Carte blanche: «Plaidoyer pour un nouveau Contrat Social après la crise du coronavirus»

Depuis le déclenchement de la crise du coronavirus, de nombreux citoyens doivent appeler à l’aide (ici au Resto du Cœur) pour survivre au quotidien. Une solidarité à grande échelle pourra contribuer à éviter une catastrophe sociale de grande ampleur.
Depuis le déclenchement de la crise du coronavirus, de nombreux citoyens doivent appeler à l’aide (ici au Resto du Cœur) pour survivre au quotidien. Une solidarité à grande échelle pourra contribuer à éviter une catastrophe sociale de grande ampleur. - Pierre-Yves Thienpont.

L’impact sociétal de la crise du coronavirus n’est pas réparti équitablement. A ce jour, le virus frappe plus fort dans les quartiers dont le profil socio-économique des habitants est plutôt faible, quartiers également souvent densément peuplés. Dans le même ordre d’idées, le confinement n’a pas touché tout le monde de la même façon. Plus nombreux sont ceux qui doivent frapper à la porte des CPAS et des banques alimentaires. Les enfants et les jeunes défavorisés doivent aussi endurer de grosses difficultés. Ce sont eux qui souffrent le plus du régime scolaire « adapté ». Leur logement est souvent précaire et ils n’ont que peu – ou pas – d’accès à l’enseignement en ligne.

Les prévisions du Bureau du Plan pointent une baisse de 10 % du PIB et une augmentation d’au moins 10 % des dépenses sociales. Par l’effet combiné d’une contraction de l’économie et d’une hausse des dépenses, la part des dépenses sociales dans le PIB va passer de 25 % en 2019 à 30 % en 2020.

Un fossé toujours plus grand

Malgré ces dépenses publiques conséquentes, notre Etat Providence ne parvient pas à endiguer la pauvreté. On ne peut pas non plus se mentir en ce qui concerne le réchauffement climatique. A nouveau, certains sont plus fragiles et plus menacés que d’autres par les conséquences du réchauffement et par les effets de la politique climatique. Une taxe carbone toucherait plus les couches les plus faibles de la population que les plus élevées. C’est pourquoi on ne peut dissocier la politique de l’environnement de celle de la répartition des richesses.

Le vieillissement de la population est plus que jamais au cœur de cette problématique de la répartition des richesses. Car le Covid-19 mine les stratégies classiques consistant à financer les charges de pension par la diminution de la dette publique et l’augmentation de la productivité et du taux d’emploi. L’inégalité parmi les aînés est grande. Près de 17 % des pensionnés vivent en dessous du seuil de pauvreté. Mais la pauvreté chez les enfants et chez les jeunes est depuis quelques années encore plus grave que chez les aînés. La crise du coronavirus accentue ces inégalités intergénérationnelles. Car, en période de récession, les pensions continuent à augmenter alors que le taux d’emploi et les salaires baissent.

Lors des dix dernières années, avant la crise, les embauches ont augmenté. Mais il y a un revers de la médaille : beaucoup d’emplois de routine, peu qualifiés, ont disparu. Cela a conduit à une répartition plus inégale de l’emploi. A la veille de la pandémie, seule la moitié des peu qualifiés avait un travail. C’est ainsi que se creuse le fossé entre les familles « workrich » (où chacun à un travail à temps plein) et celles des familles « workpoor » (où personne n’a d’emploi). Le risque de pauvreté de ce dernier groupe a grimpé de 51 % en 2005 à presque 73 % en 2018. C’est une des raisons – parmi d’autres – de l’augmentation de la pauvreté infantile.

Il est probable que la crise du Covid-19 va accélérer les changements qui s’opèrent déjà sur le marché du travail. Les métiers routiniers courent un grand risque de disparition. Dans cette optique, tous les jeunes devraient avoir le droit d’acquérir les compétences nécessaires à la nouvelle économie. Chacun devrait pouvoir exercer un métier qui fait sens. Pour atteindre cet objectif, un meilleur investissement est indispensable dans l’économie sociale et dans l’enseignement.

