La chronique de Carta Academica: Immédiateté, simplisme et communication,un désert de larmes face aux désolations des crises à venir?

Sur la Grand Place de Bruxelles, en mai dernier
: une manifestation du secteur de l’horeca, mis en grande difficulté par la crise du coronavirus.
Sur la Grand Place de Bruxelles, en mai dernier : une manifestation du secteur de l’horeca, mis en grande difficulté par la crise du coronavirus. - Mathieu Golinvaux.

Alban de Kerchove d’Exaerde.
Alban de Kerchove d’Exaerde.

Sandrine Roginsky.
Sandrine Roginsky.

Olivier Servais.
Olivier Servais.

Au-delà de l’incertitude qu’elle a rendue visible, la « crise » Covid-19 de cette année 2020 nous a rappelé que le 21e siècle est et sera un siècle où le simplisme ne solutionnera rien, et où le doute raisonnable sera plus utile que le dogmatisme. Mais cette crise n’est en réalité qu’une problématique bien ténue, voire triviale, en comparaison de ce que nous traversons déjà depuis plusieurs décennies, et qui va s’amplifier au cours de ce siècle : changements climatiques (cet été caniculaire en fut un nouvel indice), effondrement de la biodiversité, pollution, crise énergétique, épuisement des ressources naturelles, vieillissement de notre population (avec ce que cela implique en termes de financement des pensions et de soins de santé), explosion des inégalités sociales, bureaucratisation ultralibérale galopante (dans le public mais aussi dans le privé), sous-investissement dans l’éducation, dans les secteurs scientifiques et culturels, crise de légitimité des démocraties et risque de renforcement des régimes autoritaires.

Des choix de société douloureux

Pas besoin d’être grand clerc pour réaliser que ces problématiques, toutes fondamentales, sont multi-facettes et ne trouveront pas de remède miracle. Celui qui claironnerait des solutions simples – core business du populisme – se moquerait de ses concitoyen.nes ou de ses électeurs et électrices. Car faire bouger les choses impliquera des choix de société plus ou moins douloureux. Il va donc falloir faire preuve d’audace pour les poser et d’intelligence pour les négocier adéquatement. Il faudra enfin allier sagesse et humilité pour les faire comprendre et accepter comme des changements indispensables pour le bien commun et le bien individuel de nos contemporains et, bien entendu, pour les générations futures.

Rompre avec la logique de l’instant

Par ailleurs, tous ces enjeux nécessitent du temps pour en saisir toutes les composantes et toutes les conséquences. Dans la crise Covid, certains responsables politiques ont prétendu attendre le vaccin pour fin 2020-début 2021, alors que les experts évoquaient un délai plus probable de 2 à 3 ans. On songe, par exemple, à l’extrême politisation du débat sur le vaccin par le Président Trump, qui n’arrête pas de l’annoncer pour avant les élections, se faisant presque passer pour celui qui l’aura développé. On sent bien, dans cette gestion de la crise, la dissonance entre le temps de la fabrique des politiques publiques, le temps du débat public, le temps de la communication et de la médiatisation, le temps des tentatives de réponses scientifiques et sociétales. Les politiques, pris en tenaille, donnent le sentiment d’avoir cédé au temps court et instantané de la communication. Dès lors les questions qui se posent de façon aiguë sont : comment réconcilier ces différentes temporalités ? Comment ré-ancrer dans la durée et la complexité les décisions de nos responsables politiques mais aussi le temps du décryptage par les journalistes et du débat public en société, alors que les échanges et réflexions se résument de plus en plus souvent, à tout le moins dans l’espace public, à des tweets marqués par une logique de l’instant ?

Hommes et femmes d’État ?

