Carte blanche: Plaidoyer pour la réhabilitation des œuvres africanistes du musée de Tervueren

Une statue de Léopold II endommagée par des militants puis recouverte d’une bâche dans le parc de l’Africa Museum à Tervueren, en juin 2020.
Une statue de Léopold II endommagée par des militants puis recouverte d’une bâche dans le parc de l’Africa Museum à Tervueren, en juin 2020. - Reuters.

Depuis le meurtre de George Floyd, le 25 mai 2020, à Minneapolis, lors d’une arrestation policière brutale, un mouvement légitime et salutaire de protestation a parcouru l’Amérique et puis le monde.

Très vite, les manifestations dénonçant les discriminations et les violences touchant les membres des communautés afro-descendantes se sont muées en des mouvements iconoclastes s’attaquant à toute représentation symbolique, et donc le plus souvent artistique, de personnalités historiques jugées coupables d’actes, voire de pensées, racistes ou colonialistes.

Comme dans toutes les révolutions, des têtes devaient alors tomber sur simple dénonciation et sans procès. De Christophe Colomb à Winston Churchill ou au mahatma Gandhi, en passant par Colbert, Robert Baden-Powell, Victor Schoelcher ou le Roi Léopold II de Belgique, des dizaines de statues furent vandalisées de par le monde avant d’être déboulonnées, quand elles n’étaient pas, comme celle d’Edward Colston à Bristol, piétinées par les manifestants et jetées à la mer.

Insupportables de bêtise et témoignant le plus souvent d’une méconnaissance historique, ces actes furent à leur tour condamnés avec beaucoup de pertinence par une foule, certes beaucoup moins démonstratrice, mais mieux instruite.

Il était temps que la résistance s’organise car la même folie destructrice s’emparait déjà de nouveaux « commissaires politiques » auto-proclamés qui se proposaient de purger, après la statuaire, toute forme d’art, à commencer par la littérature ou le théâtre, sans même épargner le cinéma. Autant en emporte le vent…

L’art, première victime des révisionnistes

Pourtant, ces violences faites aux arts sous l’œil avide des médias ne sont que la partie visible de l’iceberg car, depuis une bonne décennie, on observe un mouvement plus sourd mais aussi plus profond qui entend revisiter notre histoire et la « réparer ».

L’Art, cet allié plus ou moins objectif du pouvoir, ce témoin parfois complice, parfois contestataire de la pensée et des mœurs de son temps, est la première victime des révisionnistes bien-pensants.

Ainsi, et ce n’est malheureusement qu’un exemple parmi tant d’autres, c’est dans une indifférence générale qu’un autre mouvement iconoclaste a pu sévir en toute impunité dans les couloirs et salles voulues « décolonisés » de l’Africa Museum de Tervueren aux portes de Bruxelles.

Le site officiel consacré au patrimoine belge renseigne : « Lors de l’importante rénovation du musée qui s’est terminée en décembre 2018, toutes les statues coloniales controversées ont été retirées des salles d’exposition et installées à part au sous-sol. Seules celles des niches de la rotonde, en raison de leur classement qui empêche leur enlèvement sont restées en place. Une plaque explicative a été placée dans la salle. »

« Les statues coloniales controversées », à l’exception de celles protégées par un providentiel classement in situ, ont donc été « retirées » et remisées dans la salle dite « hors-jeu » afin d’illustrer la politique de décolonisation prônée par la direction du Musée.

C’est aujourd’hui dans cette salle de la honte que les quatre plâtres monumentaux réalisés par l’artiste africaniste anglais Herbert Ward, qui depuis les années 50 avaient les honneurs de la grande rotonde par laquelle on entrait jadis dans le plus grand musée au monde dédié aux arts d’Afrique centrale, ont été mis « hors-jeu ».

