Carte blanche sur le covid: «Monsieur Vandenbroucke, et si vous décidiez d’aider les hôpitaux?»

Ce mercredi, le ministre de la Santé Frank Vandenbroucke s’est rendu au CHC MontLégia.
Ce mercredi, le ministre de la Santé Frank Vandenbroucke s’est rendu au CHC MontLégia. - Belga.

Depuis le 13 mars, les hôpitaux vivent au rythme des instructions de crise provenant des différents niveaux de pouvoir : mises en état d’urgence à différents niveaux, suspension ou reprise de l’activité programmée dans un cadre strict, extension obligatoire des lits réservés aux patients Covid, obligations de remontées d’informations quotidiennes sur le nombre de patients hospitalisés, sur les stocks de matériel ou sur les tests de dépistage. Aux injonctions martiales du début, assorties de menaces de coupes dans le financement en cas de « désobéissance », aux mises au ban des retardataires (et qui l’étaient parfois en raison des déficiences des logiciels du ministère), a succédé un ton plus amène, ponctué par des remerciements répétés aux gestionnaires hospitaliers pour leur réactivité, voire des excuses par rapport à la brièveté des délais imposés, inhérents à la progression de la pandémie.

Mais, depuis le 13 mars, soit depuis plus de 7 mois, et malgré des demandes insistantes, il est toujours impossible d’avoir la moindre précision officielle sur la manière dont les coûts hospitaliers de la crise vont être assumés par ceux-là même qui imposent leurs décisions. On en est toujours à des « avances », potentiellement récupérables, dont le statut volontairement flou. C’est que la Ministre (à l’époque) De Block et son cabinet étaient extrêmement préoccupés par la crainte de « financer la même dépense deux fois » ! Dès lors, alors que les directions des hôpitaux auraient dû pouvoir consacrer toute leur énergie à l’organisation des soins, il a été demandé de faire remonter un paquet d’informations détaillées sur chaque dépense que la crise a pu engendrer, et de les justifier. Le décompte final sera fait après la crise, peut-être en 2023…

Un brouillard complet…

Entre-temps, la gestion économique de la crise ne peut se faire que dans un brouillard complet. Non seulement il a fallu consacrer des heures de négociations avec les Conseils Médicaux pour déroger aux accords financiers existants dans le but d’établir un mode de rémunération alternatif provisoire et incertain, mais il est évidemment toujours impossible de budgéter de manière réaliste les gratifications que le personnel de terrain, qui s’est donné sans compter et a pris tous les risques, mérite amplement. Et ce au moment même où on lui demande de retourner « au front ».

… et une nouvelle usine à gaz

Au bout de 7 mois, il se murmure que le ministère s’apprêterait à mettre en place des montants forfaitaires que les hôpitaux pourraient facturer rétrospectivement en fonction du nombre de lits qu’ils ont consacré aux patients covid, au nombre de journées que ceux-ci ont passé à l’hôpital, au nombre de journées en soins intensifs, etc. Selon les hypothèses étudiées, ces forfaits varieraient du simple au double. Bref, une nouvelle usine à gaz qui requerra à nouveau de nombreuses heures de travail pour établir les données nécessaires à la facturation, laquelle sera, n’en doutons pas, examinée de manière tatillonne pour s’assurer qu’aucun centime jugé indu n’aura été versé.

Une gestion financière sur le fil

On esquivera une fois de plus le problème principal : le manque à gagner des hôpitaux est bien plus lié aux honoraires (Inami et suppléments) qu’ils n’ont pas pu facturer en raison de la suspension de l’activité programmée, et dont les estimations montrent qu’il représente environ 10 fois le montant des dépenses supplémentaires générées par le Covid. Autrement dit, les gestionnaires hospitaliers sont priés de continuer à assumer seuls tous les risques financiers des décisions quotidiennes qu’ils doivent prendre pour adapter en permanence leur organisation à la prise en charge d’un nombre de patients complètement imprévisible. Et ils risquent de se voir in fine refuser la prise en compte de certaines de ces dépenses parce qu’elles ne seront pas considérées a posteriori comme suffisamment légitimes, en fonction de critères qu’ils ne connaissent pas.

« On ne nous aura pas une deuxième fois ! »

A cela s’ajoute la difficulté de faire face à une situation d’urgence croissante avec un personnel épuisé et de plus en plus absent. Cet absentéisme aggravé a de multiples causes, mais il ne fait aucun doute que le manque total de reconnaissance concrète exprimée par le pouvoir politique envers les soignants depuis mars, en fait partie. « On ne nous aura pas une deuxième fois » est une phrase qu’on entend de plus en plus fréquemment dans les couloirs.

Et le gouvernement est muet sur les possibilités d’assouplir temporairement (y compris sur base volontaire) les règles complexes et contraignantes de gestion des horaires, déjà particulièrement inadaptées aux structures obligées à la continuité du service : nombre d’heures maximal par jour, par semaine, temps de pause, récupérations, etc. Même le report des jours de congé de 2020 sur 2021, demandé par certains membres du personnel, est en principe interdit : il s’agit d’une directive européenne…

Simplifier la tâche des hôpitaux

Chacun connaît la situation critique dans laquelle se trouve à nouveau le pays. Chacun a pu constater que lors de la « première vague », le système hospitalier a tenu, grâce au dévouement et au travail acharné de tous les professionnels de l’hôpital, et pour les soignants, aux risques qu’ils ont accepté de prendre. Monsieur le Ministre, nous savons bien qu’il n’est pas en votre pouvoir de réduire comme par enchantement la circulation du virus ou de dénicher immédiatement, d’on ne sait où, des infirmiers qualifiés en grand nombre. En revanche, vous pouvez simplifier significativement la tâche des gestionnaires d’hôpitaux : 1. En sécurisant immédiatement la rémunération de tous les acteurs hospitaliers par une forfaitarisation unique et globale de 90 % des financements habituels de l’hôpital ; 2. En annonçant de manière claire et tonitruante une gratification significative et générale des personnels soignants (d’ailleurs plus comme une forme de reconnaissance de leur dévouement et de respect de leur fonction que comme un simple avantage financier) afin de le remobiliser ; 3. En assumant d’autoriser un assouplissement des contraintes habituelles en termes d’horaires, de congé, de récupération, d’heures supplémentaires de façon à pouvoir, sur base volontaire, répondre au mieux aux besoins exceptionnels provoqués par la crise.

Si le système hospitalier arrive à saturation dans les prochains jours, ces dispositions apparaîtront bien dérisoires et leur refus bien incompréhensible devant le désastre qui se produira. A l’inverse, si un message de confiance inédit était donné, il constituerait au moins une aide et un soutien visible donnés aux hôpitaux, qui trancherait avec la manière dont ils se sentent considérés depuis des décennies. Il pourrait même constituer la première pierre d’un nouveau mode de collaboration plus consensuel entre les hôpitaux et leurs tutelles politiques, qui pourrait perdurer à la crise et fonder l’hôpital de demain. Personnellement, cela fait 20 ans que je l’espère…

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