Pour Max Weber, la politique serait subordonnée à deux types d’éthique : l’éthique de responsabilité et l’éthique de conviction. Pour être à la hauteur du pouvoir qu’il ou elle exerce, l’homme ou la femme d’État doit tout à la fois être guidé·e par des principes sans en être pour autant prisonnier·e. Sa responsabilité personnelle est mise en jeu, et l’obligation lui incombe de répondre des conséquences prévisibles de ses actes. Le bien-être collectif doit être sa boussole, l’intérêt général son leitmotiv. Dans l’histoire politique moderne, des personnages politiques ont pu incarner aux yeux de leurs concitoyen.nes cette figure d’homme ou de femme d’État. Le nom de Roosevelt vient en tête, lui qui, au sortir de la crise de 1929, propose le New Deal taxant notamment, de façon très substantielle (plus de 80 %) (1), les plus riches pour réduire les inégalités ; celui de Churchill également, dans sa résistance au nazisme en Europe ; plus proche de nous, Simone Veil, symptomatique de ce sens de l’État, visionnaire tant sur les questions morales (l’avortement) que sur les questions institutionnelles (la construction européenne). Ces personnalités avaient cette capacité à mettre leur égo de côté au profit de la défense de l’intérêt général. Elles avaient également une vision à long terme. Les pères de l’Europe – Schuman, Spaak, Monnet, Adenauer ou De Gaspari – avaient cette vision d’une Europe au-delà des nationalismes. Fondée sur des valeurs de liberté et de solidarité, et déployant un modèle étatique de sécurité sociale, cette Europe-là déployait une véritable perspective sociétale. En Belgique, les accords sur le Pacte scolaire ou sur le Pacte culturel, établis après des conflits durs, témoignent de ce sens du compromis fort, du respect de l’autre point de vue, et de la conviction que les accords robustes durent. Et en effet, ces décisions ont toutes tenu des décennies. La génération qui précède l’actuelle a vu des figures importantes incarner ce sens de l’État et du bien commun. Citons pêle-mêle : Philippe Busquin, Antoinette Spaak (qui vient de nous quitter), Mark Eyskens, Philippe Maystadt, Herman De Croo, Frank Vandenbroucke, Isabelle Durant, Magda Aelvoet, ou encore Guy Verhofstadt. Quel que soit leur bord politique, ces personnalités ont été capables d’évoluer et de se remettre en question, de percevoir le sens de l’histoire ou de se retirer quand les choix posés étaient aux antipodes de leurs valeurs. Mais la question vaut pour d’autres champs. On pourrait ainsi se dire : où sont passés les Lévi-Strauss, Foucault, Camus et autres Aron ?

Qu’en est-il aujourd’hui ? Ne tombons pas dans le piège du « c’était mieux avant ». On ne juge un homme ou une femme d’État que rétrospectivement. On peut néanmoins observer la difficulté des responsables actuels à rendre visible ce qui, pour Max Weber, constitue les qualités distinctives du politique : la passion, le sens de la responsabilité et le « coup d’œil », autrement dit la capacité de prendre du recul pour appréhender au plus près son environnement.

Une génération de « Lascars » ?

« On est gouverné par des lascars qui fixent le prix de la betterave et qui ne sauraient pas faire pousser des radis. » (Audiard)