Pourtant, l’élève âgé de 10 ans que j’étais, il y en a déjà 40, peut témoigner de la forte impression que lui firent dès l’entrée au musée ces statues qui lui paraissaient gigantesques. Cette sortie scolaire, comme on disait alors, avait été préparée depuis une semaine et ses enseignements devaient encore nous occuper pendant deux autres. Notre institutrice, Madame Colson, nous avait remis à chacun des feuillets sur lesquels étaient reproduits les statues de Ward connues souvent sous le nom du « Chef de tribu », du « Dessinateur », du « Sculpteur d’idole » et de « l’Allumeur de feu », qui allaient nous permettre de faire le lien avec les collections muséales africaines qui à l’époque étaient encore présentées en grand nombre. C’est ce jour-là et en ce lieu que j’ai découvert l’Afrique, la force première de ses peuples dont on nous enseignait déjà qu’à la faveur de grandes migrations préhistoriques, nous étions tous issus et que j’ai posé pour la première fois les yeux sur un art dont la passion devait me rattraper plus tard.

Un mépris incompréhensible

Alors, pourquoi tant de mépris à l’égard des œuvres d’Herbert Ward ?

Ce n’est certainement pas dans la biographie de cet artiste de talent que les petits juges qui ont décidé d’appliquer la peine de relégation, qui a pourtant disparu depuis longtemps de nos arsenaux judiciaires, ont trouvé matière à justifier leur condamnation.

Né à Londres en 1863, Herbert Ward quitte l’école à l’âge de quinze ans pour s’embarquer vers la Nouvelle-Zélande et l’Australie. Il sera chercheur d’or, mineur, vacher, artiste de cirque, cadet à la British North Borneo Company avant qu’un accès de malaria ne le contraigne à être rapatrié en Angleterre.

En 1884, il rencontre Henry Morton Stanley à Londres qui le nomme à un poste d’officier au Congo où il passera deux années à explorer le Haut et le Bas-Congo. Remplacé par un officier belge, Ward rejoint la Sanford Exploring Company, jusqu’en mars 1887. De retour en Angleterre, Stanley, qui prépare la célèbre expédition de secours à Eduard Schnitzer dit Emin Pacha, le nomme la même année lieutenant de l’expédition. Il passera les quatorze mois suivants, au lieu des quatre annoncés, à attendre le retour de Stanley à Yambuya sur les rives de l’Aruwimi. A son retour Stanley racontera cette mission de sauvetage dans un long récit : In darkest Africa qui inspira plus tard Joseph Conrad pour son roman Au cœur des ténèbres, dont s’inspire notamment Apocalypse Now de Francis Ford Coppola

Il quittera le Congo en 1889 pour ne plus jamais y revenir, mais sa biographie publiée en 1927 à Londres résume ainsi ses années au Congo : « l’enchantement de l’Afrique le saisit pour toujours, commandant son avenir, donnant des couleurs et des formes à toute l’œuvre de sa vie – l’empreinte de ces cinq années était indélébile ».

Ce n’est pas plus dans la qualité de ses œuvres, qui plaident très bien leur cause toutes seules, qu’on trouvera la motivation de la sanction. De Grands Musées, dont celui d’Orsay à Paris ont d’ailleurs acquis deux œuvres africanistes d’Herbert Ward, présentés au public notamment en 2019 lors de l’exposition « Le modèle noir de Géricault à Matisse ».

Non, c’est bien dans les qualités même des statues réalisées par Ward que réside la faute à expier. Ces représentations réalistes d’Africains dans des postures, certes traditionnelles, mais également académiques, sont vues par les censeurs qui sévissent au musée royal de Tervueren comme autant de déclarations solennelles d’intentions coloniales, alors même qu’ils seraient bien en peine d’expliquer en quoi elles diffèrent profondément de celles figurant des ouvriers belges comme le « Débardeur du port d’Anvers » ou le « Mineur à la hache » de Constantin Meunier.

Un courant littéraire et artistique africaniste

Pourtant, ces œuvres ne sont pas des allégories coloniales, ni même des documents ethnographiques mais s’inscrivent dans le courant littéraire et artistique africaniste apparu en Europe dans la seconde moitié du XIXe siècle et qui se rapproche du mouvement orientaliste qui le précède.

