Carte blanche: «Contre le djihadisme, l’islam doit reconquérir ses lettres de noblesse»

L’hommage de plusieurs représentants des musulmans de France devant l’entrée du collège où enseignait Samuel Paty, le professeur d’histoire assassiné la semaine dernière à Conflans-Sainte-Honorine. © afp.
L’hommage de plusieurs représentants des musulmans de France devant l’entrée du collège où enseignait Samuel Paty, le professeur d’histoire assassiné la semaine dernière à Conflans-Sainte-Honorine. © afp. - Belga.

C’est un nouvel attentat tragique qui a eu lieu le 15 octobre dernier et qui a vu la mort tragique de Samuel Paty, qui est venu nous prouver plus que jamais qu’après la fin territoriale de Daesh, le terrorisme islamiste se redéploie à vitesse grand V dans les têtes de milliers d’individus. Beaucoup d’individus s’engagent sur la pente glissante de la violence extrême, là où l’islamisme représente et une opportunité de réalisation et un but ultime pour se détruire et tenter de détruire notre société. Par son idéologie qui ne séduit plus uniquement à la marge de la société, il conquiert chaque kilomètre carré bétonné d’ignorance, de violence psychologique, de marginalisation économique, et se nourrit de ce qu’il veut percevoir comme un rejet de l’islam. (1)

De nouveaux drones idéologiques

En quelques années, les choses ont évolué. L’extrémisme violent ne germe plus sur une terre de violence uniquement pour se réaliser comme en Syrie ou en Irak mais il surgit de nulle part, au cœur d’une société européenne qui a refoulé depuis trop longtemps la valorisation de sa diversité religieuse, et ce dans une démonstration flagrante de l’échec de ce concept-tiroir du « vivre ensemble » qui nous a permis de nous dédouaner de nos véritables responsabilités depuis des années. Pire, ce terrorisme caméléon et pragmatique se réinvente chaque jour et nous menace de toutes parts puisque désormais chaque individu, inconnu au bataillon, peut devenir un soldat de la cause en puissance, prêt à prendre les armes, et n’importe laquelle, pour venger l’islam, le prophète ou la « oumma » (2). Ce qu’on perçoit comme la liberté d’expression et de blasphème devient un catalyseur justifiant la violence pour certains. Il n’y a plus besoin de formation au djihad, l’endoctrinement idéologique et l’improvisation meurtrière peuvent suffire à tout un chacun pour commettre l’irréparable. Il n’y a même plus besoin d’appartenance à un groupe identitaire dans lequel se reconnaître et au nom de qui agir, internet peut suffire parfois. La toile mondiale djihadiste sans donner d’instructions a déjà un peu gagné. Des individus à la marge comme d’autres tout à fait intégrés aux processus sociaux s’inventent alors un destin mortifère et cherchent à remettre en cause nos modes de vies en déstabilisant nos fondamentaux pour lesquels nous devons nous battre quotidiennement. Comment faire face désormais à ces drones idéologiques d’un nouveau genre ?

Un terrorisme individualisé

Des attentats surviennent régulièrement dans le monde au nom de l’islamisme radical. Peu importe qu’ils viennent de Daesh ou al-Qaida désormais. L’attaque contre les humanitaires français au Niger cet été ou l’agression des journalistes devant les anciens locaux de Charlie Hebdo plus récemment en est la preuve : l’idéologie est devenue l’arme la plus puissante des islamistes, plus besoin d’organisation. Elle circule librement sur internet et les réseaux et il n’y a qu’à se servir pour jouir de son attrait. On croyait en avoir naïvement fini avec l’Etat islamique ou al-Qaida, or il n’en est rien : le djihadisme est dans les mots et dans les circuits. Ces mouvements extrémistes s’autoalimentent de haines, de violence, de frustration, de préjugés et d’autocensure, et autorecrutent d’un claquement de doigts de nouveaux candidats au désespoir qui deviennent des bombes à fragmentation pour nos sociétés. En effet, nous ne sommes plus confrontés au terrorisme de masse tel que nous l’avons connu lors des attentats de Paris, Bruxelles, Nice ou Barcelone il y a quelques années, mais à un terrorisme explosé, individualisé et prophétique, où chaque converti djihadiste se sent investi du jour au lendemain d’une mission suicidaire qui finira par donner un sens à sa vie ou plus souvent à sa mort. Alors que la radicalisation violente avec l’objectif un jour ou l’autre de passer à l’acte se construisait dans une certaine durée, aujourd’hui, celle-ci émerge au détour d’un événement ou de ce qui est considéré comme une provocation. Dans notre société de l’immédiateté, qui a sa part de responsabilité, l’individu sensible à l’idéologie islamiste, peut désormais rapidement mettre en adéquation sa pensée et ses actes. Le temps d’incubation fond dès lors comme neige au soleil. Le parcours de ce jeune homme de 18 ans, devenu soldat de son Dieu, n’est pas anodin. L’affaire de Conflans-Sainte-Honorine, du professeur Samuel Paty, des caricatures du prophète de Charlie montrées en classe, reprise à travers les réseaux sociaux, est parvenue à lui comme une traînée de poudre. Probablement instrumentalisé par une mauvaise fréquentation fichée S, le futur terroriste aura été téléguidé comme le doigt montrant la lune pour aller venger le prophète depuis l’Eure jusqu’aux Yvelines.

