Carte blanche: «Faire face aux théories du complot à l’heure de la Covid-19»

Carte blanche: «Faire face aux théories du complot à l’heure de la Covid-19»

Les théories du complot ont toujours existé. Avec le temps, elles se sont diversifiées et mondialisées. Depuis une dizaine d’années, le développement des réseaux sociaux a accentué leur visibilité et augmenté leur ampleur. Ces théories se basent en partie sur des informations fausses, les fameuses fake news. Or, en 2018, une équipe de chercheurs du MIT a réussi à montrer qu’une fake news avait jusqu’à 70 % de chances en plus d’être partagée qu’une information vraie parce qu’elle suscite davantage d’émotions comme la surprise, la peur ou le dégoût.

Distinguer le vrai du faux face à des théories auxquelles nous sommes confrontés quotidiennement demande du temps et des compétences, particulièrement en cette période de pandémie qui nous touche tous. Je m’en suis rendu compte récemment lorsque j’ai décidé de me prêter au jeu avec une vidéo anti-vaccins qu’un ami m’avait envoyée, alors que d’ordinaire je ne préfère pas répondre pour éviter les discussions interminables ou d’éventuelles tensions. C’était une interview de Christian Tal Schaller, un médecin complotiste très actif sur Internet. Dès les premières secondes, cette vidéo m’a rendu suspicieux de par le ton et les arguments utilisés. Je tombai alors sur une faille dans le délire paranoïaque de Mr Schaller. Un fait indiscutable. Il affirmait que Bill Gates avait tué des centaines d’enfants en Afrique avec le vaccin contre la malaria. Or, j’avais été en Afrique et je savais que ce vaccin n’existait pas. Comment un vaccin peut-il faire des centaines de morts s’il n’existe pas ? Pourquoi mettre des morts imaginaires sur le dos de Bill Gates ? Après plusieurs jours de travail, j’envoyai ma réponse à cet ami via un document de 10 pages. Il m’a remercié en me disant qu’il avait beaucoup appris. Je décidai ensuite de partager cette expérience avec mes étudiants lors d’un cours sur les biais cognitifs et la désinformation.

Décoder les théories du complot est un travail pharaonique qui relève du mythe de Sisyphe vu le nombre de théories qui existent et le fait qu’elles se renouvellent constamment. Avec l’expérience, on peut néanmoins apprendre à les détecter plus rapidement car elles utilisent les mêmes ingrédients. Comme expliqué ci-dessus, une de leurs forces est qu’elles mélangent de manière subtile le vrai et le faux dans le but de semer le doute. Le documentaire Hold Up, largement diffusé et commenté dans les médias depuis quelques jours, en est une nouvelle illustration.

Avec la crise sanitaire, des anciennes théories complotistes ont ressurgi, notamment concernant les vaccins. On leur reproche par exemple de contenir de l’aluminium. Or, on sait que l’aluminium peut avoir des effets neurotoxiques. Ces deux affirmations prises séparément sont vraies. Par contre, prises ensemble, elles font croire que les vaccins seraient dangereux pour la santé, ce qui est faux. L’aluminium est bien utilisé comme adjuvant dans certains vaccins pour favoriser la réaction immunitaire, mais la dose présente est jusqu’à dix fois moins élevée que la quantité d’aluminium que l’on absorbe quotidiennement via notre alimentation, ce qui rend impossible tout effet toxique. Ceux qui travaillent actuellement sur un vaccin contre la Covid-19 ne prévoient de toute façon pas d’utiliser d’aluminium. Certains groupes anti-masques mélangent également le vrai du faux lorsqu’ils prétendent que le fait de porter un masque serait dangereux car il concentrerait le CO2 que l’on expire. Il est vrai que le taux de CO2 augmente dans les masques car nous en expirons à l’intérieur de celui-ci, et cela peut s’avérer gênant, comme nous en avons tous fait l’expérience. Mais cette augmentation est beaucoup trop faible que pour être à l’origine d’une intoxication. Il a ainsi été démontré que le fait de porter un masque ne modifiait pas la quantité d’oxygène dans le sang.