Comme le rappelle l’historienne de l’art et essayiste britannique Lynne Thornton : « Ce qui distingue particulièrement l’africanisme est l’affranchissement des peintres voyageurs des images stéréotypées, d’inspiration politique ou sociale, (…) » ou encore son confrère béninois, Didier Houénoudé, dans sa thèse soutenue en 2007 : « Il faut cependant reconnaître que les motivations des Africanistes étaient nobles et qu’ils ont joué certainement un rôle important dans l’évolution positive de l’image du corps noir. »

Rien ne justifie donc l’affront fait à Herbert Ward et à son œuvre.

Malheureusement, le sort réservé aux statues d’Arthur Dupagne ou d’Arsène Matton n’est pas vraiment plus enviable.

La propagande des censeurs

Forcés de maintenir ces œuvres classées in situ dans les niches de la rotonde et ne voyant en elles qu’une propagande colonialiste, les censeurs engagés par le musée, sous le prétexte de le « décoloniser », vont y afficher, sans la moindre subtilité, une nouvelle propagande.

Le paroxysme de la désinformation avait sans doute été atteint dans la « salle Diaspora » du musée dans laquelle une chercheuse du MRAC, en qualité de commissaire de cette salle, avait fait inscrire sur un cartel retiré il y a peu, une statistique ethnique, pour ne pas dire raciale, dont j’ai personnellement horreur et résultant par ailleurs d’interprétations tronquées d’autres études : « Les nouveaux venus (sous-entendu : « africains arrivant en Belgique ») affichent en moyenne un niveau de formation supérieur à celui des Belges blancs et des travailleurs immigrés venus des pays méditerranéens et de leurs descendants, mais ils sont le plus souvent discriminés. »…

Un travail à laisser aux historiens, pas aux militants

Mais revenons à nos pauvres statues que le projet artistique « RE-STORE », retenu par les missionnaires de cette nouvelle Sacra Congregatio de Propaganda Fide, a recouvertes de voiles semi-transparents sur lesquels sont imprimés des dessins contemporains et qui évoqueraient une tension avec les statues, le tout agrémenté d’un cartel explicatif en anglais.

Interrogé, l’un des deux artistes, Jean-Pierre Müller, précise « le visiteur a un travail à faire. L’objectif est de créer un choc d’images et à faire réfléchir. »

Eh bien, défi relevé, travaillons et réfléchissons ensemble, par exemple, sur l’une des seize statues masquées d’un voile et commentées par les artistes du projet « RE-STORE », l’œuvre de Dupagne figurant un Africain combattant un serpent.

Pour « décoloniser » cette statue, les artistes lui ont superposé une caricature de Léopold II de 1906 provenant d’un journal anglais qui, concurrence coloniale oblige, n’épargnait pas le souverain belge.

Pourtant, réflexion faite, et au-delà même du fait que cette statue, ainsi couverte d’un voile de repentance, s’inscrit dans le mouvement artistique africaniste qui n’a nullement besoin d’être décolonisé, celle-ci, comme le rappelle régulièrement le Docteur Julien Volper, peut-être le seul véritable conservateur du MRAC, s’inspire de la statue d’Hercule combattant Achéloüs métamorphosé en serpent, de François-Joseph Bosio, qui se trouve au Louvre.

Ce n’est donc rien moins que le fils de Zeus sculpté sous les traits fiers d’un Congolais que l’ignorance de pâles inquisiteurs a couvert d’une bien triste caricature…

Si le travail mémoriel engagé dans nos sociétés doit se poursuivre, il est urgent de le confier à des historiens et non à des militants.

Les œuvres de Herbert Ward, Matton ou Dupagne doivent être réhabilitées et exposées au public, pour ce qu’elles sont : un témoignage des idées de leurs temps mais surtout, l’évocation fantasmée de cette Afrique tant rêvée par Livingstone et de Stanley.

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