blanche: «La nouvelle formation initiale des enseignants, un projet susceptible de ruiner les universités»

Carte blanche: «La nouvelle formation initiale des enseignants, un projet susceptible de ruiner les universités»
Sylvain Piraux.

Les recteurs des universités francophones rappellent régulièrement et unanimement à quel point nos universités sont définancées. La question a fait l’objet d’un mémorandum en 2019 et de nouvelles interpellations récentes des recteurs de l’ULB, de Liège et de Louvain, soulignant combien, en comparaison des pays voisins, mais aussi d’autres niveaux d’enseignement, les universités souffrent d’une fragilisation structurelle croissante. Et inévitablement, lorsqu’arrivent les classements internationaux, on constate que si, en moyenne, les universités belges « résistent », en réalité elles progressent en Flandre tandis qu’elles régressent en Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB). Pour expliquer ce phénomène, l’économiste et ancien recteur J.-P. Lambert rappelle, dans un article de novembre 2018, que les universités belges francophones ont un financement inférieur de 30 % à celles de Flandre.

Un enracinement local porteur de rayonnement

Les universités jouent un rôle fondamental dans le développement économique et social d’une région, a fortiori dans une société de la connaissance, où le savoir devient un élément constitutif du progrès des États. On songe au rôle clé que jouent Louvain-la-Neuve, le site de la Plaine à l’ULB, le Biopark à Gosselies, ou le Sart-Tilman dans la création de start-up. Les parcs scientifiques autour des universités sont des lieux d’innovation et des poumons économiques pourvoyeurs de nombreux emplois. On pense au potentiel qu’offrent l’ensemble des réseaux internationaux tissés par les universités et dont bénéficient étudiant.e.s, chercheur.se.s ou professeurs, mais aussi jeunes diplômés. Soulignons encore l’inestimable apport des hôpitaux universitaires durant la crise sanitaire : leur soutien à la population, et aussi leur rôle dans le progrès des connaissances sur la maladie. Enfin, les universités sont des lieux de rayonnement de l’art et de la culture. D’une certaine manière, elles constituent des baromètres de l’état et de l’avenir d’une société. Y investir, c’est investir dans des institutions à hauts effets démultiplicateurs.

Un dossier extrêmement politisé

En dépit de ce définancement structurel, les attentes politiques à l’égard de l’université ne manquent pas. Récemment, le projet de réforme de la formation initiale des enseignants (FIE) est redevenu d’actualité. Il s’agit en théorie de répondre à un vrai besoin, celui d’améliorer la qualité de l’enseignement obligatoire, par un renforcement quantitatif (durée) et qualitatif (acquis d’apprentissage visés) de la formation des enseignants. Ce projet de réforme part du postulat que les carences de l’école obligatoire pourraient être largement comblées par une nouvelle formation des enseignants, allongée d’une année. Nous n’allons pas ici discuter le postulat qui fonde cette réforme. Et nous nous contenterons d’insister sur l’importance de procéder à des comparaisons internationales pour envisager d’autres hypothèses expliquant les faibles performances de l’école belge francophone et pouvoir dès lors agir sur les leviers les plus déterminants. Toutefois, le débat en cours depuis quatre ans, où chacun fait valoir son point de vue sans que jamais un consensus sur les fins et les moyens de cette réforme ne se dégage, est révélateur de la complexité du dossier. Cela résulte notamment de son extrême politisation et des nombreux enjeux. En effet, pour d’aucuns, cette réforme doit permettre également à terme une revalorisation salariale des enseignants de l’obligatoire, et de leur pension ce dont on peut se réjouir.

Un montage complexe

Mais le modèle imaginé avec co-diplomation est d’une complexité administrative extrême et, inévitablement, une majorité du budget sera consommé par la gestion de cette complexité. Le principe de co-diplomation inscrit au cœur de cette réforme prévoit en effet que les étudiants des Hautes Écoles recevront une partie de leur formation à l’université et que les étudiants des universités recevront une partie de leur formation dans une Haute École. Si la collaboration est souhaitable, les modalités imaginées impliquent un montage complexe, nécessitant mobilité accrue et complication organisationnelle. Et en période de crise, plus qu’en toute autre, le contribuable est en droit d’attendre une efficacité renforcée. Or, la co-diplomation envisagée actuellement est en soi une source de complexité intenable à cadre administratif constant. Les équipes facultaires peinent déjà, sans véritable augmentation de personnel, à assumer les décrets récents sans véritable augmentation de personnel…

Malgré la durée des débats, les désaccords politiques et pédagogiques sont encore nombreux : cette formation au coût important améliorera-t-elle vraiment le système ? Vise-t-elle avant tout à une revalorisation des personnels ou de certains acteurs au détriment d’autres ? Quel sera l’impact pour l’étudiant d’un système qui l’obligera à « voyager » en permanence entre une Haute École et une Université ? Ce système complexe ne génère-t-il pas automatiquement une bureaucratie étendue ? Pédagogiquement, ne tranche-t-on pas un peu vite sur les subtils équilibres nécessaires entre pédagogie et savoirs disciplinaires ? Comment encadrer autant de stages sans mieux les financer ? Et au final, pourquoi une proposition si complexe alors que des alternatives moins onéreuses et plus simples existent ?

