«Si je m’arrête je tombe en panne» : Covid-19 et Fatigue de la compassion»

«Si je m’arrête je tombe en panne» : Covid-19 et Fatigue de la compassion»

Dans les années nonante, Carla Joinson (infirmière) et Charles Figley (psychologue) ont nommé « Fatigue de la Compassion (FC) » une forme spécifique de burn-out qui use les soignants. C’est la conséquence de l’exposition continue aux situations traumatiques induisant une souffrance intense, se dérobant parfois à la conscience du clinicien. Elle s’exprime par un état d’épuisement et de dysfonctionnement physique et psychologique, en raison de l’exposition prolongée à des situations qui font appel à la compassion. Il est connu que le traumatisé peut être traumatisant pour ceux qui s’en occupent. Les neuroscientifiques ont montré que des aires cérébrales de la douleur étaient activées chez celui qui observe un souffrant. Ce sont donc des situations de vulnérabilité qui éveillent chez l’intervenant sa potentialité à être également blessé.

Ces soignants sont comme tout le monde, imprégnés de prosocialité et de compétences intersubjectives. La plupart ont le projet de gagner leur vie, simplement ; ils ont pour vocation de soigner, d’aider, mais pas forcément de compatir, en tout cas, pas de se retrouver confrontés au quotidien à une effrayante et ingérable dose d’émotions décuplant la compassion. À moins d’être sociopathes, nous sommes tous qualifiés à des postures compatissantes spontanément déployées pour venir en aide à une personne en détresse… Mais sommes-nous capables de cette posture au quotidien, sur le long terme qui peut durer plusieurs mois ? La souffrance de l’autre mobilise, mais les solutions qu’on imagine pour retrouver sérénité et équilibre ne sont pas toujours apaisantes : aider la personne à se débarrasser de sa souffrance ; ah oui, mais comment quand cette personne vient de perdre ses quatre enfants dans une catastrophe de masse ? Ou quand on espère qu’un regard signifiera aux enfants qu’on ne ranimera pas leur père de 80 ans atteint du Covid…

En tant que soignant, on ne peut détourner le regard, parce que c’est le travail ; une sanction est toujours possible, sans compter le regard peut-être réprobateur des collègues… et en même temps, on ne peut en vouloir à ceux d’entre eux qui n’en peuvent plus et quittent le navire alors que les patients affluent. Et la fuite psychologique ne manque pas de créer à l’intime une situation d’inconfort. C’est dire que cette fatigue se construit sur un socle qui « oblige » humainement.

Malgré les similitudes avec le burn-out, six symptômes spécifient la fatigue de la compassion :

– l’absence de cynisme dans les propos et attitudes des intervenants : « on s’attache même au patient odieux ou agressif en raison de l’angoisse de mort. »

– la sécurité personnelle est ébranlée, du fait de la finitude de l’humain, de l’extrême vulnérabilité existentielle.

– le doute quant à la nécessité d’une prise en charge, dans le cadre d’un groupe de parole et qui pourtant s’avère utile pour dire ce qui « souffre en soi » dans ce travail. S’observe plutôt la banalisation voire un rejet de l’utile importance de la parole. Pourquoi ? Parce que c’est le travail, le devoir, on ne peut se permettre de prendre du temps pour un débriefing émotionnel alors que les malades affluent, souffrent, meurent… parce qu’il semble inconvenant de se faire aider quand on est là soi-même pour aider. On craint que cela soit pris pour une faiblesse…

– l’envie d’un pouvoir extra ordinaire est aussi observable chez ces intervenants. L’empathie conduit alors à des besoins de solutions rapides, parfois bricolées, voire magiques pour extirper le traumatisé de la souffrance…

– la culpabilité surgit ; celle de ne pas en faire assez, de ressentir de l’épuisement et d’avoir le souci de soi.

– enfin, la fatigue de la compassion, elle, s’installe sur un temps court, brutalement, parce que la réalité de la mort frappe en plein visage. Dès lors, la pensée tourne à vide.

Que se passe-t-il dans le fonctionnement psychique et cognitif des soignants confrontés au désespoir palpable de leurs patients ? Peut-on se consumer, se fatiguer de compatir ? Oui, moi je le pense, contrairement à l’avis du scientifique et moine bouddhiste Matthieu Ricard et de la neuroscientifique Tania Singer qui estiment qu’on se fatigue plutôt d’empathie. En consacrant ce concept de fatigue de la compassion, Joinson, Figley et les soignants qui se démènent auprès des souffrants ne sont pas dans une posture méditative. Ils sont dans une logique dynamique. Par ailleurs, dans ces types d’intervention, quand on écoute les plaintes des soignants, ce ne sont plus seulement les qualifications techniques ou académiques, mais les qualités humaines qui émergent naturellement.

Ce qui affecte le soignant, à côté de nombreux autres mécanismes d’installation de la fatigue de la compassion, c’est l’intensité de la souffrance du patient… mais aussi la lutte contre la fonte progressive de la distance nécessaire à la mise en œuvre de l’empathie cognitive. Cette fatigue est la conséquence de l’échec de ce mécanisme de défense bien connu en psychologie qu’est l’isolation ; elle permet l’anesthésie émotionnelle nécessaire à la prise en charge. L’effort indispensable pour mettre à distance, un temps, les émotions afin d’intervenir conséquemment peut, si le soignant n’y prend garde, amener à se couper de soi et à glisser dans une sorte de néant, de vide… la panne, qui s’observent dans l’incapacité à nommer ce que l’on ressent. La conséquence éventuelle d’une telle coupure est de tomber dans des addictions (alcool, tabac, drogue, sexe…), en général passagères. Il apparaît pourtant que c’est dans le partage groupal avec les collègues des insuffisances, des impuissances, des détresses silencieuses, des colères, des limites de chacun (sous le regard averti de psychologue ou de psychiatre) que peut se reconstituer la force de continuer à prendre soin du traumatisé.

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