«Comment la pandémie sert de prétexte pour relancer la spéculation financière»

«Comment la pandémie sert de prétexte pour relancer la spéculation financière»

Les métiers les moins bien rémunérés sont souvent les plus utiles à la société. Et inversement.

Chacune à sa manière, la crise financière de 2008 et la crise sanitaire de 2020 sont éclairantes à ce sujet. La crise actuelle démontre chaque jour combien les personnels hospitaliers, épuisés et sous-payés, fournissent des services essentiels à la population. La crise de 2008 avait révélé à quel point les traders, qui engrangent des bonus indécents en spéculant sur les marchés, exercent un métier dont l’utilité sociale est négative. Leur activité ne contribue en effet qu’à aggraver l’exploitation de la planète et la captation de la richesse par un petit nombre. De ce constat découle un double impératif : revaloriser les salaires des professions en première ligne face au virus (personnel soignant, travailleurs et travailleuses dans les domaines de la livraison, manutentionnaires, éboueurs, emplois de nettoyage, etc.) et réduire fortement le niveau des rémunérations des traders et des banquiers.

C’est pourtant tout le contraire que propose aujourd’hui la Commission européenne. Celle-ci a en effet réservé une bonne partie de ses cadeaux de fin d’année au secteur financier. Sous la pression des lobbies, l’exécutif européen propose deux paquets de mesures pour alléger les contraintes réglementaires pesant sur ce dernier. Officiellement, l’initiative a pour but de « favoriser la reprise après la pandémie de Covid-19 ». Mais elle ne contribuera en réalité qu’à relancer la spéculation financière : pour le plus grand profit des traders, de leurs employeurs (les fonds spéculatifs et les grandes banques) et de leurs actionnaires.

Le virus de la dérégulation financière

Tout d’abord, la Commission envisage – ni plus, ni moins – d’encourager les formes les plus risquées de « titrisation », une innovation financière pourtant à l’origine de la crise de 2008. Les banques pourraient désormais se débarrasser plus facilement de leurs prêts douteux en les vendant sous la forme de titres financiers à des investisseurs en quête de rendements élevés (fonds spéculatifs, banques d’investissement, fonds de pension, etc.). Ce qui aurait pour conséquence d’entraîner une dissémination du risque lié à ces crédits non performants à travers l’ensemble du système financier. La situation pourrait être d’autant plus explosive que la crise du coronavirus entraîne actuellement une hausse des prêts douteux détenus par les banques, en raison des difficultés de remboursement de leurs clients.

Le deuxième paquet de mesures proposées par la Commission a pour but de faciliter la spéculation sur certains dérivés de matières premières (tels que le pétrole, le gaz, l’électricité, les métaux, etc.), en affaiblissant les règles encadrant ces marchés. Certes, les produits de base agricoles sont pour l’heure exclus du champ d’application de ces nouvelles dispositions. Cependant, comme le rappellent les ONG Oxfam et Finance Watch, la spéculation sur les prix de l’énergie a une forte incidence sur ceux des denrées alimentaires. C’est d’autant plus affligeant qu’à l’origine, les règles que la Commission entend édulcorer ont été introduites en réponse aux crises des prix des produits alimentaires et de l’énergie de 2009-2011, qui ont plongé des millions de personnes dans la faim et la pauvreté.

Avalanche d’aides publiques

Ces cadeaux offerts à l’industrie de la finance viendraient s’ajouter à une longue liste de faveurs spéciales déjà octroyées depuis le début de la pandémie. Dès la mi-mars 2020, les banques européennes ont obtenu la possibilité de diminuer leurs réserves financières destinées à faire face aux pertes imprévues : cela représente un allégement de plus de 120 milliards d’euros. En outre, elles bénéficient de régimes de garantie, en vertu desquels les États membres s’engagent à couvrir une large part des éventuelles pertes liées aux nouveaux prêts accordés aux entreprises en difficulté. Enfin, les banques reçoivent un soutien monétaire massif de la Banque centrale européenne (BCE), ce qui soulève la préoccupation suivante : l’expérience passée a en effet montré qu’une grande partie des liquidités mises à la disposition des grandes banques est généralement mobilisée pour alimenter des bulles financières et immobilières, aux dépens du financement de l’économie réelle.

Bref, le secteur bancaire européen dispose déjà de nombreuses incitations pour accorder des crédits aux ménages et aux entreprises et pour surmonter la crise : accès à des liquidités abondantes, garanties publiques sur les prêts et exigences moindres en capitaux. Il semble cependant que, pour la Commission, cela ne soit toujours pas suffisant.

Au sein du Parlement européen, l’expansion de la titrisation est malheureusement soutenue par une large majorité d’eurodéputé.e.s. La relance de la spéculation sur les matières premières continue en revanche de diviser. Un vote crucial à ce sujet est attendu la semaine prochaine. Quant aux Etats membres, il est fort probable qu’une majorité d’entre eux soutiennent le processus de dérégulation financière initié par la Commission.

Faute de pression citoyenne suffisante, le processus en cours semble difficilement réversible. En occupant tous les espaces – mentaux, politiques et médiatiques – l’épidémie de coronavirus semble bien avoir fait une nouvelle victime : le débat public.

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+
Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct

     

    Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

    Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

    1€
    le 1er mois
    J'en profite
    Déjà abonné?Je me connecte
    Aussi en Cartes blanches