Boîte de Pandore budgétaire ?

Outre les débats sur le fond pédagogique et politique d’un tel projet, la difficulté principale est que l’on avance sans prévision budgétaire stable. Pire, selon certains analystes, ce projet pourrait tout simplement ruiner les finances des universités. Pour d’autres, il pourrait carrément couler les finances de la Fédération Wallonie-Bruxelles dans son ensemble.

Bien que les discussions soient en cours depuis 4 ans, pas une seule simulation financière rigoureuse n’a pu être proposée aux universités. L’ancien ministre Marcourt, grand artisan du projet, évaluait son coût à 50 millions pour les finances de la FWB. À moyen terme toutefois, en incluant la revalorisation salariale, ce surcoût s’élèverait à 300 millions d’euros. En comparaison, toutes les universités, qui réclament un refinancement depuis des décennies (pour l’ensemble de leurs activités) n’ont obtenu que 50 millions, soit l’équivalent du coût strict de la FIE. Mais pour d’autres experts, le coût pourrait monter jusqu’à 500 millions (selon des économistes de l’UNamur) voire un milliard d’euros (selon le Service d’étude du SEGEC), soit autant que le budget actuel de toutes les universités. Et la source permettant de financer ce budget n’est pas du tout limpide, d’autant que la Fédération Wallonie-Bruxelles n’a pas de capacité à lever l’impôt pour augmenter ses recettes. On est donc face à une véritable boîte noire, potentiellement boîte de Pandore. Suite à ces craintes déjà exprimées, un groupe de travail inter-cabinets a été mis en place en février 2020… Mais aujourd’hui, au moment où les différents établissements doivent se positionner sur le projet, aucun élément financier concret n’a encore été rendu public.

Des finances déjà dans le rouge

Or, les 6 derniers mois ont dégradé une situation économique et budgétaire déjà difficile à la base. La pandémie de coronavirus et ses nombreuses conséquences pour les établissements d’enseignement ont plongé les finances de ceux-ci dans le rouge. L’année académique qui s’annonce ne sera pas non plus une année financièrement favorable au vu des mesures d’adaptation qu’exige la situation sanitaire. Certaines institutions ont déjà dû prendre des mesures difficiles pour se maintenir à flot.

Ainsi, adopter des mesures comme celles de la FIE, sans cadre budgétaire clair et unanime, aura à court terme un impact délétère pour toutes les universités. En effet, à cause des définancements chroniques depuis des décennies, les universités peinent de plus en plus à organiser leur mission. Dans le contexte Covid, la situation s’est aggravée. On comprend dès lors qu’ajouter encore un nouveau projet comme la FIE, gouffre budgétaire potentiel, charrie un péril probable pour l’équilibre financier – déjà précaire – des universités. La suite se devine aisément : incapable de faire face au définancement, les facultés en charge de la formation des enseignants devront puiser de l’argent dans le budget global des universités. Cela signifie que cette situation touchera fortement d’autres facultés moins, voire pas concernées par la réforme, ce qui appauvrira la formation et la recherche dans leur ensemble. En effet, même si les financements ne sont pas à la hauteur, il faudra assumer… Ceci pèsera lourdement sur les autres activités.

Loin d’être un petit projet anodin, et au-delà de son importance pour l’enseignement obligatoire, la FIE engage l’avenir de nos universités. Celles-ci sont dans l’attente d’un refinancement qui semble impossible et l’on voudrait aujourd’hui qu’elles soient partie prenante d’un projet supplémentaire au coût manifestement colossal. Dans ce contexte, il y tout lieu de craindre une dégradation linéaire de l’ensemble des formations, faute de moyens suffisants pour ce projet.