Prévenir la violence

Le parcours de cet individu réfugié, issu de la communauté tchétchène, doit interroger sur notre capacité aujourd’hui à court-circuiter de telles embardées meurtrières. Soyons honnêtes : si l’on prend l’échelle locale, c’est à peu près impossible d’anticiper ces faits. A minima, le professeur Paty, dont on savait la vie menacée, aurait pu bénéficier d’une protection policière, après la montée des tensions attisées par certains parents d’élèves et de prédicateurs islamistes que la République savait pourtant dangereux. Mais si l’on s’inscrit à l’échelle glocale (globale et locale), on peut apporter quelques réflexions afin de prévenir de nouveau la violence. La victimisation du musulman qui se sent agressé, dans un contexte républicain, où un journal comme Charlie Hebdo attaque en réalité tout le monde depuis des décennies, est au cœur du processus de violence. Nos œillères à vouloir régler la question par la violence et le silence n’ont fait qu’autoalimenter ce processus de victimisation, formidable accélérateur de particules violentes. Nous le voyons bien dans le monde : plus nous avons tenté de couper le mal à la racine, plus l’idéologie radicale djihadiste, se présentant comme la victime de l’Occident impie, a ressurgi sur tous les continents, comme un cancer global métastasé aux quatre coins du corps planétaire.

Un « islam d’Europe » nécessaire

Mais la part de victimisation ne surgit pas de nulle part non plus : la plupart des pays européens ne sont pas parvenus à intégrer durablement leurs communautés musulmanes. En tout cas, cela fonctionnait tant que les raisons économiques de l’immigration restaient dominantes, mais face à une résurgence du religieux et du spirituel dans les années 1970, cette immigration désœuvrée face à la crise a muté. Qu’avons-nous offert pour combler ce besoin de sacré ? Pas grand-chose hélas et cela dure. En refusant de construire des mosquées, de créer des universités islamiques et de former des imams, nos gouvernements et nos partis politiques ont privé l’Europe de la possibilité de développer une pratique de l’islam compatible avec nos sociétés. Or, nous avons près de 40 millions de musulmans en Europe, plus que ceux des pays du Golfe réunis. Cet « islam d’Europe » est donc nécessaire et nous ne pouvons plus repousser le problème ad vitam æternam. Mais nos gouvernants rejettent depuis des décennies une part de leur identité : l’Europe est terre d’islam depuis plus d’un millénaire. Un « islam d’Europe » serait aussi légitime et prestigieux que l’islam malékite du Maroc ou l’islam de l’école d’Ispahan… Or, qui connaît tout cela en Europe ? Si nous avions réfléchi à tout cela bien plus sereinement et depuis longtemps, la propagande islamiste sur l’Europe, qui ne serait que prostituée ou mécréante, aurait eu bien moins de poids et de diffusion. Si l’on avait aussi très largement favorisé l’essor d’écoles islamiques qui eussent donné un statut d’autorité savante à l’Europe au sein de la « oumma ». A l’image de ce que le vieux continent a produit de meilleur en termes de sciences, de philosophie et de spiritualité depuis des millénaires pour le monde.

(1) Comme ce que sous-tendrait la laïcité.

(2) La communauté des croyants.

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