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«Smart city ou ville low tech?»

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Lendemain de Saint-Nicolas. Ma fille s’impatiente de l’arrivée du facteur. Il doit lui remettre le dernier numéro de son nouveau magazine jeune. Lequel attire tout de suite mon attention car sa une présente un dossier complet sur ce que seront nos villes du futur. Verticales, végétales, mais surtout connectées. Le mot est lâché, nos villes seront des smart cities.

Ce phénomène est en plein essor chez nous. Depuis 2013, Agoria décerne ainsi chaque année ses Smart City Award récompensant toutes les villes investissant dans la technologie numérique. Anvers, Courtrai, Gand mais aussi Liège, Namur ou Houffalize ont déjà toutes été primées. L’idée sous-jacente : considérer la technologie numérique comme la réponse aux enjeux du réchauffement climatique, de la congestion routière, de l’amélioration de la qualité de l’air ou encore de la perte de la biodiversité. Résultat : une multitude de capteurs, écrans et autres bornes wifi colonisent les villes, connectant tout ce qui peut l’être. Les objets, de la chaudière de la piscine aux spots du monument aux morts, les flux, du trafic routier au niveau de tessons dans les bulles à verre, et même les arbres. Les données recueillies sont ensuite transmises, stockées et traitées, permettant ainsi une gestion optimale de tout ce qui fait la ville. Un parking complet ? Le GPS redirigera automatiquement votre voiture autonome vers le parking libre le plus proche. Une bulle à verre saturée ? Le camion de ramassage en sera directement averti et viendra la vider. Un arbre en stress hydrique ? La vanne arroseuse s’ouvrira instantanément avec la dose adéquate de nutriments éventuels.

Ce concept de smart city est désormais présent dans tous les colloques et conférences d’urbanisme et discuté par tous les planificateurs urbains. L’argument sur lequel tous ses adeptes s’appuient est que 70 % de la population mondiale vivra en ville d’ici 2050. Pourtant, l’impact environnemental d’une telle vision risque bien d’être colossal. Ainsi, selon le fabricant de stockage Quantum, une voiture 100 % autonome émettrait 5 à 10 téraoctets de données brutes chaque jour (1 To = 1 million de Mo). Or, dans une de ses études, l’ADEME estimait que l’envoi d’un mail de 1 Mo générait 20 grammes de CO2. Dans ces mêmes proportions, une voiture autonome produirait donc 100 à 200 tonnes de CO2… par jour. Ces chiffres constituent certainement une approximation grossière, mais ils témoignent de l’enjeu énorme que représentera demain l’impact environnemental du tout au big data. En 2019, on considérait déjà qu’Internet, s’il était un pays, serait le troisième plus gros émetteur de CO2 au monde…

Si la ville connectée peut certainement apporter des réponses aux enjeux futurs, la ville low tech, concept encore fort absent des débats en urbanisme, dispose d’un panel de solutions et d’innovations techniques tout aussi efficaces et bien moins gourmandes en énergie. Ainsi, plutôt que d’envisager un réseau souterrain de canalisations et bassins d’orage munis de capteurs pour contrôler à tout moment le niveau d’eau de ruissellement et en diriger le flux, la ville low tech s’accommode d’un réseau entièrement aérien de noues et de bassins d’immersion temporaire qui, outre un coût financier et énergétique bien moindre, permet en plus de développer la biodiversité et de réinfiltrer les eaux de pluie dans les nappes phréatiques. Il en va de même pour la mobilité. Là où la ville connectée maintient l’infrastructure routière et investit massivement en caméras, capteurs et panneaux digitaux pour canaliser au mieux le moindre flux automobile, la ville low tech mise tout son développement sur des espaces publics totalement dédiés aux transports en commun, aux vélos et aux piétons. La gestion des déchets peut elle aussi être gérée différemment. Alors que la smart city équipe chaque poubelle d’une puce connectée alertant le collecteur dès que le niveau de remplissage est atteint, la ville low tech supprime totalement le système de collecte en porte à porte par la généralisation du vrac, de la consigne et du compost.

Cette ville low tech s’accommode cependant mal d’une densité d’habitants élevée. Car au-delà des infrastructures humaines, elle exige une surface importante dédiée aux équipements naturels qui jouent ce rôle de régulateurs de nos flux de ressources et de déchets. A partir d’un certain seuil d’habitants, le manque d’espace contraint à basculer vers le modèle de ville connectée. À en croire Carlo Ratti, un des urbanistes les plus sollicités, c’est inévitable. En cause, toujours cette hypothèse que 70 % de la population mondiale vivra en ville d’ici 2050. On peut toutefois s’interroger sur le caractère inéluctable de cette tendance. Car pour la première fois depuis un siècle, le nombre d’agriculteurs est en augmentation, aussi bien en Flandre qu’en Wallonie. Et il ne s’agit pas d’un effet conjoncturel : cette hausse traduit bien l’amorce d’un redéploiement économique et démographique de nos campagnes, en réponse à une politique agroalimentaire dominante du prix bas qui, crise après crise, a montré toutes ses limites. Car si l’urbanisme est né de l’attrait des villes, il se nourrit avant tout du désintérêt des campagnes qu’une agriculture intensive à contribuer à forger. Et si finalement, la population des villes allait commencer à baisser d’ici 2050 ? Cette hypothèse ouvrirait tout le champ des possibles à la ville low tech. De quoi s’interroger sur la volonté de transformer toutes nos villes en smart cities.

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