Alors que les questions de notre temps apparaissent encore plus fondamentales, globales, radicales, et s’inscrivent dans des temporalités très longues malgré la nécessité de décisions urgentes, ce que donnent à voir les médias de nos politiques se réduit souvent à un commentaire à l’emporte-pièce, une pensée de la longueur d’un texto pour faire le buzz. On semble ne plus respecter le partenaire et la teneur de la négociation est parfois communiquée au premier journaliste venu, ce qui donne l’impression que l’on ne se soucie pas des conséquences à long terme d’un acte politique. Ce faisant, nos gouvernant.es nous apparaissent hors sol, déconnecté.es de notre réalité quotidienne. Bien loin de développer un « coup d’œil », un regard acéré sur leur environnement, les personnes au pouvoir donnent l’impression d’être incapables de saisir la complexité des réalités des populations qui leur ont pourtant délégué la mission de les représenter. Aux yeux d’un certain nombre, elles finissent alors par ne plus représenter qu’elles-mêmes, sans se voir ainsi accorder la légitimité nécessaire pour établir des règles de vie en commun qui fassent consensus. Elles oublient que ce n’est pas la fonction qui fait la légitimité, mais l’exercice de la fonction. Elles oublient également que les gens qu’elles gouvernent ne sont ni une abstraction, ni de simples pions en bout de chaîne, des exécutant.es dociles et serviles de leurs décisions, incapables de soumettre lesdites décisions à la critique et au débat. Ce qui semble primer pour elles dans cette société du flux, c’est de marquer l’évanescence du moment narcissique. Bref, faire la Une des journaux, des réseaux sociaux et finalement remporter la joute verbale et médiatique, voilà ce qui semble résumer publiquement l’action politique contemporaine. Peut-être parce que le rythme politique est celui de la campagne électorale permanente, avec une confusion entre le temps du travail de fabrique de politiques publiques et celui de l’activité de mobilisation électorale. Rappelons ici l’observation de Gaxie et Lehingue qui date certes de 1984 mais reste toujours d’actualité (2) : « Pour exister en politique, il faut se faire voir. Pour se faire voir, il faut bouger. La seule manière de bouger consiste à parler. (…) Il faut parler, fort ou souvent, savoir parler de tout ou des choses que I‘on connaît, parler des choses dont les autres ne parlent pas ou parler autrement des choses dont ils parlent, modifier les attendus ou inverser les conclusions, parler de manière frappante, imagée, pittoresque (les “petites phrases”), trouver les mots qu’il faut et un mot pour chacun, parler avec solennité ou comme tout le monde, savoir parfois se taire mais plus souvent raffiner les nuances, multiplier les distinguos, inventer et souligner les divergences, bref cultiver et exprimer la différence (individuelle et/ou collective) constitutive de l’identité et de l’existence ».

La banalisation de l’ascension carriériste

Ce faisant, nos gouvernant.es risquent de participer à délégitimer les institutions qu’ils sont censé.es servir une fois au pouvoir, en donnant l’impression qu’ils ou elles les mettent à leur service personnel, dans ce qui est alors perçu comme une tentative d’ascension carriériste. Si ce type d’attitude n’est pas neuf, il semble se banaliser aujourd’hui. Songeons, à titre d’exemple, aux ravages de la comparaison de réactions de deux de nos ministres de l’Intérieur – celle de Louis Tobback qui démissionne en 1998 suite au scandale de la mort de Semira Adamu (3), et celle de Jan Jambon qui, aujourd’hui en 2020, n’imagine même pas démissionner après les révélations sur la mort de Jozef Chovanec pour un scandale du même type.

Ce type d’attitude est inquiétant car il va à contresens des enjeux en cours, qui nécessitent probablement plus qu’auparavant un sens de l’histoire, une complexité d’expression et de réflexion, et une aptitude à faire des choix durables. Le décalage entre le jeu politique et ce dont nous avons besoin apparaît plus crûment. Nous avons besoin d’hommes et de femmes d’État capables de mettre de côté leurs ambitions personnelles pour être véritablement au service de la collectivité ; capables d’écouter les autres dans leur diversité et leur complexité et d’avancer ensemble ; capables de travailler collectivement en équilibrant argument, rationalité, conviction et dialogue ; capables d’étaler leurs réflexions sur la durée nécessaire aux changements de paradigme et à l’appréhension des problèmes présents et à venir ; capables d’offrir une vision globale et positive malgré un panorama éclaté et angoissant ; capables de redonner du sens et des défis aux dimensions collectives du vivre ensemble. Il y a urgence dans la maison Belgique, dans le palais Europe ou dans le chapiteau Terre, qu’émergent ces hommes et femmes d’État, citoyen.nes du monde, conscient.es des défis majeurs qui nous attendent, et convaincu.es qu’une issue favorable pour toutes et tous est possible.

Le rôle du quatrième pouvoir et des scientifiques

Mais penser que cela ne vaut que pour les politicien.ne.s est trop facile. Ce qu’on appelle parfois le 4e pouvoir (la presse écrite et audiovisuelle) souffre également trop souvent de cette perte de substance, réduisant une interview à une petite phrase polémique, pour en faire un gros titre ou un tweet, préférant la communication édulcorée au contenu de qualité, préférant couper un.e intervenant.e dans son explication pour aller plus vite à la question polémique.

