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Carte blanche du Cevipol: «L’euroscepticisme en voie de banalisation»

Carte blanche du Cevipol: «L’euroscepticisme en voie de banalisation»

Alors que l’euroscepticisme avait tendance à être l’apanage d’acteurs périphériques, radicaux et peu fréquentables, il est progressivement devenu, au cours de ces deux dernières décennies, une composante non seulement stable mais aussi contagieuse de l’espace politique européen. En effet, presque tous les Etats membres comptent aujourd’hui des partis hostiles à l’intégration et/ou à l’Union européenne et certains chefs d’Etat ou de gouvernement ne se privent pas de critiquer l’UE. En atteste par exemple l’interview de mi-novembre 2020 durant laquelle Viktor Orban comparait l’UE à l’URSS.

Les raisons du succès des partis et postures eurosceptiques sont multiples et complexes et ont fait l’objet de nombreux travaux scientifiques. En effet, alors que les premiers travaux sur l’euroscepticisme se concentraient davantage sur la définition et la catégorisation des attitudes envers l’intégration européenne, les études se sont ensuite tournées vers les facteurs explicatifs de l’euroscepticisme. Une controverse a ainsi été au cœur des débats entre les partisans d’une approche stratégique du phénomène (Ecole de Sussex), mettant en avant la compétition entre partis nationaux et la position des partis dans l’arène partisane, et les partisans d’une approche plus idéologique (Ecole de Chapel Hill), se concentrant sur l’impact des clivages et de la famille idéologique d’un parti sur le positionnement de ce dernier envers l’intégration européenne. D’autres ont plutôt cherché à souligner le dynamisme de l’euroscepticisme et ses multiples facettes, dépendant tant du contexte national qu’européen. Si l’euroscepticisme était d’abord vu comme une opposition à l’Europe, il a fallu déconstruire le concept en différentes dimensions au fur et à mesure de son évolution. Être eurosceptique dans les années 1990 ne veut pas nécessaire dire la même chose qu’en 2005, dans le contexte de « crise constitutionnelle de l’Union », ou en 2010 en pleine crise économique au sein de la zone euro. L’euroscepticisme est un phénomène multifacette et dynamique, qui reflète les évolutions de l’Union, du processus d’intégration mais aussi un mécontentement plus général envers la politique dans nos démocraties représentatives. Ces deux dernières décennies, et en particulier la décennie qui s’achève, ont été marquées par de nombreuses crises (crise constitutionnelle d’abord, économique ensuite, crise migratoire, Brexit, Etat de droit, pandémie), remettant en cause les fondements et les principes au cœur de l’intégration tels que solidarité, légitimité, démocratie, prospérité, coopération sans cesse plus étroite. Ce contexte de crise a mené à une politisation croissante des enjeux européens et a sans conteste été un terreau fertile pour la montée d’oppositions diverses au processus d’intégration et au régime européen.

Ce n’est toutefois que récemment qu’une littérature scientifique visant à comprendre l’impact de ce succès eurosceptique s’est développée. Ces recherches ont permis par exemple de mettre en évidence la contagion des idées eurosceptiques aux partis traditionnels, qui cherchent ainsi à récupérer une partie de leur électorat séduit par les idées contestataires de partis plus radicaux. D’autres cherchent plutôt à examiner l’évolution du discours eurosceptiques, notamment afin de savoir si l’on peut parler d’un discours eurosceptique unifié ou si au contraire, on devrait parler d’euroscepticismes. Elles montrent d’une part une progressive modération des postures eurosceptiques depuis le Brexit et d’autre part, la diversité qui demeure entre euroscepticisme de droite et de gauche. Une série limitée de travaux récents ont pour ambition de comprendre la coopération des eurosceptiques au niveau européen et en particulier, de saisir la contagion de normes et d’idées au sein des mouvements eurosceptiques. D’autres enfin se concentrent sur l’impact de l’euroscepticisme au sein des institutions européennes et en particulier au Parlement européen. Les eurosceptiques y siègent depuis les années 1970 mais leurs succès électoraux croissant ont entrainé une modification de leurs comportements au sein de l’assemblée et ont mis sous pression les partis traditionnels. Ainsi, alors que l’euroscepticisme se banalise en Europe, les comportements des élus eurosceptiques se normalisent progressivement à mesure qu’ils cherchent une forme de reconnaissance et de respectabilité quand bien même ces acteurs restent dans une forme d’équilibre précaire entre radicalité, désir d’influence et socialisation.

Contrairement à ce que l’on aurait pu s’attendre, la pandémie Covid-19 ne semble pas donner le vent en poupe aux discours eurosceptiques ou radicaux, au-delà des critiques ponctuelles et habituelles de l’Union. Les eurosceptiques ne parviennent pas, semble-t-il, à mobiliser un discours convaincant ou pertinent sur la gestion de la crise, probablement parce que la gestion de cette dernière s’est avant tout faite sur un modèle intergouvernemental, les Etats gardant la main sur les questions de santé publique. On peut également se demander si les partis eurosceptiques n’ont pas en quelque sorte atteint un de leurs objectifs, à savoir pousser l’intégration vers l’intergouvernementalisme. Mais il y a fort à parier que cette relative invisibilité des acteurs eurosceptiques ne soit qu’une courte parenthèse. La sortie de cette crise sanitaire et le retour à la ‘normalité’ provoqueront sans aucun doute un retour des voix eurosceptiques, en particulier si la gestion des conséquences économiques de la pandémie provoque une nouvelle polarisation autour des questions de solidarité. Par ailleurs, la gestion des flux migratoires est encore loin d’être réformée au niveau européen et la politisation des questions identitaires restera au centre de l’agenda des partis eurosceptiques de droite. Enfin, si la sortie du Royaume-Uni de l’UE est un fait accompli, l’issue du Brexit demeure incertaine : cette incertitude a modéré les postures des eurosceptiques quant à une possible sortie de leur pays de l’Union mais seul l’avenir permettra de dire dans quelle mesure le Royaume-Uni pourra, ou non, servir d’exemple et de moteur aux revendications eurosceptiques.

Alors que les études européennes ont longtemps considéré l’euroscepticisme comme un phénomène temporaire et marginal, un consensus s’est dégagé ces dernières deux décennies autour de sa persistance. Certes, à l’instar du processus d’intégration, l’euroscepticisme a évolué mais s’est surtout banalisé. Avec un peu d’optimisme, on pourrait imaginer que d’ici 20 ans, l’euroscepticisme ait évolué vers une opposition politique classique, signifiant une maturation démocratique du régime politique européen. En effet, actuellement, en l’absence de forum d’expression, les oppositions à l’Union et ses politiques n’ont d’autres choix que de se transformer en opposition de principe au régime. Si plutôt que de voir l’euroscepticisme comme un phénomène à combattre, les institutions et décideurs politiques prenaient davantage en compte les récriminations et doutes de certaines franges de la population européenne se sentant actuellement laissées pour compte, et si des lieux de réels débats émergeaient, les oppositions de principe envers l’UE pourraient évoluer vers des oppositions plus classiques, telles qu’on les connaît dans la plupart des Etats membres.

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