Carte blanche: de l’immobilisme, en politique comme sur le ring

Alléger la pression automobile à Bruxelles est une priorité. La tarification kilométrique est-elle la solution?
Alléger la pression automobile à Bruxelles est une priorité. La tarification kilométrique est-elle la solution? - Photo News.

J’aime l’argent flamand. » C’est donc la pensée la plus profonde du gouvernement bruxellois, si l’on en croit le ministre flamand des Finances Matthias Diependaele (N-VA). Il a insinué cela sur Twitter lorsque le gouvernement bruxellois a proposé sa redevance kilométrique – ou « péage urbain ». Pour ceux qui auraient mal compris, Diependaele a ajouté qu’il s’agissait d’« une nouvelle taxe qui affecte principalement les navetteurs flamands laborieux ».

Dans ce cas, de nombreux politiciens francophones veulent apparemment aussi protéger les Flamands contre cette catastrophe imminente, car leurs critiques sonnaient, si possible, encore plus véhémentes.

Le ministre wallon de l’Économie Willy Borsus (MR) a trouvé la nouvelle taxe bruxelloise « choquante et scandaleuse », même si lui considérait principalement les navetteurs wallons comme des victimes – ou des « cons », « cochons payeurs » et des « paillassons » comme son collègue Jean-Luc Crucke (MR), ministre du Budget, l’a formulé encore plus gracieusement. Il avait auparavant déjà menacé de retirer les institutions wallonnes de Bruxelles.

« Devoir de l’opposition »

L’indignation de ces excellences flamandes et wallonnes a été renforcée par les présidents de leurs partis, Bart De Wever et Georges-Louis Bouchez, avec une attaque parallèle contre ce qu’ils ont principalement dénoncé comme la folie fiscale d’un gouvernement de gauche. De Wever – dans son double rôle bien connu de bourgmestre d’Anvers et de président de la N-VA – a appelé les travailleurs et les entreprises à venir à Anvers, qui, elle, est « ouverte au business ». Il a de suite reçu la concurrence de Tanguy Stuckens (MR), le député du Brabant wallon qui veut attirer ces mêmes réfugiés Bruxellois dans sa province, maintenant qu’ils doivent échapper au gouvernement de la capitale qui, selon lui, prépare un « Bruxit » avec tous ses « gestes d’isolement ».

Le fait que surtout la N-VA et le MR fulminent si fortement fait partie du jeu partisan fatigant : en Région bruxelloise, les deux partis sont dans l’opposition. Et pour De Wever, cela s’inscrit parfaitement dans son combat contre le gouvernement fédéral, composé largement des mêmes partis « arc-en-ciel », et en particulier contre les libéraux flamands qu’il aime présenter comme étant à la botte de la gauche et de sa rage taxatoire.

Sans vergogne, les deux partis oublient qu’ils ont eux-mêmes soutenu le principe de la tarification routière il n’y a guère de temps. En 2018, Bart De Wever l’avait qualifiée d’inévitable vu les évolutions des embouteillages, le ministre flamand de la Mobilité de l’époque, Ben Weyts, en était un grand avocat et le chef de file du MR à Bruxelles, Didier Reynders, l’avait également défendue dans un livre au titre approprié Sans tabous. En leur for intérieur, quasi tout le monde politique sait que la tarification routière est utile et nécessaire, mais le « devoir de l’opposition » est de s’y opposer.

Et puis, voilà que notre structure fédérale entre également sur scène.

Retournement bizarre

La N-VA et le MR sont certes dans l’opposition bruxelloise, mais respectivement aussi dans la majorité flamande et wallonne, une position qu’ils peuvent utiliser pour convertir leur résistance en blocage. Ce qui n’est pas très difficile, car ils entraînent facilement leurs partenaires de coalition qui ne peuvent rester en reste dans la défense des intérêts de leur population : l’ensemble des gouvernements flamand et wallon s’oppose aux projets unilatéraux de Bruxelles. Ce qui inclut donc l’Open VLD, le PS et Ecolo qui font tous également partie du gouvernement bruxellois. Même le SP.A et Groen (dans la majorité à Bruxelles, dans l’opposition en Flandre) au parlement flamand n’a pas voté contre une résolution qui soutient cette résistance, mais s’est abstenu. Le parlement wallon a lui été unanime dans son opposition. Flamands et Wallons, bien étonnés de se retrouver ensemble contre Bruxelles.

