«Nous avons politiquement et collectivement un devoir d’action»

«Nous avons politiquement et collectivement un devoir d’action»

Il y a quelques jours, Monsieur Thomas Dermine, exprimait dans une carte blanche « le devoir d’espoir » collectif de sa génération pour l’avenir, celui « de projets concrets qui changent la vie de nos concitoyens et qui modifient nos villes et nos campagnes ». Entendre notre nouveau secrétaire d’Etat à la Relance et aux Investissements stratégiques parler de « projets concrets » et de « vision ambitieuse » pour les années à venir, ça nous rebooste l’espoir, c’est sûr. Par contre, ce qui n’est pas clair et qui pourrait nous faire peur, c’est ce qui sera mis sous le « plan de relance ».

« Bien sûr, nous avons besoin d’espoir. Mais nous avons encore plus besoin d’action. Quand on commence à agir, l’espoir est partout », cette phrase de Greta Thunberg est d’à propos. Tout le monde se souvient que le mouvement des jeunes pour le climat dénonçait l’inaction politique face aux réalités d’une planète qui souffre d’une dégradation de la biodiversité, d’une acidité des océans, des conséquences déjà visibles du réchauffement climatique… Les milliers de jeunes descendus dans les rues ont-ils devoir d’espoir quand ils savent que des scientifiques nous alertent depuis 50 ans sur la destruction écologique ? Et lorsque le rapport Stern (2006) informe avec précisions que les coûts de la prévention de la dégradation du climat seront indéniablement moins élevés que les coûts des catastrophes écologiques présentes et à venir, n’y avait-il pas devoir d’action ?

La pandémie actuelle, qui nous plonge dans une grave crise sanitaire, sociale et économique, a aussi été décrite auparavant par des scientifiques qui observaient la destruction des écosystèmes sauvages, le commerce d’espèces sauvages, l’élevage intensif… Ajoutons à cela, une densité urbaine et des transports aériens mondialisés. Alchimie parfaite pour une pandémie telle que nous la connaissons. Ces mêmes scientifiques nous avertissent encore : faute d’action sur ces causes, il est hautement probable que d’autres pandémies émergeront dans les prochaines années. On estime qu’il existe entre 400.000 et 850.000 virus dans le réservoir viral sauvage, ayant la capacité d’infecter l’espèce humaine. A nouveau, nous savons que les coûts de la prévention (voir les rapports de l’IPBES, le GIEC de la biodiversité) seront moindres que des coûts de confinement répétés. Le devoir d’espoir est-il possible sans un devoir d’action ?

La meilleure prévention des pandémies et des catastrophes sociales, économiques et environnementales, est une action politique fondée sur une approche systémique de réalités difficiles à mettre en doute, comme le coronavirus ou le réchauffement climatique. Il n’y a pas à choisir entre le virus et l’économie pas plus qu’il n’y pas à choisir entre le climat, l’environnement et l’économie. Il y a à les tenir ensemble pour une transition ferme et déterminée. Pour nous, seule l’action pourra nourrir l’espoir.

Pour le plan de relance, notre plus grande crainte serait de voir relancés des investissements et des projets du business as usual. Certaines analogies à la Formule 1, utilisées dans d’autres articles de Monsieur Dermine nous interpellent : « Il faut préserver le moteur économique » et « il faudra y réinjecter de l’essence, ce sera l’opération de relance elle-même. » Ce vocabulaire nous inquiète. Pour nous, le moteur de l’économie doit être complètement remplacé, car il est insoutenable, et il ne faut surtout pas y injecter à nouveau du combustible fossile. Le moteur économique à essence, c’est « has been ».

Un plan de relance visant juste à réactiver la machine économique et à faire croître le PIB sans en changer certains fondamentaux et entamer une transition écologique et solidaire serait une opportunité manquée. En effet, l’idée de croissance infinie dans un monde fini a été critiquée par le couple Meadows dès 1972 (Limits to Growth). L’économie verte ou la croissance « durable » repose sur le principe qu’il serait possible de poursuivre la croissance économique en faisant décroître l’empreinte écologique. Or, les plus récents travaux scientifiques de synthèse indiquent qu’on n’observe aucun découplage absolu pour l’ensemble de l’économie mondialisée, pour une longue période et pour un nombre significatif d’impacts environnementaux mesurés. A l’inverse, on observe une corrélation entre la consommation d’énergie fossile et de ressources naturelles et la croissance économique du PIB. Si la croissance économique du PIB reste la boussole absurde des Etats, il est plus que vraisemblable que tous les gains mêmes des énergies renouvelables et de l’économie circulaire seront annulés, via l’effet rebond. Défendre les énergies fossiles, le trafic aérien, l’automobile de masse, l’agro-alimentation de masse, la construction dans des quartiers péri-urbains sur des zones agricoles, quelle que soit l’efficience des technologies retenues, cela ne ferait qu’accélérer le retour au business-as-usual, c’est-à-dire notre trajectoire sociétale toujours plus insoutenable. Le risque de catastrophes augmentera mécaniquement. Le plan de relance ne peut être basé sur une croissance absolue dans tous les domaines. Maintenant si le mot « croissance »’ offre à certains de la dopamine, alors oui, certaines choses doivent certainement croître comme les services publics de base tels que la santé, l’éducation et les transports publics. Mais d’autres doivent absolument décroître comme la production de nourritures industrialisées, la production d’objets jetables, non réparables, le transport routier et le trafic aérien. Le plan de relance devrait pour le moins conjuguer les besoins humains de base et la préservation de l’environnement tel que développé dans la théorie du Donut de Kate Raworth qui sert de boussole aux plans de relance de Bruxelles ou d’Amsterdam.

Et là, il n’y aura pas d’espoir pour de milliers de jeunes, si le devoir d’actions cohérentes du politique n’est pas assumé. Monsieur Dermine dit vouloir accélérer la transition vers une économie plus respectueuse des plus faibles et de l’environnement. En toute logique, il ne pourra pas y avoir en même temps des investissements dans les énergies fossiles, l’aviation, l’automobile, l’agro-alimentation, la digitalisation de masse… puisqu’ils sont rationnellement incompatibles avec le « do no harm » (ne pas nuire) que la Commission impose aux plans de relance et de résilience des Etats membres. Le moindre euro qui sera consacré par le plan de relance aux activités économiques insoutenables est un gaspillage irrationnel : il endettera les générations futures, du point de vue budgétaire, social, écologique, et économique.

Notre devoir d’espoir que vous exhortez Monsieur Dermine, n’existe que par le devoir d’actions cohérentes de (jeunes) ministres courageux et visionnaires osant nous projeter à 2030 et 2050 dans une transition juste et écologique. Votre génération compte sur vous.

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+
Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct

     

    Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

    Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

    1€
    le 1er mois
    J'en profite
    Déjà abonné?Je me connecte
    Aussi en Cartes blanches