«Au nom de mon père»

«Au nom de mon père»

Tu as passé ces quinze derniers jours à l’hôpital, c’est la quatrième fois depuis le premier confinement. Pas de chance, tu as plus de 18 ans, tu n’es pas en phase critique ou terminale de ta vie, pas encore ; par conséquent, tu n’as droit à aucune visite. Même si tu as plus de quatre-vingts ans, même si tu es désorienté, que tu peux à peine marcher, difficilement te nourrir, même si tu n’as aucune possibilité de communiquer avec l’extérieur, incapable d’utiliser un téléphone, tant pis, les règles sont les règles, personne ne t’apportera aucun soin, en dehors du corps médical.

J’écris cette lettre que tu ne pourras donc pas lire. Que je ne pourrai remettre à aucun.e des soigant.e.s, occupé.e.s à des soins plus essentiels que ceux de l’affect. Heureusement, nous avons reçu une « grâce » pour Noël : deux visites de 30 minutes, une seule personne. Ô comble d’une générosité divine, on nous offre deux autres demi-heures pour le nouvel an. Cent vingt minutes d’affection en 15 jours – moins d’une minute par jour – c’est peu. Mais on prend, on remercie, on supplie même de les renouveler : c’est sans appel. Il faudra attendre février ou mars, entend-on, pour envisager un relâchement des mesures. On est presque heureux que tu aies été hospitalisé pendant les fêtes pour bénéficier de ces avantages extra-réglementaires.

Je ne me plains pas, tu es soigné. Je ne sais pas comment, ni par qui, c’est difficile d’avoir de tes nouvelles, surtout le week-end. Je ne sais pas avec quelle précaution on te donne à manger, toi qui as du mal à t’alimenter ; comment tu passes tes journées, toi qui ne sais plus lire et à peine suivre une émission télé. Je me demande si on met bien ta couverture et tes chaussettes la nuit, toi qui trembles toujours de froid.

Ne pas se plaindre et accepter son sort, c’est l’éducation que tu nous as transmise. Alors je ne vais pas en déroger, par respect pour toi, qui a aussi été médecin. Le serment d’Hippocrate et le sacrifice du soigneur, tu l’incarnais au plus haut degré, te levant en pleine nuit, ou quittant brutalement le repas familial en réponse à un appel de détresse. Alors, surtout, ne t’inquiète pas, je ne vais pas charger le personnel médical ; il n’est pas responsable de ces drames silencieux qui se déroulent dans le secret des chambres d’hôpital, mises en isolation totale.

En fait, cette lettre n’est pas pour toi, elle est l’expression d’une colère sourde qui ne trouve pas de destinataire. Elle vise celles et ceux qui édictent des règles globalisantes, unilatérales et impartiales, sous couvert d’une crise sanitaire sans précédent. Que cette crise existe, ça ne fait aucune polémique ; on la subit, on se prive, on se plie aux règles, on les accepte, dès lors qu’elles sont prises dans le respect de la dignité et de la protection des plus faibles.

Or, ce qui est imposé actuellement à tous les malades non covid et leurs proches ressemble à une atteinte sans précédent au droit le plus élémentaire : celui d’apporter soin et réconfort aux personnes en détresse. Tout le monde n’est pas égal devant la solitude et l’isolement. On ne laisse pas une personne en souffrance, des jours durant, dépourvue de tout lien affectif et de toute communication avec l’extérieur. Ce n’est pas supportable, pas tolérable, pas admissible.

Interdire, de manière généralisée, toutes les visites dans les hôpitaux est non seulement une aberration en matière de soin aux personnes les plus fragiles, c’est aussi une forme de dérive sanitaire qui produit, dans certains cas, l’inverse de son effet escompté. Au motif de vouloir protéger le personnel soignant du virus, ainsi que les personnes les plus fragiles, on crée une autre forme de souffrance. Certes moins chiffrable, moins tangible, mais tout aussi dévastatrice.

Que des personnes « moralement fortes » puissent supporter cela, soit. Mais que dire des personnes dépendantes, psychologiquement fragiles, ou désorientées. Les règles d’isolement épargnent les enfants et les jeunes jusqu’à 18 ans. Mais aucune considération pour les personnes âgées qui, parfois, sont bien plus affectées qu’un adolescent de 15 ans.

Aujourd’hui, la radicalité des règles ne laisse place à aucune prise en considération de l’état du patient, de son équilibre psychologique, de sa dépendance. Ne peut-on envisager des mesures plus spécifiques, plus modérées, mieux adaptées ; des prescriptions qui incluent si besoin la présence d’une personne de soutien, au même titre qu’un traitement chimique ; une posologie qui prenne autant en compte le soin du corps que le soin de l’esprit ? Est-ce que les médecins ont seulement leur mot à dire dans les traitements réglementaires imposés à leurs patients ? Qu’il faille attendre qu’un malade soit à l’article de la mort pour qu’il reçoive une visite d’un proche et un soutien psychologique n’est pas, en tout état de cause, une solution à la crise sanitaire.

Et puisque les injonctions politiques sont prises au regard des chiffres et des expertises, peut-on seulement prouver que des visites ciblées, protégées et bien encadrées, font significativement augmenter le taux de contaminations dans les hôpitaux ? J’en doute. Le spectre de la peur est agité de toutes parts, légitimant des règlements despotiques et dépourvus de considérations humaines. La détresse mentale que ces interdictions génèrent est, dans certains cas, bien plus mortifère que le virus en lui-même.

Ayant vécu cette situation en « première ligne » (pour reprendre des néologismes de crise), je suis dans l’incompréhension, pire, dans une colère montante. Je n’adhère pas à cette politique de déshumanisation et d’autoritarisme sanitaire. Je pense, chers dirigeant.e.s, que vous faites fausse route, que, sous prétexte d’empêcher la propagation du virus, vous propagez une morbidité bien plus insidieuse.

Mais voilà, je ne suis ni psychologue, ni médecin, ni experte en rien. Je ne suis qu’une citoyenne de passage, dont la parole fera sans doute peu de remous, sera peut-être même décriée au nom de la sécurité sanitaire. Je ne suis défendue par aucun syndicat des usagers des hôpitaux, il n’en existe sans doute pas. A part diffuser ces mots, je suis dans l’impuissance totale. Ceci est donc un appel à toute personne qui partage la détresse d’un proche, isolé, interdit de contact. Je pense que des alternatives plus humaines peuvent être mises en place, tout en préservant la sécurité du personnel soignant et le non-engorgement des hôpitaux.

#STOP à la dictature sanitaire et la déshumanisation des centres de soins.

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