Une des caractéristiques des théories complotistes est qu’elles ne croient pas au hasard et qu’elles confondent souvent corrélation et cause à effet. Or, il peut arriver qu’une corrélation entre deux phénomènes soit due au hasard, ou à une cause commune à ces deux phénomènes. Mais les complotistes croient que tout est lié, que tout est organisé par des personnes puissantes et mal intentionnées. Certaines théories ont ainsi laissé entendre que la Covid-19 serait apparue à cause de la 5G. Certains utilisaient ainsi des cartes qui prétendaient montrer une corrélation entre le développement de la 5G dans certaines régions et l’apparition du coronavirus, comme à Wuhan. Premier problème, certains avaient utilisé de fausses cartes qui ne montraient en réalité pas le réseau 5G, mais bien le réseau de la fibre optique. Deuxième problème, les premiers essais de la 5G datent d’environ deux ans avant l’apparition de la Covid-19. A côté de cela, il est assez logique que ce virus et la 5G se soient tous les deux développés principalement dans les zones peuplées. La densité de population pourrait donc expliquer une corrélation entre les deux sans qu’il n’y ait aucun lien de cause à effet.

Plusieurs autres éléments doivent retenir notre attention lorsqu’on est confronté à une théorie du complot. La vision du monde y est extrêmement pessimiste et les personnes qui les propagent ne proposent pas de solutions constructives pour remédier aux problèmes. Elles invitent juste à « se réveiller », à ne plus être « des moutons » et surtout à partager des vidéos sur les réseaux sociaux. Elles invitent à douter sans nuances de tout ce qui est « officiel ». Cela pourrait expliquer que les complotistes ont généralement du mal à admettre un autre point de vue que le leur. Ils ont une obsession pour leurs idées et ne montrent pas beaucoup de flexibilité mentale. Ils présentent l’esprit critique comme une vertu essentielle alors qu’ils l’utilisent à sens unique. Les personnes complotistes consultent par exemple peu les sites de fact checking et sont très critiques envers les médias dits « mainstream ». Mais elles ne le sont pas envers les médias complotistes. Ces personnes sont donc victimes d’un puissant biais de confirmation en s’enfermant dans un univers médiatique limité à Internet, et ne considèrent souvent comme valables que les informations qui vont dans leur sens.

Certains psychologues ont également observé que les complotistes pensaient qu’il ne pouvait y avoir de conséquences majeures sans cause majeure. Par exemple, les effets de la pandémie actuelle sont si importants qu’elle ne peut être que l’œuvre d’un énorme complot destiné à nuire à la population mondiale. Et si, en 2015, Bill Gates évoquait déjà les risques d’une éventuelle future pandémie, c’est forcément qu’il a orchestré celle qu’on connait actuellement. C’est exactement ce que laisse entendre des documentaires comme Hold Up.

Une autre méthode qui peut être utilisée pour déconstruire les théories du complot est le fait de relever leurs nombreuses contradictions. L’une tentera par exemple de nous convaincre que la Covid-19 n’existe pas alors que l’autre nous expliquera que ce virus n’est pas plus dangereux qu’une grippe. L’une nous expliquera que le réchauffement climatique est un canular et l’autre tentera de nous démontrer que la pandémie est un complot organisé pour réduire la population mondiale afin de réduire le réchauffement climatique. Difficile d’y trouver de la cohérence. La réalité est que ces théories surfent sur nos ignorances, nos incertitudes et nos angoisses. Elles surfent aussi sur les incertitudes des scientifiques qui peuvent commettre des erreurs car ils doivent faire face à un phénomène nouveau qui prend du temps à être étudié et compris. Mais là où les théories du complot cherchent à imposer des certitudes et proposent des réponses simples à une situation complexe, la science avance par petits pas et laisse toujours de la place au questionnement. A nous désormais de nous donner les moyens pour pouvoir faire la part des choses entre les deux.

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