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Carte blanche du Cevipol: «Les partis politiques peuvent-ils se relever des crises?»

Carte blanche du Cevipol: «Les partis politiques peuvent-ils se relever des crises?»

Les partis politiques sont souvent considérés comme indissociables à la démocratie représentative, tant ils remplissent une série de rôles liés à son fonctionnement.

Cependant dès l’amorce des démocraties représentatives, ils ont fait l’objet de critiques et n’ont jamais eu bonne presse. Ces dernières décennies, ils ont été plus que jamais dépeints comme non démocratiques, guidés par leurs intérêts propres, sources de divisions.

Mais les électeurs et les médias leur reprochent également d’être non représentatifs, tant sur le plan sociologique (surreprésentation des hommes blancs d’âge moyen à haut niveau d’éducation) que dans leur capacité à structurer le champ politique.

L’émergence de nouveaux acteurs politiques

L’émergence de nouveaux acteurs politiques comme Podemos refusant l’étiquette de « parti » et mettant la critique des partis au cœur de leur programme conduit à une critique normative des partis. Elle met également en doute la capacité des partis à assurer leur propre survie, alimentant de ce fait l’idée de « déclin des partis ».

Ces critiques sont concomitantes à la transformation du rôle des partis au sein des démocraties représentatives. Ces derniers ont fait l’objet d’une régulation croissante.

Un peu partout en Europe, les États ont adopté des règles en matière de conditions d’établissement (enregistrement de documents auprès d’autorités compétentes, nombre minimum d’adhérents, de membres fondateurs, ou de fonds). Les modes de financement ont également fait l’objet de réformes, qu’il s’agisse de règles sur les sources de financement des partis et des campagnes électorales, ou de règles en matière de dépenses.

Une régulation plus importante

En outre, on a vu se développer une régulation sur les formes que peuvent prendre les activités partisanes et leur structure organisationnelle, avec une prescription des modèles de parti d’adhérents et de démocratie interne, tant de la part des médias que des institutions, sur le modèle de la loi allemande sur les partis politiques.

Enfin, la régulation a porté sur les principes et valeurs qu’ils peuvent défendre, avec l’injonction du respect de principes démocratiques et des droits et libertés fondamentales. C’est le développement de la démocratie militante, autorisant la prohibition ou la dissolution de partis qui ne respecteraient pas ces règles.

Cette régulation croissante est le signe d’une transformation de la relation entre partis, société civile et État. Les partis politiques se sont progressivement rapprochés de l’État au détriment d’une connexion avec la société civile. Ainsi, les partis recueillent les scores de confiance les plus bas parmi diverses institutions.

Une mutation des modèles d’organisation

Le corollaire de ce changement de rôle au niveau des systèmes politiques est une mutation des modèles organisationnels des partis. Ces derniers se sont professionnalisés. Progressivement, la face publique des partis (mandataires et membres d’exécutifs) a pris l’ascendant sur l’organisation et sur la base.

Les partis politiques, à tout le moins ceux organisés sur le modèle de masse ou d’intégration sociale, font face à un déclin de leur nombre d’adhérents. Ainsi, les partis conservateurs danois ou britannique ont perdu respectivement 66 % et 84 % de leurs adhérents entre 1990 et 2010.

De nouvelles formations ont expérimenté des modèles organisationnels alternatifs aux structures hiérarchiques traditionnelles.

On a ainsi vu se développer des partis sans base d’adhésion (Partij voor de vrijheid aux Pays-Bas, Lega dei Ticinesi en Suisse), mais aussi des partis se voulant horizontaux dans leur mode de fonctionnement (Podemos en Espagne, Movimento 5 stelle en Italie), ou encore des partis ayant uniquement une présence en ligne (Partis Pirates).

Vers une démocratie participative

En réaction, les partis établis se sont lancés dans des réformes organisationnelles. Ils ont progressivement étendu les prérogatives et droits donnés aux adhérents dans leurs principaux processus de prise de décision.

Ce faisant, ils ont évolué d’un modèle de démocratie représentative (prise de décision par les délégués au congrès du parti) vers une démocratie participative (un·e membre, une voix). Ainsi, on a vu de nombreux partis ouvrir le processus de désignation de leur président·e à l’ensemble des membres. En Belgique, la plupart des partis politiques ont ainsi basculé vers ce mode de sélection dans les années 1990.

Néanmoins, dans la pratique, les partis naviguent entre des impératifs contradictoires : tant les exercices de plébiscite que les réelles compétitions internes mettant au jour des lignes de fracture sont épinglées.

