Carte blanche: «Sahel: la guerre contre le terrorisme doit d’abord remporter la bataille contre la corruption»

Les victimes des attaques djihadites dans la région du Sahel peuvent être tant civiles que militaires. Sur ce point, la France est l’une des nations étrangères les plus touchées (et endeuillées) par le conflit.
Les victimes des attaques djihadites dans la région du Sahel peuvent être tant civiles que militaires. Sur ce point, la France est l’une des nations étrangères les plus touchées (et endeuillées) par le conflit. - AFP

Bientôt une décennie que le terme « Sahel » s’associe automatiquement à la notion de terrorisme. Certes, nous parlons d’une région où se rejoignent des enjeux historiques, géopolitiques et sociaux complexes. Néanmoins la situation pourrait s’améliorer si la grille de lecture des différents spécialistes changeait un peu.

Du Mali au Burkina Faso en passant par le Niger, les pays de la région ont appris à vivre avec le spectre du Djihad. En 2019, l’ONU estime que les attaques djihadistes dans ces trois pays ont fait plus de 4.000 morts. Il y a quelques semaines, deux pays ont d’ailleurs subi de nouvelles agressions. Si au Mali, l’attaque d’un convoi militaire par une dizaine de djihadistes le 24 décembre dernier n’a fait aucune victime dans le camp des forces de l’ordre, de l’autre côté de la frontière, au Niger, ce sont sept soldats qui ont été tués par la secte islamiste Boko-Haram dans une attaque qui a eu lieu le 21 décembre dernier, à quelques jours de la présidentielle.

Si comme on l’a constaté, les victimes de ces attaques peuvent être tant civiles que militaires, elles sont également issues d’autres pays, alliés des Etats sahéliens et qui paient un lourd sur le front anti-djihadiste. Sur ce point, la France est l’une des nations étrangères les plus touchées par le conflit. Le 28 décembre dernier, trois militaires de la force Barkhane ont ainsi été tués dans l’attaque de leur véhicule blindé, puis le 2 janvier deux autres militaires français ont péri dans les mêmes circonstances, un peu plus d’un an après que 13 de leurs collègues ont trouvé la mort dans un crash d’hélicoptères au cours d’une opération de combat contre les djihadistes. A ceci s’ajoute une extension de plus en plus inquiétante de la zone d’action des groupes terroristes, vers le sud, avec des pays comme la Côte d’Ivoire ou le Bénin qui font désormais face, eux aussi, à la menace djihadiste.

Une riposte minée par la corruption…

En face, les Etats concernés essaient de répondre. L’idée de la force du G5 Sahel qui regroupe le Mali, le Niger, la Mauritanie, le Burkina Faso et le Tchad contre les avancées djihadistes est d’ailleurs l’une des principales solutions apportées à ce problème, quoi qu’elle soit pour l’instant toujours relativement inefficace. A cette initiative s’ajoutent les actions de la mission des Nations unies au Mali (Minusma) ou encore de la force française Barkhane qui a remplacé l’opération Serval (initialement cantonnée au territoire malien) pour s’étendre un peu plus dans le Sahel.

Malheureusement, bien qu’elle soit nécessaire, la riposte militaire telle qu’elle est actuellement conçue, reste largement insuffisante pour faire face au défi djihadiste. En effet, ce dernier se nourrit des inégalités sociales, de la panne de l’ascenseur social, et surtout de la gabegie qui caractérise la gestion des ressources des pays concernés. Preuve de cette dernière, les scandales de corruption qui ont marqué les budgets militaires des pays sahéliens. En effet, selon les statistiques officielles, la part des budgets consacrés par les pays du G5 Sahel au secteur de la Défense ont considérablement augmenté ces dernières années allant désormais jusqu’à 20 % des budgets nationaux. Pourtant, loin de réussir à mettre fin à la crise, cette hausse des dépenses militaires a surtout coïncidé avec une hausse des attaques terroristes. Ces contre-performances ont donc fait naître des interrogations légitimes sur la gestion de la crise djihadiste dans la région : comment expliquer la dégradation de la situation sécuritaire malgré la hausse des budgets alloués à la sécurité ? Les fonds destinés à la lutte contre les terroristes sont-ils vraiment utilisés à bon escient ? L’actualité récente semble indiquer le contraire.

Au Niger, un audit provisoire a ainsi révélé qu’entre 2017 et 2019, des armes achetées par le gouvernement avaient été surfacturées pour plus de 116 millions d’euros. Le rapport final indiquera que ces surfacturations et livraisons non effectuées ont coûté 50 millions d’euros à l’Etat. Au Mali, ce sont également plusieurs milliards de FCFA de matériel militaire qui ont été surfacturés par les plus hauts cadres du gouvernement. Même l’ancien chef de l’Etat Ibrahim Boubacar Kéita est régulièrement cité pour des soupçons d’irrégularités concernant l’achat (opaque) d’un nouvel avion présidentiel, en pleine crise humanitaire et sécuritaire au Mali.

Le phénomène des surfacturations n’a en soi rien de nouveau, et concerne nombre de pays engagés dans la lutte contre le terrorisme dans la région, encore sous le choc du scandale lié à la vente pour 22 millions de dollars de jumelles et longue-vue infrarouges à l’armée ghanéenne par la holding DUC Finance, présidée par l’homme d’affaires franco-libanais François Gontier. Africa Intelligence révélait ainsi que les 1.500 paires de jumelles vendues aux Ghana Armed Forces en juin 2020 l’avaient été pour un prix unitaire de 6.850 dollars, hors coût de transport et assurance, alors même qu’elles sont disponibles dans le commerce pour 500 dollars. Une transaction qui a révulsé le Parlement ghanéen, auteur d’un rapport au vitriol, d’autant que François Gontier était déjà tristement célèbre pour ses pratiques douteuses, étant notamment poursuivi en France et en Belgique pour abus de bien sociaux et blanchiment.

Un lien de confiance brisé

Ces affaires ont fortement ébranlé l’opinion publique africaine et internationale, directement ou indirectement concernée par la crise sécuritaire au Sahel. S’il y avait encore un certain lien de confiance entre les soldats des pays concernés et leur gouvernement, celui-ci aura été bien entamé, voire brisé par ces scandales. Difficile en effet de faire confiance à un gouvernement qui a surfacturé pendant des années du matériel militaire, alors que les soldats ne cessent de se plaindre d’être sous-équipés.

Désormais, de plus en plus d’organisations appellent les gouvernements à faire preuve d’une plus grande transparence en ce qui concerne leurs dépenses militaires, pour mieux suivre leur évolution. Dans tous les cas, si le « secret d’Etat » aura toujours sa place dans la stratégie de défense d’un territoire, il est tout aussi important que les pays du G5 Sahel comprennent que la lutte contre le djihadisme passera forcément aussi par la lutte contre la corruption.

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