Que dire de nous, académiques, scientifiques ? Nous avons, nous aussi, notre part de responsabilité : prenons-nous part suffisamment et activement aux débats sociétaux, ou nous réfugions-nous derrière notre « expertise » et notre « impartialité » pour ne pas le faire ? Ou bien encore derrière l’impossibilité de résumer en quelques mots la complexité que nous étudions ? Sans parler de certain.es parmi nous qui, à l’inverse, ont aussi un goût prononcé pour la pensée instantanée. Là encore, comment concilier des temporalités antagonistes ? Comment être accessible et compréhensible sans dénaturer une réalité compliquée qui prend du temps à être approchée et saisie ? Comme affronter la difficulté de plus en plus grande de trouver des académiques prêt.e.s à s’engager dans les débats de société quand ceux-ci et celles-ci se trouvent également englué.es et pris.es au piège de la compétition imposée par la logique de marché auquel les universités ont majoritairement cédé en enveloppe budgétaire fermée, la bureaucratisation galopante (4) et la déresponsabilisation qu’elle entraîne et enfin la dilution des effets des décisions prises dans un monde de plus en plus complexe ?

On comprend que la critique ne doit pas tant se focaliser sur des individus en particulier pour plutôt questionner l’engrenage auxquels, bon gré mal gré, ils participent. C’est en effet au système et sa logique perverse centrée sur le court terme et son obsession de communication comme fin en soi (les 3 précédentes chroniques de Carta Academica en étaient d’autres illustrations) qu’il faut s’attaquer.

De la responsabilité de chaque citoyen de (bien) s’informer

Et enfin, en démocratie, il est de la responsabilité de chacun et chacune d’entre nous, citoyenne et citoyen, de s’informer, de ne pas se complaire dans une posture de consommateur, d’arrêter de nous repaître du « putaclic » dans nos usages d’internet, de tenter d’analyser, de débattre, de se prononcer, le cas échéant de sanctionner, et au besoin de se révolter. Avons-nous vu de telles actions ces dernières années en dehors des marches pour le climat des générations qui nous suivent et semblent bien plus conscientes et responsabilisées, sur ces questions comme sur d’autres ? Sommes-nous dès lors une génération à l’image de nos responsables politiques, centrée sur le présent, coincée dans le passé (un passé souvent mythifié) dès qu’il s’agit de penser l’avenir, incapable par conséquent de discerner les enjeux de demain ? (5)

Toutes les chroniques de *Carta Academica sont accessibles sur notre site.

(1) juste après la guerre, le taux marginal était même de 90 % sur tout revenu dépassant $100.000 par an. C’était une manière de dire que les revenus de tous doivent être plafonnés à $100.000. Pour Montesquieu, dans L’Esprit des lois, les 3 mots-clés pour une démocratie sont : liberté, égalité et… frugalité. L’égalité est une pétition de principe ; pour limiter les inégalités que la vie introduit immanquablement, il faut ce principe de frugalité. D’où un revenu maximum. En Suède, jusque dans les années 1980, au-dessus d’un certain montant, on était taxé à 100 % sauf pour investir dans l’immobilier en Suède…

(2) Gaxie, Daniel et Lehingue Patrick. (1984). Enjeux municipaux, la constitution des enjeux politiques dans une élection municipale. Paris : Presses universitaires de France, p.12.

(3) Par exemple, Charles-Ferdinand Nothomb alors ministre de l’intérieur n’avait ainsi pas démissionné après le drame du Heysel en 1985.

(4) On ne saurait trop conseiller de lire l’excellent ouvrage : « Bureaucratisation » de David Graeber (Babel) qui nous a malheureusement quitté.es beaucoup trop tôt en ce début septembre 2020.

(5) Remerciement : Merci à l’ensemble du bureau de Carta Academica pour sa relecture critique et constructive.

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