Carte blanche: «les médias, premier pilier de la souveraineté numérique européenne face aux Gafa»

Carte blanche: «les médias, premier pilier de la souveraineté numérique européenne face aux Gafa»

L’Europe a pris conscience d’être un colosse démocratique aux pieds d’argile mais peut-être sommes-nous en train d’assister à un réveil stratégique. Les Européens réalisent enfin que le premier pilier de la souveraineté et de l’autonomie de l’Union européenne, c’est de disposer d’un système d’information de qualité, pluraliste et protégé des filtres des plateformes et du travail de sape des puissances étrangères. C’est une révolution sans tambour ni trompette dont il ne faut pas sous-estimer l’importance pour l’avenir du projet européen.

Dans la droite ligne des recommandations du rapport « Vers une souveraineté médiatique européenne », la Commission européenne présente ce 2 décembre pour la première fois de son histoire une stratégie d’ensemble pour soutenir et transformer le secteur des médias européens afin de le rendre résilient. Cette stratégie comprend notamment un plan d’action industriel pour les médias et l’audiovisuel porté par le Commissaire Breton et un plan d’action pour la démocratie porté par la vice-présidente Jourová. Celui-ci inclut un volet dédié à l’éducation à l’information et à la lutte contre la désinformation visant à faire que les citoyens, et tout particulièrement les plus jeunes qui s’informent essentiellement via les réseaux sociaux, se rendent compte du rôle clé de médias de qualité, indépendants et diversifiés pour la démocratie, les droits fondamentaux, l’Etat de droit, la compréhension du monde, l’esprit critique mais aussi la cohésion de nos sociétés. Présenté le 9 décembre par Margrethe Vestager, le Digital Services Act complète ce dispositif en proposant une approche transversale pour réguler les plateformes, freiner leurs monopoles, forcer leur transparence, contrebalancer leur pouvoir de négociation et créer de nouveaux droits pour les citoyens.

L’initiative de Jean-Claude Juncker

La prise de conscience que sans médias européens libres, pluralistes et économiquement viables, aucune souveraineté démocratique ni autonomie stratégique ne sont possibles est récente. Dans son discours de la Sorbonne sur la souveraineté européenne de septembre 2017, le président Macron n’en fait pas une priorité. C’est le président Juncker qui, le premier, lors d’un débat public à Bruxelles le 9 mai 2017, s’engage sur une action d’urgence pour soutenir les médias et la liberté de la presse en Europe. C’est durant son mandat qu’est créé un groupe de haut niveau contre la désinformation et qu’est missionné un conseiller spécial pour une stratégie industrielle pour le secteur des médias et les industries culturelles.

C’est le Commissaire européen Thierry Breton qui prend le taureau par les cornes en annonçant en pleine pandémie en mars, la création d’un écosystème industriel durable et continental pour les médias et l’audiovisuel. Longtemps négligés par la Commission, les médias deviennent enfin une priorité stratégique de l’Union. L’enjeu du plan d’action qu’il présente est vital : donner les moyens aux médias européens de survivre et de se réinventer en mettant à leur disposition de nouvelles ressources financières, en les plaçant au cœur des futures politiques de R&D et d’innovation européennes, en facilitant la coopération pour créer des espaces de données dédiés aux médias et développer des plateformes d’agrégation de contenus alternatives aux Gafa (Google, Amazone, Facebook, Apple). Il s’agit également de soutenir les innovations, favoriser massivement de nouvelles compétences et coaliser le secteur.

Les trois facteurs d’une rupture

Avec l’engagement sans failles de la présidente de la Commission européenne Ursula Von der Leyen, Thierry Breton rompt avec courage un tabou majeur : jusque-là le soutien aux médias relevait de la chasse gardée des Etats membres. Comment expliquer cette rupture ? Trois facteurs convergent pour faire de cet enjeu d’abord national un enjeu européen : la transformation numérique, l’importance sociétale unique du secteur et le bourbier démocratique créé par les plateformes.

1. La transformation numérique. La transformation numérique change la donne de par l’ubiquité de contenus désormais disponibles au-delà des frontières physiques et linguistiques et la fragilisation des modèles économiques du secteur minés par la concurrence déloyale des plateformes.

2. Prise de conscience. La seconde raison, c’est la prise de conscience que nos sociétés européennes libérales d’après-guerre, s’appuient sur deux piliers, une démocratie informée permettant des débats contradictoires et rationnels et une économie sociale de marché. Ces deux piliers ont besoin pour fonctionner efficacement d’une information pluraliste de qualité, qui n’est pas un bien marchand comme un autre et n’est nullement garantie par les réseaux sociaux ni par les plateformes filtrant l’information en fonction d’algorithmes dont elles seules connaissent les objectifs. « Towards European Media Sovereignty, an industrial strategy to leverage data, algorithms and artificial intelligence » a pointé une évidence : ces plateformes systémiques et structurantes que sont les Gafa se comportent comme des compagnies coloniales, mettant en situation de dépendance la plupart des médias européens, en captant leurs contenus, leurs ressources financières, leurs audiences, leurs données et leurs talents sans pour autant contribuer fiscalement aux sociétés européennes ni au vivre ensemble. La création de droits voisins est un progrès qui ne change en rien cet état de fait.

3. Le danger pour la démocratie. Le dernier élément, c’est le danger du bourbier démocratique créé par ces plateformes. S’accélèrent et s’accumulent scandales (Cambridge Analityca, différentes fuites de documents et enquêtes mettant en évidence les données personnelles dont disposaient les plateformes), interférences étrangères dans les élections et fake news, autant de carreaux fichés dans le flanc de nos démocraties.

Une mobilisation rapide impérative

Maintenant, l’urgence, c’est que cette stratégie d’ensemble soit mise en œuvre dans les mois qui viennent. Ceci suppose que les Etats intègrent dès maintenant des moyens fléchés dans les priorités de leurs plans de relance, largement financés par le plan de relance européen de 750 milliards d’euros, et traduisent en droit national les nouvelles règles européennes sur les services de médias audiovisuels, qui renforcent la protection des citoyens et la diversité culturelle (seuls 4 pays sur 27 sont actuellement en règle). Il faut également que Parlement européen et Etats s’accordent vite sur le Digital Services Act. Plus fondamentalement, pour que ces propositions ne restent pas lettre morte, médias européens, citoyens et régulateurs doivent sans délai se mobiliser et s’organiser.

Ce que propose la Commission européenne, c’est une véritable révolution qui dérange nombre de conservatismes et qui pourtant sert l’intérêt de la démocratie, des citoyens et des médias de l’Union et donne une première consistance à la notion de souveraineté numérique européenne. Mais soyons réalistes, il n’y aura pas de révolution sans mobilisation collective !

* Guillaume Klosse est également l’auteur du rapport de la Commission européenne Towards European Media Sovereignty, an industrial strategy to leverage data, algorithms and artificial intelligence et de l’essai Media for Good (préface Roberto Saviano, éditions Débats Publics).

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