Carte blanche: Quand Jean Gol réfléchissait à «une réponse francophone de survie»

Jean Gol, à la tribune de la Chambre, en 1993.
Jean Gol, à la tribune de la Chambre, en 1993. - A. Dewez.

Depuis la mise en œuvre de la régionalisation en 1980, la gestion menée sous la houlette des ministres-présidents Gaston Geens (CVP), Luc Van den Brande (CVP), Patrick Dewael (VLD), Bart Somers (VLD), Yves Leterme (CD&V), Kris Peeters (CD&V) et Geert Bourgeois (N-VA) a mené la Flandre sur le chemin de la croissance et de la prospérité. Gestion de centre-droit/gauche, marquée par l’efficacité et l’économie des moyens : fusion Communauté-Région, avec un seul gouvernement et un seul Parlement établis à Bruxelles.

En quarante ans d’existence, la Région wallonne, séparée de la Communauté française, a, quant à elle, connu, à trois exceptions près, des ministres-présidences socialistes. Avec, pour résultat, une situation économique et budgétaire des plus préoccupantes, que vient encore aggraver aujourd’hui la crise sanitaire.

Un principe simple : assumer ses choix

Cette absence de résultats tangibles du côté wallon explique la volonté de la Flandre de mettre fin aux mécanismes de solidarité qui l’amènent à transférer, chaque année, quelque 7,5 milliards d’euros vers le Sud. Le principe flamand est simple : chacun fait les choix politiques qu’il souhaite, à condition d’en assumer pleinement la responsabilité financière. C’est le fondement même de la réforme confédérale prônée, dès le début des années 90, par le ministre-président flamand CVP Luc Van den Brande, et sur laquelle le Parlement flamand s’est prononcé positivement via les fameuses cinq résolutions de 1999.

Les pays fédéraux ne sont pas tous habillés de la même façon. En Allemagne, par exemple, le droit du Bund prime le droit du Land. Mais, dans tous les cas, le principe de solidarité joue. Non seulement ce principe est contesté chez nous par la Flandre, mais celle-ci, en tant qu’entité fédérée, s’est émancipée en Nation, compromettant de facto la survie même du royaume.

Le vain combat de Georges-Louis Bouchez

Voilà pourquoi le combat belgicain que mène actuellement Georges-Louis Bouchez est stérile. Le président du MR se heurte ici de plein front à la réalité flamande. Le récent sondage Dedicated, réalisé pour Le Soirmag, révèle que non seulement 28 % des Flamands sont favorables à la scission, mais que 50,3 % d’entre eux sont disposés à soutenir le Vlaams Belang (27 %) et la N-VA (23,3 %). Ces deux formations, ouvertement séparatistes, disposeraient donc de la majorité absolue au sein du Parlement flamand et, en cas de blocage total du pays et d’absence de tout pouvoir à Bruxelles, rien ne pourrait empêcher leurs élus de proclamer unilatéralement l’indépendance de la Flandre. L’Union européenne, quant à elle, n’aurait d’autre choix que d’acter le divorce.

Les négociations menées par le duo De Wever- Magnette n’ont pas été inutiles. Elles ont permis de montrer la disponibilité du président du PS à engager une nouvelle réforme de l’Etat dans le sens confédéral. C’est ce qui a d’ailleurs amené le MR à s’associer à Ecolo pour torpiller le scénario.

Sans avancée institutionnelle, la scission de la Belgique se produira à brève échéance. Rappelons-nous ces propos tenus en 2016 par Liesbeth Homans, l’actuelle présidente N-VA du Parlement flamand : « J’espère que la Belgique n’existera plus en 2025. »

Une avancée institutionnelle ne se fera que dans un sens confédéral. On sait que Joachim Coens, le président du CD&V, est allergique à toute « sauce belgicaine » et qu’il n’entend pas « remettre le dentifrice dans le tube ».

