Carte blanche – «Plaidoyer pour une approche pondérée de l’université à distance»

Carte blanche – «Plaidoyer pour une approche pondérée de l’université à distance»
Photonews.

Une chronique de Carta Academica a été publiée par Le Soir contre l’université à distance (« Enseignement à distance : loin des yeux, loin du cœur des missions de l’université ») le 4 juillet.

D’un côté, il convient de s’en féliciter, car elle contribue à un débat essentiel. De l’autre, elle présente plusieurs caractéristiques curieuses. Il s’agit d’un long procès platonicien à charge contre le « distanciel » en faveur du « présentiel », amalgamant plusieurs problématiques distinctes, beaucoup moins riche en faits qu’en diatribes, nourrissant à plusieurs égards l’idée d’un grand complot contre l’université (mêlant les autorités, les recteurs, les administrations, la globalisation, les multinationales, les fournisseurs de cours à distance…). En fin de compte des traits assez peu universitaires.

Au risque de choquer dans une société européenne qui voit souvent maintenant tout progrès technologique comme une menace, il faut rappeler une évidence : la numérisation présente aussi des avantages. Un débat honnête et efficace requiert donc une approche pondérée, distinguant les problèmes, basée sur des faits, ainsi que des expériences nombreuses et réfléchies (ce qui ne correspond de toute évidence pas aux récents mois passés en confinement, qui ont requis de multiples improvisations en catastrophe).

Distinguer la crise immédiate du coronavirus du débat à long terme

Avant tout, le débat principal doit être séparé de l’urgence de 2020. L’expérience du confinement du printemps ne correspond en rien à une stratégie réfléchie à long terme, mais à une crise aiguë. Le coronavirus a requis des mesures immédiates. Il en requerra peut-être encore. A cet égard, il serait utile de procéder à une évaluation de cette expérience, basée sur autre chose que des impressions personnelles, et d’élaborer un programme d’action en cas de résurgence de la pandémie en fin d’année, reposant sur un mélange de distanciel et présentiel. Les autorités ne semblent pas trop avancées à cet égard. Il faudrait pourtant analyser ce qui peut (et doit) être amélioré.

En tout cas, en période de crise aiguë, le recours à l’enseignement à distance ne paraît pas du tout pire que les alternatives évoquées (année blanche ou usage unique de moyennes). Les objections présentées concernent d’ailleurs plus les examens que les cours eux-mêmes. On ne peut à la fois plaider la nature essentielle du lien pédagogique et critiquer la seule manière de le maintenir, même partiellement, en cas de rassemblements physiques prohibés.

L’université à distance présente aussi des avantages

A aucun moment, les avantages de l’université à distance n’ont été évoqués. Ils sont pourtant loin d’être négligeables.

– Le premier est l’accessibilité. Si un cours est si bon, il paraît justement peu justifiable de limiter son accès à une contrainte physique. Ce l’est d’autant moins dans une société qui requiert précisément à l’heure actuelle une élévation de son niveau éducatif au vu de sa complexification et son élévation technologique.

– Le second est la flexibilité. L’enseignement présentiel se donne seulement à un moment et un lieu précis. L’enseignement distanciel peut être absorbé par l’étudiant aux moment et lieu choisis. Pour tous les étudiants au travail (une part non négligeable), malades, handicapés ou lointains, cette liberté constitue un avantage sensible. Cette considération a encore plus d’importance dans la formation permanente (où les universités ne sont pas assez impliquées, notamment parce qu’elles offrent des solutions souvent trop lourdes).

– Le troisième avantage est son caractère répétable. L’échange en auditoire demeure tributaire du contexte, des nuisances sonores, de la concentration des protagonistes. Dans un environnement adéquat, l’enseignement distanciel permet une meilleure performance de l’enseignant et une meilleure concentration de l’étudiant. Il permet aussi la répétition du message en cas de problème.

– Le quatrième avantage peut être la qualité, non seulement des enseignements mais aussi des enseignants. Cela peut résulter d’une meilleure performance, mais aussi d’un élargissement du nombre des enseignants disponibles et/ou de leur combinaison. Aussi à prendre en considération serait une libération partielle du temps des enseignants, souvent assaillis pour le moment par une élévation du nombre des heures de cours et des contraintes bureaucratiques.

– Le cinquième avantage peut être le coût, tant pour les étudiants que pour les contribuables. Naturellement, cet aspect complexe requiert l’intégration de beaucoup de facteurs. Toutefois, la numérisation a permis de diminuer les coûts et les prix dans de nombreux secteurs d’activité. On voit mal pourquoi, par définition, les universités échapperaient à cette évolution. Ce débat essentiel à venir devra aussi prendre en considération le fort niveau d’endettement des pouvoirs publics en général (et spécialement de la Communauté Wallonie-Bruxelles). Il faudrait aussi aborder la faible productivité d’une partie des enseignements en général, ainsi que l’éclatement extrême des structures universitaires actuelles, qui provoque souvent une multiplication des coûts sans élévation proportionnelle des performances. Le recours partiel à l’enseignement à distance pourrait aider une restructuration à douleurs et coûts réduits.

A cela, il convient encore d’ajouter les bénéfices indirects pour la mobilité et l’environnement produits par une réduction des déplacements. Au moment où s’empilent les records de température, il paraît fort bizarre de ne pas aborder tous ces bénéfices potentiels dans une contribution invoquant fortement la finalité sociale de l’université.