Sur le fond, cette levée est compréhensible et justifiée : le « péage urbain » de Bruxelles sera en partie payé par les nombreux Flamands et Wallons qui travaillent dans la capitale. Le gouvernement bruxellois peut compenser cette taxe sur l’utilisation de la voiture en supprimant celle la possession d’une automobile uniquement pour ses propres résidents.

Mais c’est aussi bizarre : la plupart des partis qui trouvent indécent que Bruxelles suive son propre chemin ont, à l’époque, contribué à scinder la politique de mobilité dans notre pays. Si une Région fait alors un usage de cette autonomie accordée, ils sont scandalisés. Comme lorsque le gouvernement wallon a usé de ses pouvoirs pour bloquer la signature de l’accord de libre-échange Ceta en Belgique.

Surtout pour un parti nationaliste comme la N-VA, il est idéologiquement assez incohérent de crier au meurtre et au feu chaque fois que d’autres Régions mettent en œuvre l’autonomie pour laquelle les nationalistes flamands se sont battus si durement.

Traitement égal

Mais ce qui est encore plus remarquable, c’est que le gouvernement bruxellois lui-même estime qu’il vaut mieux ne pas exercer son autorité de manière indépendante en jouant en solo avec la taxe kilométrique. Presque tous les ministres bruxellois soulignent en effet qu’ils veulent absolument un accord avec la Flandre et la Wallonie, car c’est la seule voie efficace.

Encore une fois, en son for intérieur, tout le monde politique sait qu’un accord sur une redevance kilométrique entre les trois Régions est la seule voie possible, ce qui conduirait au mieux à un système uniforme pour tout le pays, afin que chaque conducteur reçoive le même traitement. C’était également l’opinion des experts en mobilité, lorsque les trois gouvernements de la législature précédente songeaient chacun à leur propre système de tarification routière, ce qui aurait conduit selon ces experts au chaos kafkaïen.

En même temps, tout le monde politique se rend compte que la chance est quasiment inexistante qu’un tel compromis entre les trois Régions soit atteint. Parce qu’en pratique, cela signifie trouver un accord entre neuf partis politiques différents. C’est déjà difficile en soi, mais lorsque ces partis sont répartis sur trois gouvernements de composition différente, ils ne ressentent aucune pression pour se rencontrer. Au contraire. Pourquoi la N-VA et les verts devraient-ils rechercher constructivement un consensus s’ils se profilent constamment comme antipodes l’un de l’autre et s’ils peuvent parfaitement mobiliser ce dossier pour l’illustrer ?

Appel à la refédéralisation

Beaucoup de temps sera donc perdu dans les années à venir avec toutes sortes de tentatives de concertation qui ne vont mener nulle part, puis avec des procédures en conflits d’intérêts et en conflits de compétences qui vont juridiquement tout immobiliser. « Grâce » au mélange pervers de notre particratie et de notre fédéralisme on restera donc bloqués, dans le dossier comme dans les embouteillages.

C’est parce que les politiciens continuent de se heurter à ce genre de paralysie que l’appel à la refédéralisation devient de plus en plus fort. Non pas que des contradictions idéologiques et autres ne surgiraient pas au sein d’un gouvernement fédéral s’il devait prendre une décision sur le dossier, mais il y aurait (un peu) moins de partis autour de la table et, en tant que partenaires gouvernementaux, ils seraient plus incités à rechercher des compromis entre eux. S’ils trouvent effectivement un accord, une redevance kilométrique sera introduite au seul niveau où elle est réalisable et équitable.

La refédéralisation ? Une atteinte flagrante à l’autonomie des Flamands, Wallons et Bruxellois si férocement défendue, entendra-t-on illico. Mais même le plus grand nationaliste ou régionaliste ne trouve ni souhaitable ni faisable que cette autonomie soit exercée sur le dossier de la taxe kilométrique. Tout comme dans de nombreux autres problèmes (de mobilité), l’interdépendance entre les Régions est tout simplement trop grande, en particulier autour de Bruxelles. En fin de compte, la seule voie est de trouver à nouveau un accord national, mais dans un contexte encore plus difficile qu’avant la régionalisation.

Et vous voilà donc, à l’arrêt, embouteillé, avec votre illusion d’autonomie.

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