D’autres composantes à tenir en compte

On l’aura compris, nous devons impérativement garantir des bases financières saines pour tous ces projets indispensables, comme la FIE. C’est pourquoi une réforme de cette ampleur demande le respect d’un principe fondamental avant d’être mise en œuvre : on ne fait pas courir un risque systémique au financement général des universités, voire de la Fédération Wallonie-Bruxelles, pour un projet particulier. Le corollaire est simple : il faut impérativement lier la dimension « projet de réforme » à celle de « pérennité financière ». Ne pas respecter ce principe nous entraînerait dans une spirale budgétaire mortifère, hypothéquant l’avenir du développement wallon et bruxellois. Et il est minuit moins une ! Nous attendons donc des réponses claires, responsables et courageuses de notre gouvernement et de nos élus aux deux questions suivantes : la FWB a-t-elle les moyens de financer cette réforme sans altérer significativement sa situation budgétaire à moyen terme ? Est-il raisonnable de consacrer à la seule FIE des moyens qui manquent déjà pour refinancer les universités dans leur ensemble ? Et ce alors que les alternatives sont possibles ? On a besoin d’une réforme de la formation initiale des enseignants, mais la réforme ne peut se faire qu’avec le support d’un plan budgétaire qui ne pénalise pas les universités. En outre, la réforme est une composante de la réponse aux problèmes de l’enseignement obligatoire, mais elle n’est pas la seule composante. Elle doit être menée conjointement à d’autres améliorations du système qui devraient ainsi engendrer des effets bénéfiques sur le financement des universités.

A lire sur Le Plus : «La révision de la formation des professeurs est une usine à gaz»

*Signataires : Prof. Per Joakim Agrell, Doyen de la Louvain School of Management, UCLouvain ; Prof. Julie Allard, Doyenne de la Faculté de droit et de criminologie, ULB ; Prof. Ph. Baret, Doyen de la Faculté des bioingénieurs, UCLouvain ; Prof. Catherine Behets, Doyenne de la Faculté des sciences de la motricité, UCLouvain ; Prof. George Daube, Doyen de la Faculté de médecine vétérinaire, ULiège ; Prof. Pierre-Olivier De Broux, Doyen de la Faculté de droit, Université Saint-Louis-Bruxelles ; Prof. Gérard Degrez, Doyen de l’École Polytechnique de Bruxelles, ULB ; Prof. Philippe Desmette, Doyen de la Faculté de philosophie, lettres et sciences humaines, Université Saint-Louis-Bruxelles ; Prof. William D’Hoore, Doyen de la Faculté de santé publique, UCLouvain ; Prof. Vincenzo D’Orio, Doyen de la Faculté de médecine, ULiège ; Prof. Dany Etienne, Doyen de la Faculté de traduction et interprétation – Marie Haps, Université Saint-Louis Bruxelles ; Prof. Cédrick Fairon, Doyen de la Faculté de philosophie, arts et lettres, UCLouvain ; Prof. Véronique Feipel, Doyenne de la Faculté des sciences de la motricité, ULB ; Prof. Eric Gaziaux, Doyen de la Faculté de théologie, UCLouvain ; Prof. Louis Gerrekens, Doyen de la Faculté de philosophie et lettres, ULiège ; Prof. Emmanuel Hermans, Doyen de la Faculté de pharmacie et sciences biomédicales, UClouvain ; Prof. Alain Jonas, Doyen élu de l’École polytechnique de Louvain, UCLouvain ; Prof. Xavier Luffin, Doyen de la Faculté de lettres, traduction et communication, ULB ; Prof. Olivier Markowitch, Doyen de la Faculté des sciences, ULB ; Prof. Nicolas Mavroudakis, Doyen de la Faculté de médecine, ULB ; Prof. Pascal Poncin, Doyen de la Faculté des sciences, ULiège ; Prof. Valérie Piette, Doyenne de la Faculté de philosophie et sciences sociales, ULB ; Prof. Geneviève Schamps, Doyenne de la Faculté de droit et de criminologie, UCLouvain ; Prof. Frédéric Schoenaers, Doyen de la Faculté des Sciences Sociales, ULiège ; Prof. Olivier Servais, Doyen de la Faculté des sciences économiques, sociales, politiques et de communication, UCLouvain ; Prof. Françoise Smets, Doyenne de la Faculté de médecine et médecine dentaire, UCLouvain ; Prof. Robert Sporken, Doyen de la Faculté des sciences, UNamur ; Prof. Bruno Van Pottelsberghe, ex-Doyen Solvay Brussels School of Economics and Management, ULB ; Prof. Eric Van Overtsraeten, Doyen de la Faculté d’architecture, d’ingénierie architecturale, d’urbanisme, UCLouvain ; Prof. Michel Verleysen, Doyen de l’École polytechnique de Louvain, UCLouvain ; Prof. Philippe Vergauwen, Doyen Solvay Brussels School of Economics and Management, ULB ; Prof. Enrico Vitale, Doyen de la Faculté des sciences, UCLouvain ; Prof. David Vrydaghs, Doyen de la Faculté de philosophie et lettres, UNamur ; Prof. Xavier Wauthy, Doyen de la Faculté des sciences économiques, sociales, politiques, et de la communication, Université Saint-Louis-Bruxelles.

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