En outre, le risque est de voir certains candidats à la présidence instrumentaliser l’adhésion en vue de leur sélection, gonflant temporairement les effectifs d’adhésion sans effet structurel de reconnexion des partis avec les citoyens. Ainsi, le Parti libéral au Canada a quintuplé à l’amorce du processus de sélection de son leader en 2003, diminuant de moitié dès l’année suivante, pour atteindre seulement 20 % de son niveau deux années précédentes.

De même, plusieurs partis ont étendu le processus de sélection des candidats aux membres, voire aux électeurs, via l’instauration de primaires. C’est ainsi le cas du parti Europe Ecologie Les Verts en France qui organisera sa primaire en septembre 2021.

De nouveaux processus limités

Mais ces processus restent peu régulés, notamment sur le plan financier.

En outre, plusieurs formations remettent aujourd’hui en question le processus, notamment en raison des choix posés, considérant parfois que les candidats sélectionnés ne correspondent pas au positionnement politique leur permettant de toucher un électorat suffisant pour gagner le scrutin.

Parallèlement, les partis politiques tentent de réformer et d’ouvrir les processus d’élaboration de programme ou de réflexion idéologique, que ce soit vers leurs sympathisants, électeurs, ou citoyens.

Enfin, de nombreux partis ont également tenté de diversifier les modes d’affiliation, en créant par exemple un statut de sympathisant ou de supporter, distinct de celui d’adhérent.

Cette démarche a cependant aliéné certains adhérents de longue date, ces derniers voyant d’un mauvais œil que des adhérents « au rabais » bénéficient de droits similaires aux leurs, dont la loyauté et le dévouement au parti serait plus profond.

Si ces réformes permettent de diversifier la base des partis, elles n’ont pas réellement permis de reconnecter les partis de manière structurelle avec les citoyens.

Cette question reste au cœur des défis à relever par les partis politiques dans les années à venir. S’ajoute également celui de leur rapport initial à l’ancrage territorial national, questionné par la digitalisation et le développement extranational.

Le défi du développement en ligne

Les nouveaux outils de communication et nouvelles technologies constituent des défis de taille pour les partis. Ils viennent bousculer leurs modes organisationnels et communicationnels. La crise Covid-19 a accéléré l’adaptation des partis, qui pratiquent désormais les réunions de sections locales ou congrès de partis en ligne.

Suivront-ils le modèle des digital parties ? Ces technologies, offrent une possibilité de lien direct entre citoyens et État. Pour autant, rendront-elles les partis et leur fonction de lien obsolètes ?

Rien n’en est moins sûr. Les recherches montrent que ce sont les partis ancrés localement qui ont les plus grandes chances de survie sur le long terme.

Et même une candidature telle que celle d’Emmanuel Macron sera passée par la constitution d’un parti. Le travail militant reste l’un des prérequis du travail politique et l’organisation de groupes relativement disciplinés un préalable au travail parlementaire.

Un élargissement extraterritorial

La sphère démocratique se développe également hors ligne, et en dehors du territoire national.

Ces dernières décennies, la globalisation et la transnationalisation ont généré une extension des droits civiques et politiques des émigrés.

Ainsi, entre 1989 et 2019, le nombre de pays ayant octroyé le droit de vote à leurs citoyens non résidents a été multiplié par cinq, passant de 31 à environ 149 pays ; et 15 pays (dont la France, l’Italie et la Roumanie) ont octroyé à leurs émigrants des députés qu’ils élisent directement, dans le cadre d’une ou plusieurs circonscriptions hors des frontières territoriales de l’État.

Cette extension de la sphère démocratique représente une opportunité mais aussi des défis pour les partis.

Ils font face à un dilemme : s’engager ou non dans cette nouvelle arène politique. Ceux qui s’y engagent redécouvrent leurs fonctions de lien avec la société civile. En cela, ils peuvent constituer des laboratoires utiles d’expérimentation pour réinventer les modes d’organisation et le rôle des partis, en ce compris sur le territoire national.

Au final, comme toute organisation, les partis ont un réflexe conservateur et font preuve d’une résilience au changement. Néanmoins, les nouvelles expériences et réformes organisationnelles témoignent de la plasticité des partis et de leur capacité à se métamorphoser et à s’adapter. C’est pour cela que, malgré leur impopularité dans les opinions publiques, les partis ont de bonnes chances de perdurer.

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