Les théories conspiratoriales dans le climat actuel sont dangereuses

La chronique insiste à juste titre sur la nécessité d’une vaste concertation pour opérer des changements dans la méthode éducative. De fait, on a parfois eu l’impression que les modalités de l’université à distance pendant le confinement ont plus été imposées que débattues. Il y a moyen de faire mieux. Conclure de cela qu’il existe une sorte de conspiration pour imposer l’université à distance paraît excessif, spécialement en crise aiguë. De façon générale, le coronavirus n’a pas davantage été inventé par les autorités politiques, par les administrations, ou les fournisseurs de services.

Une globalisation… depuis l’Antiquité

Lier la globalisation au débat l’obscurcit encore. D’abord, ce contexte polymorphe est mal défini. Ensuite, comme la plupart des créations humaines, la globalisation présente elle aussi des aspects tant positifs que négatifs. Par ailleurs, l’internet n’a pas inventé la globalisation (qui débuta déjà dans l’Antiquité). De plus, celle-ci dépend étroitement des traités passés par nos Etats (comme ceux de l’OMC et de l’Union européenne). Or, jusqu’ici, ces traités ont très fortement limité l’ouverture des services d’éducation. Ainsi, l’enseignement à distance peut être largement limité à la sphère nationale ou régionale (ce qu’il est pour le moment). De même, rien n’oblige à recourir à des solutions techniques privées : les universités peuvent parfaitement développer leurs instruments informatiques elles-mêmes, et nombre le font. Enfin, depuis le Moyen-Age, les grandes universités se sont développées notamment par les échanges internationaux d’enseignants et d’étudiants. Il y a quelque paradoxe dans la société de l’internet à vouloir contrer par principe leurs nouvelles formes.

Un enseignement perfectible

De plus, il faut éviter de sombrer dans un corporatisme larvé. Il menace les universités tout autant que d’autres sphères. Plaider par principe contre l’enseignement à distance, sans même examiner certains de ses avantages comparatifs, pourrait rapidement être perçu comme un discours visant à ne rien changer – spécialement aux situations acquises. Evidemment, si on part du point de vue que l’enseignement actuel est parfait, il convient de ne rien changer. Néanmoins, cette perfection apparaît loin d’être évidente, tant en accessibilité, en qualité, en quantité, et en productivité. Ajoutons que de nombreux secteurs, depuis l’irruption de l’ordinateur et de l’internet, ont vu leur production doubler ou quadrupler. On attend toujours une réflexion sur ces potentialités dans l’enseignement.

La crise actuelle a certes mis en évidence les bénéfices de l’enseignement classique présentiel, et le rôle important de promotion sociale des universités. Il convient de s’en féliciter. Cela ne signifie nullement que l’enseignement à distance ne présente pas de bénéfices, lui aussi. Par ailleurs, cela ne doit pas empêcher de mesurer qu’il existe des moyens d’améliorer les performances actuelles de l’enseignement supérieur, et même de remplir de nouvelles fonctions possibles des universités, comme en formation permanente. De plus, en refusant tout changement, ces universités se mettent en danger.

Une approche partagée peut offrir une solution optimale

Dans la Grèce antique déjà, Platon et Socrate s’affrontaient sur le recours à l’écrit dans l’enseignement de la philosophie. Aux yeux de Platon, l’écrit, figeant la pensée et le débat, constituait une dégradation de l’enseignement. Depuis lors, les universités ont prouvé leur capacité de résistance contre toutes les réformes, bonnes ou mauvaises, qu’on a tenté de leur imposer. Dans le dernier quart du XXe siècle, l’auteur, pendant ses études, croisa encore une série de professeurs qui estimaient indigne de leur grandeur de procurer pendant toute leur carrière le moindre support écrit complet aux étudiants. Même après 25 siècles, Platon a eu la vie dure.

L’introduction des technologies numériques a suscité des résistances partout, dans le secteur public comme privé, du personnel comme des managers, spécialement quand elles requéraient des modifications importantes de fonctionnement. On ne pouvait attendre moins des universitaires. Certes, tout progrès technique apporte à la fois des opportunités et des menaces. On le sait depuis l’introduction du feu jusqu’à celle du nucléaire. Il apparaît toutefois excessif de décrire la numérisation comme ne présentant que des menaces. Au vu des bénéfices tant du présentiel que du distanciel, un bon enseignement devrait s’appuyer sur une combinaison des deux méthodes. Il dépend des autorités, des enseignants et du public de dégager la meilleure solution. L’ARES, réseau des universités francophones créé pour améliorer leurs synergies, devrait s’y consacrer, d’autant que cette dynamique aura un impact important à terme sur l’offre de programmes (autre objet prévu de ses travaux).

Un mouvement à amorcer dès maintenant

Naturellement, cela réclame une approche stratégique, tant publique que privée, couvrant notamment la disponibilité des réseaux, du matériel, des logiciels ainsi que des espaces nécessaires, l’éducation aux technologies, et finalement la pédagogie elle-même. Cela ne se fera pas en un jour. Il importe toutefois d’entamer ce mouvement maintenant. Sinon, à terme, l’enseignement de pointe risque de se donner autre part. En effet, après 25 siècles, une conclusion au moins du débat Platon/Socrate est devenue fort claire : malgré de longues résistances, c’est en fin de compte Socrate qui a gagné.

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