Carte blanche – «Moria: et notre humanité dans tout ça?»

Carte blanche – «Moria: et notre humanité dans tout ça?»
Reuters.

Neuf septembre 2020. 6h00. Les flammes de Moria embrasent l’actualité. « La honte de l’Europe » (1) fait à nouveau parler d’elle. Plus de 12.000 migrants errent dans les rues de Lesbos. Devant l’épicerie de l’horreur, chacun (chaque Etat) fait son choix. En tant qu’avocate, en tant que citoyenne européenne et belge, j’assiste, atterrée, à cette actualité.

Je connais bien le camp de Lesbos. J’y ai travaillé à plusieurs reprises au sein d’une ONG (2) chargée d’accompagner juridiquement les demandeurs d’asile.

Chaque contact avec Moria m’est violent. Moria, c’est l’horreur. C’est un homme qui transporte dans son sac la photo de sa sœur égorgée afin de tenter de convaincre les autorités grecques qu’il est en danger de mort dans son pays d’origine. Il attend son audition depuis plus d’un an. Aucune prise en charge psychologique n’est prévue.

C’est une femme violée en présence de ses enfants. Elle en a perdu celui qu’elle portait. Elle ne peut obtenir d’aide médicale car cela nécessite d’attendre plusieurs heures devant le dispensaire. Elle n’y arrive pas.

C’est une jeune fille mineure qui ne s’hydrate plus pour éviter d’aller aux toilettes. Il y a très peu de sanitaires à Moria et le chemin pour s’y rendre n’est pas sécurisé. Afin d’obtenir un logement de meilleure fortune pour sa famille, c’est aussi elle qui doit donner une photo d’elle à un garde du camp.

C’est un homme dont le système digestif a été tellement abîmé par les conditions de vie au sein du camp qu’il ne sait plus rester assis plus d’une heure. Lors de son audition auprès des instances d’asile, Il est obligé de se lever et marcher constamment pour soulager la douleur.

Depuis la création du camp, beaucoup dénoncent l’attitude de l’Europe.

Le silence de l’Europe

Moria brûle. Peut-être, enfin, l’Europe des droits de l’homme allait-elle réagir ? La presse du 15 septembre 2020 annonce que plusieurs États membres sont prêts à prendre en charge un certain nombre de rescapés. La Belgique, elle, propose d’accueillir douze mineurs étrangers non-accompagnés (MENAs). Elle en avait déjà accueilli dix-huit cet été. Selon les explications du cabinet De Block, relayées dans les médias, ce chiffre a été calculé en fonction du PIB du pays et de la population belge.

Cette explication rappelle les accords de relocalisation de 2015 en vertu desquels, les État européens ont accepté de se répartir l’accueil de 160.000 demandeurs d’asile arrivés en Grèce et en Italie entre septembre 2015 et septembre 2017.

La répartition des demandeurs d’asile entre les pays s’était opérée en fonction d’une clé de répartition portant notamment sur le produit intérieur brut et la taille de la population.

La Belgique semble ainsi se complaire avec une justification « chiffrée » face à cette décision pourtant si inhumaine.

Cette explication est d’autant plus honteuse que, selon ces mêmes critères, la Belgique aurait dû prendre en charge, entre 2015 et 2017, 3.812 personnes se trouvant dans les hot spots en Grèce et en Italie. Elle en accueillera 976.

Suite aux accords de relocalisation, les États membres n’ont atteint que 28,7 % de l’objectif fixé pour septembre 2017, abandonnant totalement les réfugiés et les demandeurs d’asile.

Avec ses 976 rescapés, La Belgique se situe encore en dessous de cette moyenne. (3)

Mais surtout, face à cette nouvelle urgence humanitaire dont elle est coresponsable (4), la Belgique prend encore le temps de calculer sa part du « stock » sans s’assurer que tous les enfants, les femmes et les hommes seront accueillis dans des conditions respectant leur dignité.

La déclaration du 16 septembre, visiblement sous la pression de l’indignation générale, indiquant que la Belgique prendra également en charge 100 à 150 migrants n’y change rien.

Le comportement de nos dirigeants va à l’encontre des fondements européens. La Cour de Justice de l’Union européenne a ainsi rappelé, à plusieurs reprises, que les États membres ont l’obligation d’assurer en permanence et sans interruption un niveau de vie digne aux demandeurs d’asile (5). La Cour européenne des droits de l’Homme a également jugé que vivre dans la rue en tant que demandeur d’asile constitue un traitement inhumain et dégradant. (6)

La réouverture des routes migratoires

Le comportement de nos dirigeants va à l’encontre du sens moral.

Que va-t-on dire aux milliers d’adultes et d’enfants restant sur l’île ? Que notre PIB ou notre population ne nous permet pas de les accueillir ?

À titre d’exemple, le stade de foot du Pays de Charleroi peut accueillir près de 23.000 personnes. Cela signifie-t-il donc qu’actuellement, la Belgique est incapable d’absorber économiquement et démographiquement moins de la moitié des supporters d’un stade de foot ?

Aujourd’hui, mon pays n’a pas les gouvernants qu’il mérite.

Limiter l’accueil à ces 12 MENAs, c’est envoyer tous les autres sur les routes migratoires. C’est participer aux violences dont ils seront victimes en chemin.

On sait qu’en raison du durcissement récent des politiques d’immigration, ces voies sont devenues plus longues, plus coûteuses et périlleuses. (7)

À chaque première ou seconde rencontre avec un MENA, j’aborde leur itinéraire. Ils me racontent l’infamie de l’Europe. Les gardes frontaliers de certains pays qui les déshabillent dans le froid. Qui ne leur laissent que leur caleçon comme dernier rempart. Qui tirent dessus à balles réelles ou lâchent leurs chiens pour qu’ils retournent dans l’autre sens. Qui les laissent durant plusieurs heures dans leur voiture avec l’air conditionné mis au maximum sur la température la plus basse. Qui les attouchent et parfois les violent.

Quelles valeurs ?

C’est la réalité. C’est surtout leur réalité.

On sait que toute décision est fondée sur les valeurs qu’elle défend. Quelles sont encore nos valeurs ?

Alors en tant qu’avocate, en tant que citoyenne européenne et belge, je ne peux plus rester silencieuse face à cette actualité. Car, au-delà de toutes ces considérations, une chose m’est certaine, en ne réagissant pas face à ces décisions politiques, c’est nous citoyens européens, citoyens belges, qui y perdons le plus.

Nous y laissons notre humanité.

(1) Selon l’expression du rapporteur de l’ONU, Jean Zeigler.

(2) L’ONG European Lawyers in Lesvos.

(3) Article de l’ONG Amnesty International intitulé « Quota de relocalisation des demandeurs d’asile : la Belgique en-dessous de la moyenne européenne », 25 septembre 2017.

(4) En ne respectant notamment pas les accords de relocalisation, la Belgique en sa qualité de membre de l’Union Européenne, a permis l’existence de lieu tels que Moria.

(5) Voir notamment l’arrêt C-233/18 du 12 novembre 2019.

(6) Voir notamment l’arrêt M.S.S. contre la Belgique et la Grèce, du 21 janvier 2011.

(7) Article de M. Jarbussynova, « Migration et traite des êtres humains : un lien inextricable », OSCE, 1er décembre 2016.

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