Aucune initiative francophone

Les situations vécues précédemment nous ont montré des francophones « demandeurs de rien » et acceptant finalement de faire des concessions importantes en échange de liards. Ce fut le cas notamment en 2001 pour assurer le refinancement de la Communauté française. Ce pourrait être le cas demain, la situation budgétaire de la Wallonie étant, aux dires d’Elio Di Rupo, le ministre-président wallon, « abyssale ».

Mais l’introduction du confédéralisme ne constituerait qu’une faible bouffée d’oxygène. Car, une fois l’échelon belge central réduit à sa plus simple expression, il ne faudrait pas longtemps à la Flandre pour le considérer inutile et superflu. Bye bye Belgium !

En décembre 2006, le documentaire de la RTBF était une fiction. Aujourd’hui, la fiction rejoint la réalité. Le drame, c’est que les responsables francophones ne prennent aucune initiative pour préparer l’avenir post-belge.

La clairvoyance de Jean Gol

Feu Jean Gol, dont nous commémorerons le 25eanniversaire de la mort ce 18 septembre, était beaucoup plus réfléchi et lucide. Ayant pris connaissance de l’article de François Perin publié dans le Pourquoi Pas ? du 9 mars 1983 et intitulé « Et si les Flamands proclamaient leur indépendance ? », il avait tenu à lui adresser le petit mot manuscrit suivant : « Je suis d’accord à 100 % avec votre article. Mais le délai est sans doute un peu plus long ; je ne suis pas fonctionnellement en position d’exprimer publiquement mon accord(NDLA : il était alors vice-Premier ministre et ministre de la Justice). J’agis cependant chaque jour pour préparer cette échéance et une réponse francophone de survie digne, raisonnable et dans l’ordre. »

Pour avoir été proche de lui à l’époque, je peux attester ici que le regard de Jean Gol était tourné vers la France.

Dans son livre Splendeur de la liberté (Quorum, 1999), Paul-Henry Gendebien, ancien Délégué général de la Communauté française à Paris de 1988 à 1996, rapporte un entretien qu’il eut avec Jean Gol, lors d’un passage de ce dernier dans la capitale française : « Il m’avoua qu’il ne croyait plus à la nation belge ni même à l’Etat. Un long éloignement du pouvoir avait à nouveau aiguisé son esprit critique et surtout, il avait été ulcéré par les avancées du nationalisme chez les libéraux flamands, auxquels s’était d’ailleurs ralliée l’une des ailes marchantes de la Volksunie. (…)C’est alors qu’il m’avoua, et ceci compta, ce que j’avais déjà deviné sans difficulté : à savoir qu’il pensait que notre avenir, à nous autres Wallons et Bruxellois, serait français. Dans quelles circonstances, sous quelles formes, à quelle date ? Nul ne pouvait encore le conjecturer avec précision, sinon par une hardiesse excessive et prématurée. Néanmoins, en manipulant soit par jeu soit par anticipation très consciente un certain nombre d’hypothèses, nous en arrivâmes bien vite à calculer le nombre de départements, de conseillers généraux et régionaux, de députés qui reviendraient à la Wallonie. Sa férocité se déchaîna quand nous évoquâmes ceux de ses amis politiques qu’il faudrait recaser à l’Assemblée nationale.  » « De toute manière, ajouta-t-il, ils seront fiers de porter l’écharpe tricolore, et quelques décorations feront le reste… Nous évoquâmes aussi diverses formules d’association ou de réintégration dans la République, le précédent de l’Alsace-Lorraine n’étant pas sans intérêt. Dans la semaine qui suivit, j’appris de bonne source que Jean Gol avait eu – ce jour-là et le lendemain – des rencontres qui n’étaient pas rien dans la politique française. »

En 1981, Jean Gol considérait, à juste titre, que « le délai est sans doute un peu plus long ». Aujourd’hui, force est de constater que l’échéance est à nos portes…

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