Carte blanche: La 5G, accélérateur de dépendance numérique

Carte blanche: La 5G, accélérateur de dépendance numérique

Nul doute que l’introduction massive de la 5G va marquer une nouvelle étape non seulement dans l’extension du numérique dans nos sociétés – c’est son but même –, mais encore dans son emprise sur nos existences – c’en est la conséquence inévitable. Cette croissance quantitative (par multiplication des connexions entre humains et machines, et entre machines et machines, entre entreprises et entreprises) ira donc de pair avec une modification qualitative de nos vies individuelles.

La particularité de cette modification (sans encore juger de son caractère positif ou négatif, souhaitable ou pas) tient à ce qu’elle ne résulte pas de l’introduction d’un nouvel outil particulier (comme lorsque l’on a introduit la télécommande pour nos téléviseurs, ou les téléphones portables), mais d’une infrastructure qui permettra, dit-on, d’améliorer les performances de tous nos outils numériques (en termes de débit et de temps de latence), et d’en ajouter une foule d’autres (jusqu’à 1 million d’objets connectés au kilomètre carré). C’est pourquoi, lorsqu’ils s’adressent aux futurs usagers, les défenseurs de la 5G insistent tant sur les avantages que chacun y trouvera dans ses pratiques quotidiennes. Quant à savoir si ces avantages seront vraiment significatifs ou non, c’est une question débattue, la 4G actuelle assurant déjà, pour l’utilisateur moyen, toutes les fonctions que prendra en charge la 5G. En tout cas, les énormes investissements que requiert l’installation de cette nouvelle infrastructure – nouvelles antennes, nouveaux satellites, nouveaux centres de stockage de données – n’est certainement pas en proportion avec les avantages promis aux utilisateurs, qui apparaissent relativement marginaux.

Un projet de société qui ne dit pas son nom

C’est la raison pour laquelle la discussion sur la 5G ne doit absolument pas se cantonner à une évaluation des risques et bénéfices des seuls usages individuels des dispositifs numériques. En créant une nouvelle infrastructure technique transcendant tous les usages particuliers, la 5G dévoile en réalité un enjeu bien plus global : celui d’imposer, à travers un standard technique, ce qui apparaîtra comme le mode normal de toutes les interactions futures – celles des humains entre eux, celles des humains avec les machines, celles des humains avec les objets et les institutions, celles des acteurs économiques entre eux. La 5G représente donc infiniment plus qu’un perfectionnement de nos outils déjà existants : c’est un projet de société, imposant à terme la médiation numérique comme le mode normal de toutes les interactions sociales et de la reproduction matérielle et symbolique de la société en général. Dans la 5G, il en va de notre rapport aux autres et au monde en général, ainsi que de la manière dont on créera des biens et des richesses dans la société de demain matin.

Par conséquent, même le discours critique, ou simplement vigilant, qui se limite aux enjeux sanitaires de la 5G (l’impact sur la santé des individus) manque quelque chose d’essentiel. Il pourrait même se révéler pernicieux : car il pourrait laisser supposer que si la 5G se révélait inoffensive du point de vue de la santé individuelle, alors son introduction généralisée ne poserait plus aucun problème. À un niveau plus large, la même chose vaut pour l’argument du coût écologique : à supposer qu’on puisse le réduire par des mesures adéquates, la 5G pourrait se déployer sans autres.

Que voulons-nous ?

Naturellement, il ne s’agit pas de dire que les enjeux sanitaires et/ou écologiques ne sont pas importants : ils doivent être mis au jour, discutés et pris en compte, éminemment. Les coûts écologiques, notamment, sont immenses. Mais il ne faut pas qu’ils monopolisent la discussion publique, ni qu’ils obnubilent le regard au détriment de cet enjeu éthique et politique majeur qu’est la forme que nous voulons donner à la société de nos enfants. Car même si la 5G ne posait ni de problème sanitaire ni de problème écologique, la question demeurerait grande ouverte : voulons-nous la généralisation de cette forme d’interaction, de production et de reproduction que représente la 5G ? Plus prosaïquement : voulons-nous que les médiations numériques s’imposent comme le mode standard de notre relation au monde ?

Le diktat du numérique

En effet, il faut replacer l’introduction de la 5G dans un mouvement général de grande ampleur, amorcé et bien entamé par la généralisation des dispositifs numériques : le mouvement général de substitution de la technique aux relations naturelles avec le monde. Depuis le début des années 2000, le numérique tend à devenir la médiation obligée de nos relations au monde : à l’environnement physique avec le GPS, aux objets avec les objets connectés, aux personnes avec les moyens de communication et les réseaux sociaux, aux institutions avec toutes les interfaces dédiées. Ceci implique quelque chose d’absolument inédit dans l’histoire de la technique, donc de l’humanité : à savoir que pour accéder au monde, nous devons d’abord obéir aux impératifs que nous impose la technique (le premier d’entre eux étant d’avoir un abonnement auprès d’un opérateur ; le suivant étant de se conformer à tous les process imposés par les dispositifs numériques). Nous devons donc d’abord satisfaire les attentes de comportement imposées par le système technique. Ainsi, notre relation au monde devient tendanciellement une relation à la technique, dont nous dépendons désormais de manière inédite.

Inévitablement, la 5G renforcerait cette dépendance. Notons toutefois que ce qu’il y a de menaçant là-dedans, ce n’est pas le fait même que nous soyons dépendants, car nous le sommes toujours en quelque manière ; c’est plutôt que cette emprise est exercée par un système dont les utilisateurs ne maîtrisent pas les paramètres, et qui pourtant façonne leurs comportements sur l’ensemble du spectre de leurs relations au monde. Servitude involontaire dont les mécanismes leur échappent.

Un choix qui doit rester démocratique

Le numérique est ainsi fait que, s’emparant de nos médiations au monde, il finit par nous imposer unilatéralement ses standards, c’est-à-dire des attentes de comportement conformes à la rationalité du système. La rationalité des acteurs s’identifie avec la rationalité du système. Celui-ci leur impose une liberté de supermarché : une foule de biens sont disponibles, pour peu qu’ils se plient aux exigences du système. Mais si ce système s’étend à l’ensemble de nos relations au monde, le danger est que nous n’ayons finalement d’autre choix que de le reproduire, sans alternative ni transcendance possibles.

D’où l’importance éthique et politique d’une appropriation démocratique et citoyenne de la 5G, qui permette d’imaginer d’autres futurs numériques que ceux qui nous sont imposés par les acteurs qui y sont économiquement intéressés. Nous devons pouvoir choisir comment habiter le monde numérique.

*Mark Hunyadi est notamment l’auteur de Au début est la confiance (Bord de l’eau, 2020), une théorie de la confiance et une critique de ce qui l’érode.

Cet article réservé aux abonnés
est en accès libre sur Le Soir+
Chargement
A la une
Tous

En direct

Le direct

     

    Cet article réservé aux abonnés est exceptionnellement en accès libre

    Abonnez-vous maintenant et accédez à l'ensemble des contenus numériques du Soir : les articles exclusifs, les dossiers, les archives, le journal numérique...

    1€
    le 1er mois
    J'en profite
    Déjà abonné?Je me connecte
    Aussi en Cartes blanches