Ce sont des investissements productifs dans l’économie durable et inclusive, dans l’enseignement, dans la recherche et l’innovation qui constitueront le cœur d’une politique de relance. Les hommes et femmes politiques, les organisations sociales doivent prendre leurs responsabilités et rendre les institutions et les rouages de la société plus efficaces. Et plus de solidarité serait bien nécessaire. Par engagement moral, mais aussi dans notre propre intérêt.

La pandémie a aussi mis en lumière des caractéristiques fortes et belles de notre société : la chaleur de la solidarité spontanée, mais aussi la force de la sécurité sociale, la résilience de notre enseignement et la force de nos soins de santé. La crise a aussi rendu visibles les « métiers essentiels ».

Un cap partagé

La solidarité, la chaleur de l’aide et de la bienfaisance sont importantes, l’innovation sociale l’est certainement tout autant. Seules, une politique sociale plus efficace et une fiscalité plus juste sont les garantes du maintien d’un Etat social et bienveillant durable. Etant donné le haut niveau des dépenses publiques, nous avons grand besoin d’une répartition plus juste des revenus et des dépenses, c’est-à-dire une taxation plus équilibrée des salaires, de la consommation et du capital et d’une répartition plus juste et plus efficace des dépenses sociales. Enfin, il faut pouvoir mesurer dans la durée les conséquences sociales de la crise du Covid-19.

Construire une alternative réaliste implique une action collective de définition d’un cap partagé de responsabilité et de solidarité. Et cela, au plan local, régional et national, en Europe et dans le monde. Car la crise touche également les pays de façon inégale.

Nous plaidons pour un nouveau contrat social. En plus de cela, nous invitons aussi nos collègues à soutenir concrètement trois projets de la Fondation Roi Baudouin qui combattent la pauvreté des enfants et des adolescents. C’est un geste modeste qui rend concret notre plaidoyer pour plus de solidarité et tangible notre appel à des réformes structurelles.

*Rédacteurs de la carte blanche : Bea Cantillon (Universiteit Antwerpen), Peter Aerts (Universiteit Antwerpen), Lieven Bervoets (Universiteit Antwerpen), Marnix Beyen (Universiteit Antwerpen), Bruno Blondé (Universiteit Antwerpen), Philippe Büscher (Instituut Tropische Geneeskunde), Andreas De Block (KUleuven), Bruno De Wever (Universiteit Gent), Nico Koedam (Vrije Universiteit Brussel), Ides Nicaise (KUleuven), Jean-Michel Rigo (Universiteit Hasselt), Raoul Van Damme (Universiteit Antwerpen), Ann Van Reusel (Universiteit Gent), Erik Verbrugge (Universiteit Antwerpen), Erik Verheyen (Universiteit Antwerpen), Philippe Volckaert (KUleuven).

Cosignataires : des centaines de personnalités académiques ont déjà répondu à cet appel à la solidarité. Plusieurs francophones se sont déjà joints à cette action : An Ansoms (UCLouvain), Thierry Backeljau (Royal Belgian Institute of Natural Sciences), Philippe Büscher (Institut de Médecine tropicale d’Anvers – ITG), Philippe de Timary (UCLouvain), Eric Florence (ITG), Axel Gosseries (UCLouvain), Epco Hasker (ITG), Julie Hermesse (UCLouvain), Dirk Jacobs (ULB), Anna Jansen (UZBrussel), Pierre-Joseph Laurent (UCLouvain), Fabienne Leloup (UCLouvain), Brigitte Maréchal (UCLouvain), Geoffrey Pleyels (UCLouvain), Valérie Rosoux (UCLouvain), Christine Van Broeckhoven UAntwerpen), Philippe Van Parijs (UCLouvain), Myriam Watthee-Delmotte (UCLouvain), Renate Wesselingh (UCLouvain), Marc-Alain Widdowson (ITG), Vincent Yzerbyt (UCLouvain), Estelle Cantillon (ULB).

La liste complète des adhérents au projet peut être consultée sur le site https ://1000x1000.be/

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